L'apocalypse des homards

Jean-Marc Agrati · Chapitre 15 sur 90

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L'apocalypse des homards

Éclatement des bulles

 

— Papa, c'est vrai que tu mets des gens dehors ?

On pourrait croire que la question me dérangeait, mais pas du tout. C'était l'occasion, encore une fois, de dire la vérité.

— Tu sais, une entreprise, c'est comme une grande maison… ça rentre, ça sort… et parfois, il y a trop de monde… on est triste, mais c'est comme ça… c'est une sorte de fin, c'est tout…

— Et les gens, qu'est-ce qu'ils font ?

— Ils s'agrippent, forcément… Tu vois ces films où des gars sont suspendus dans le vide ? Accrochés à un rebord de fenêtre ? Eh bien, c'est pareil.

— Et qu'est-ce que tu fais dans ces cas-là ?

— Qu'est-ce qu'on fait dans les films ?

— On prend un cutter et on leur coupe les doigts.

— Eh ben, voilà. C'est quand même mieux quand ils lâchent d'eux-mêmes, mais c'est à peu près ça.

Elle était intelligente, ma fille. Je ne me faisais pas de soucis pour elle.

— Mais, papa… Tu y crois à tout ça ?

— À quoi ?

— À l'économie !

— Alors là, ma chérie, c'est pas une question d'y croire ou de ne pas y croire. L'économie, elle est là, c'est tout.

— Mais voyons… C'est du vent ! C'est des grosses bulles ! Ça va péter, tout ça…

— Mmm…

— Un tsunami monétaire, papa… Le dollar ne vaudra plus rien, les États-Unis vont s'effondrer et ça va se compliquer avec la fin du pétrole et les changements climatiques. La grande conjonction. Tous les éléments sont là.

Ma femme est arrivée.

— Allez… Va te coucher… Tu parleras de tout ça à ton père une prochaine fois.

Précieuse alliée. Je n'avais pas du tout envie de parler des calamités fumeuses. J'ai fait une bise à ma fille adorée et ma femme s'est assise à côté de moi. Elle a examiné mes mains.

— Ça ne s'arrange pas…

Non. J'avais plein de petits points rouges qui me picotaient aux creux des mains. C'est comme des bulles piégées dans la chair. Ça remonte et ça explose. Ça fait plein de petits cratères insupportables. On se gratte sans cesse et vos mains deviennent des fabriques à peaux mortes.

— Tu mets de la crème ?

— Oui…

La gnougnoute, qu'on appelait ça. On enrobe le truc dégueulasse d'un peu de tendresse, et après, on l'accepte.

Puis elle a examiné mon visage. Les crevasses, les taches, et tout le reste. Elle ne devrait pas plisser autant le sien. Elle aussi, elle va vieillir.