Le droit d'aimer: Une romance M/M sur la découverte de soi (French Edition)

Chapitre 15

 

Je me réveille en mode zombie, chaque mouvement que j’exécute est mécanique et répété comme chaque matin. Je n’ai pas à réfléchir, je me lève, prends ma douche, sors un caleçon, des vêtements propres, les enfile et descends à la cuisine. Le smoothie de ma mère a un doux goût fruité dans ma bouche, mais même ce détail ne réussit pas à calmer mon angoisse.

J’essaie de stopper mes pensées pendant ma journée de travail, je n’ai pas envie de mettre deux fois la dose de farine dans mes macarons ou de rater mes blancs en neige. Je me concentre sur mes mains, sur mes recettes et sur chaque ingrédient que j’ajoute à mes préparations. Ce ne serait pas judicieux d’attirer les foudres de mon père s’il se rend compte que je ne suis pas à fond dans ce que je fais.

La journée finit par passer très vite et je termine de nettoyer mon plan de travail quand je vois treize heures trente sur mon téléphone qui s’allume. Il vibre et je m’aperçois que Roxane m’appelle.

Je n’ai pas envie de décrocher, mais je le fais quand même, de peur qu’elle ne m’appelle plusieurs fois d’affiler si je décide de rester silencieux.

— Allô ?

— Julian ! Tu décroches enfin ! Je t’ai appelé au moins trois fois, se plaint ma meilleure amie à l’autre bout du fil.

— Euh, salut à toi aussi. J’ai rien vu, désolé. J’étais occupé, dis-je sur ton froid.

— OK, c’est quoi cette voix ?

Je vais dans les vestiaires, me change rapidement, tout en gardant le téléphone à l’oreille.

— Euh, rien, ça va ? demandé-je pour changer de sujet.

— Ouais super ! Et toi, alors avec Léna ? Raconte-moi ! Tu m’as rien dit hier soir, c’est que vous avez fini la soirée ensemble, j’imagine ?

Elle est loin du compte et je ne sais pas comment lui dire que Léna n’est pas venue. Je ne sais pas comment lui annoncer qu’il n’y a jamais eu de Léna. Du moins qu’en fait, je ne lui ai jamais parlé sauf à notre double date. Je décide de ne rien lui dire par téléphone, ça vaudra mieux.

— On peut se voir ?

— Tu es sûr que ça va Julian ? Tu m’inquiètes, là. Oui bien sûr qu’on peut se voir. Ouuh toi t’as des choses à me raconter ! s’esclaffe-t-elle toute joyeuse.

— Ouais, c’est ça. Je te retrouve chez toi ?

— Chez moi ? Euh ouais, d’accord. Je dois voir Aron avant son entraînement, tu peux venir à dix-huit heures, on mangera ensemble si tu veux.

— Ça marche, je te laisse, je vais rentrer et aller courir, à toute !

— À toute !

Je raccroche et sors de la boulangerie. J’ai besoin d’aller évacuer tout ce que je refoule depuis hier soir.

 

Je rentre chez moi, me change et ressors courir. La chaleur m’assaille, ce n’est pas le temps idéal pour être dehors, le soleil de plomb va me déshydrater en moins de trente minutes, mais tant pis pour moi. J’ai trop besoin de me défouler.

Alors que je cours le long de la baie, j’observe les gens autour de moi. J’augmente le son de la musique dans mes oreilles et je contemple l’horizon. Les gens vivent leur vie sans faire attention aux regards des autres, sans se demander ce qu’on pense d’eux. Ils semblent heureux. Je secoue la tête, comme pour m’enlever ces idées de la tête. Je continue ma course et là, un couple me fait m’arrêter net. Deux hommes se tiennent la main, se sourient et marchent vers l’eau. Ils semblent amoureux l’un de l’autre, ça crève les yeux. Ils se déshabillent du regard, se lancent de l’eau sur l’autre et rient ensemble. Ils sont beaux, insouciants et je me rends soudain compte que je les envie. Pourquoi ? Je n’arrive presque plus à me comprendre. Ils me font penser à Lyam et tous les sentiments que je ne me suis pas laissé l’occasion de ressentir depuis hier soir montent en moi. Je ne m’attendais pas que Lyam se présente face à moi, mais en même temps est-ce que cela me dérange vraiment ?

Je ne comprends pas ces changements que je ressens au plus profond de moi, ai-je toujours été comme ça ? Est-ce que c’est seulement aujourd’hui que je me rends compte de tout cela ? Je ne ressens rien quand je vois une fille, et pourtant ce mec me met dans tous mes états. Il a ce pouvoir sur moi, qui à la fois me rebute et m’attire. Je ne sais pas quoi penser de ça et j’ai presque peur de mes propres pensées.

Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’il a fallu qu’il se fasse passer pour une fille ? Ne croit-il pas que c’est déjà difficile comme ça d’aller sur un site de rencontre pour qu’au final je me rende compte que j’apprécie plutôt la compagnie d’un mec plutôt que celle d’une jolie fille ? Ça me dépasse, comment il a pu faire ça ? Et par-dessus tout, il propose un date ! Mais bien sûr, lui c’est le meilleur ami qui passe sa soirée à me fixer ! Je n’en reviens pas, merde quoi, pourquoi est-ce qu’il a fait ça ? À quoi il joue ? Est-ce qu’il croit que c’est drôle pour moi ? Est-ce qu’il se rend compte de l’impact que cela a sur ma vie ?

C’est dur, si dur de ressentir tous ces sentiments à la fois. Je ne sais pas quoi en faire. Roxane me dirait de les prendre un par un et d’essayer de les comprendre séparément avant de m’en faire une montagne. Mais putain, c’est si compliqué dans ma tête !

Je ferme les yeux, me laisse porter par la musique et ne réfléchit plus. J’arrête toute pensée liée à Lyam. Je ne peux pas, je ne peux pas ressentir ça, c’est impossible. Et pourtant je m’imagine faire des choses avec lui, qui me répugne avec une fille. Comment ai-je pu en arriver là ? Je sais que ce n’est pas mal, mais quelque part, je ne sais pas quoi ressentir, je ne sais pas si j’ai le droit de me laisser aller à ces sentiments.

Que dirait ma famille ? Est-ce que je dois même leur dire ? Comment réagirait mon petit frère ? Et mon père ? Oh putain, non, jamais je ne pourrai lui dire, c’est inimaginable. Il va voir rouge, depuis mon enfance, j’entends ces propos homophobes et voilà que son fils se rend compte qu’il préfère la compagnie d’un homme à celle d’une femme ? Mais putain, qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?

Je rentre me doucher, toujours aussi perturbé par mes propres pensées. L’eau coule le long de mon corps et je m’observe. Est-ce que c’est ce que j’aime voir ? Est-ce que c’est un homme avec qui j’aimerais vivre une histoire, quelqu’un de semblable à moi ? Je ne crois pas y avoir pensé une seule fois, mais ce n’est pas quelque chose que mes parents m’ont enseigné. Ils ont toujours été réfractaires à tout cela, enfin surtout mon père. Je me souviens de ce qu’il a dit à Alex lorsqu’il a appris qu’on l’avait frappé. Je n’ose même pas imaginer si je lui disais que ce sont les hommes qui m’attirent.

Oh.

Je viens pour la première fois de le reconnaître, même si ce n’est que dans ma tête. C’est la première fois que je l’admets. Oui, Lyam m’attire. Bien plus que Léna, et c’est étrange de se dire cela. Une idée me vient. J’ai soudain besoin de revoir Lyam. J’ouvre l’appli Match&Meet, avec une serviette autour de ma taille. Je suis trop pressé pour prendre le temps de m’habiller.

Je recherche le profil de Léna. Je prends une seconde pour respirer. Et dire que ça n’a jamais été avec elle que je parlais. Comment ai-je pu me faire berner à ce point ? En même temps, je n’ai pas l’impression que cela me dérange plus que tout. J’arrive à me faire à l’idée que c’était avec lui que je parlais, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi il m’a laissé croire que c’était avec Léna… Surtout quand nous étions au bar. Comment a-t-il fait pour ne rien me dire, alors que je tentais de draguer Léna ?

Je scrolle sur la conversation avec elle, enfin lui. Je recherche le lien de la vidéo YouTube où ils dansent. J’ai besoin de l’observer, de revoir son visage, de m’attarder sur son corps.

Je n’arrive pas à saisir pourquoi il s’est fait passer pour une fille, c’était risquer de venir sur un site de rencontre hétéro. Certes, il m’attire, mais il aurait pu tomber sur n’importe qui d’autre qui est purement attiré par les meufs. Putain, et voilà que j’ai de la compassion pour lui.

Mais qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?

Je clique sur play, la vidéo se lance. La musique éclate dans mon téléphone et je baisse immédiatement le son. Mais c’est trop tard, ma mère m’a entendu :

— Julian ? C’est toi ? Tu es à la douche ?

— J’ai fini, réponds-je rapidement.

— D’accord. Qu’est-ce que tu veux manger ce soir ?

— Je vais chez Roxane, je mange chez elle.

— Ah, très bien. Je vais demander à ton frère dans ce cas, affirme-t-elle de l’autre côté de la porte.

Je me reconcentre sur la vidéo et je pose mon téléphone sur le meuble de la salle de bain. Mes yeux se concentrent sur Lyam. Ses yeux bleus me font quelque chose. Il est musclé, grand et encore une fois je me rends compte que j’ai déjà pensé à tout cela, la dernière fois que j’ai regardé cette vidéo. Je l’observe de plus près encore et me rends compte que je ne peux détacher mon regard de ses mouvements.

J’éteins mon téléphone, ferme les yeux et les rouvre. Je fais face à mon reflet dans le miroir et soupire. J’essaie de voir si quelque chose a changé en moi, mais non, je suis le même homme.

Bien sûr espèce de con, c’est pas écrit au milieu de ton front !

Un SMS de Roxane me sort de mes pensées, elle m’attend. Je me dépêche alors de me préparer, et en moins de trois minutes, je passe la porte de ma maison.

 

Le repas chez Roxane est rapide, elle mange à une vitesse effroyable. Je tente de la suivre et alors que ses parents prennent leur temps, elle demande impatiente :

— Bon, on peut sortir de table ?

— Ma chérie, tu as vingt ans, bien sûr que tu peux sortir de table, s’exclame son père.

Elle lui sourit et me fait signe de la tête de me lever à mon tour.

— C’était très bon, merci !

— C’est gentil Julian, allez filez !

Ils sont si cool ses parents, depuis que j’ai déménagé à Miami, ils ont toujours été aux petits soins pour moi.

Je leur fais un petit signe de la main et sors rejoindre ma meilleure amie qui est allée dans le jardin.

— Viens ! Il fait super bon encore, on peut profiter !

Elle s’assied sur le rebord de sa piscine et met les pieds dans l’eau. Je l’imite et savoure la fraîcheur de l’eau sur mes pieds engourdis. Je suis tellement allé courir ces derniers jours que je ne les sens plus. Il serait peut-être temps de changer de baskets.

 — Bon alors, je veux tout savoir. Comment elle était, ce que vous avez fait, si c’était mieux que la dernière fois, tout, tout, tout ! s’enthousiasme-t-elle un peu trop à mon goût.

Je regarde derrière moi, vérifiant que ses parents ne sont pas dans le coin. Mais ils sont restés à table, dans la salle à manger. Je sens son regard insistant sur moi, je prends alors une grande inspiration et hésite quelques secondes avant de me lancer :

— Tu vas jamais me croire… Léna n’est pas venue.

— Quoi ? Sérieux ? Mais attends, quoi ? demande-t-elle choquée.

— Ouais… C’est Lyam qui est venu…

Elle ne me laisse pas finir et ajoute :

— Laisse-moi deviner, Lyam est en fait Léna ?

— Putain, mais comment tu peux deviner ce genre de trucs ?

— Rien qu’à voir ta tête ! Mec, je sais quand quelque chose va pas, mais là je pensais quand même me tromper, j’avoue !

Je ne dis rien et regarde mes pieds bouger dans l’eau claire de la piscine.

— Julian ! C’est ça ? Lyam s’est fait passer pour Léna ?

— Ouais, dis-je tout bas.

— Mais… Waouh ! Je ne l’ai pas vu venir celle-là !

— Tu m’en diras tant !

— Eh bah ! Et donc… T’en penses quoi ? me sonde-t-elle.

Je réfléchis une minute. Que répondre à ça ?

— J’en sais rien, dis-je dans un souffle.

— Ça te… dérange ?

Je pose mes mains derrière moi et m’étire puis balance ma tête en même temps vers l’arrière. Je peux voir le début de la nuit se former dans le ciel et des étoiles scintillent déjà.

— Si je te dis que non, tu me croirais ?

— Julian… Peu importe ce que tu me diras, si c’est ce que tu ressens, je serai toujours de ton côté ! Si tu me dis que c’est quelque chose qui peut te plaire, alors je suis à fond avec toi. Mais si tu me dis que c’est pas envisageable pour toi, alors je suis aussi à fond avec toi.

Je ne sais pas ce que j’ai fait pour mériter une meilleure amie pareille, elle est tellement compréhensive. Elle est extravertie et adore se foutre de moi, mais elle sait qu’il y a des moments où on peut parler plus sérieusement.

— Je veux juste que tu te poses les bonnes questions, je veux que tu sois heureux, moi ! dit-elle en passant une main sur mon épaule.

— Ouais… Je sais pas ce que je veux.

La lumière de la piscine s’allume soudain et nous regardons l’intérieur de la maison. La mère de Roxane vient de les allumer et nous fait un signe de la main pour nous dire bonsoir. Roxane lui dit merci, puis sa mère disparaît dans la maison.

— OK, prends une chose après l’autre, Julian. D’abord, est-ce que tu appréciais Léna ?

— Ouais… Enfin, nos conversations sur Match&Meet, énoncé-je en posant mes idées.

— D’accord, alors tu aimais la « Léna virtuelle », alors que ce soit Léna ou Lyam, ça change quoi ?

— Ça change que je pensais parler à Léna et pas à quelqu’un d’autre…

— Mmh, oui d’accord. Mais techniquement, tu ne l’avais jamais rencontrée et c’est la personne qui t’écrivait qui te plaisait…

— C’est vrai…

— Qu’est-ce que ça t’a fait d’apprendre qu’en fin de compte c’était Lyam ? demande-t-elle en mettant les pieds dans le plat.

— Euh… Plein de choses, dis-je hésitant.

— C’est déjà ça. Tu n’as pas été dégoûté ? Tu as été choqué, ça, je peux le comprendre.

— Non, j’ai pas été dégoûté, mais en colère, et j’ai pas compris pourquoi il a fait ça.

— Bien, et tu lui as demandé ?

— Oui… Non. Enfin, il a pas vraiment répondu… Je… je lui en ai pas laissé le temps, je crois.

— Bon, c’est peut-être la première chose à faire, essayer de comprendre pourquoi il a fait ça, si tu ressens le besoin de le savoir. Et pourquoi est-ce que ça t’a énervé ?

Je balance mes pieds de droite à gauche dans l’eau et réfléchis, encore et encore.

— Parce que, putain, il s’est fait passer pour quelqu’un d’autre ! m’énervé-je.

Je sors mon téléphone de ma poche et appuie sur l’appli Match&Meet avant d’ajouter :

— Tu vois, c’est une appli pour rencontrer des meufs ! Pas pour te rendre compte qu’elles ne t’attirent pas en fait !

Je regrette instantanément mes paroles et Roxane semble satisfaite de ma réponse puisqu’elle répond :

— Ah bah enfin ! Il était temps que tu l’admettes Julian !

Je m’arrête net sur elle et bien sûr, elle reprend la parole :

— Sérieux, t’es mon meilleur ami et tu n’as jamais tenté quoi que ce soit avec moi. On se connaît depuis dix ans et je t’ai déjà parlé d’un millier de filles, aucune n’était à ton goût. Par contre, quand on regardait des films et que tu me sortais des « il est canon » ou « putain regarde ses abdos ! ». Bref, c’est pas quelque chose que je voulais te dire moi-même, je voulais que tu t’en rendes compte… Et je savais bien que ça allait arriver un jour ou l’autre.

— Tu pensais sincèrement tout ça… ?

— Ouais… Désolé Julian, mais t’as toujours eu un faible pour Zac Efron, quand tous les mecs sont en kiffe sur Vanessa Hudgens… Mais j’ai rien dit. Je t’ai aidé à rencontrer des filles, parce que je me disais que peut-être je me faisais des films… Mais on dirait bien que le destin a pris les choses en main et qu’il a mis Lyam sur ton chemin…

Je ne sais pas quoi ajouter, je suis tellement abasourdi par ce qu’elle vient de me dire. Parce qu’elle a raison, merde. Et pourtant, je fais semblant de ne pas vouloir ouvrir les yeux. Merde, alors qu’on parle de tout ça, je n’ai qu’une image en tête : Lyam en train de danser et de se mouvoir sur la scène, torse nu.

— Et je fais quoi maintenant ? chuchoté-je en passant une main dans mes cheveux.

— Tu prends ton putain de courage à deux mains, tu lui envoies un message et tu écoutes ce qu’il a à te dire ! Crois-moi, il te bouffait tellement du regard quand on s’est vus, que je comprends mieux maintenant pourquoi. Essaie, Julian, tu n’as rien à perdre. Et en fin de compte, on a vingt ans, si tu n’essaies pas maintenant, quand est-ce que tu le feras ?

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