Le droit d'aimer: Une romance M/M sur la découverte de soi (French Edition)
Chapitre 21
Nous n’avons pas parlé depuis samedi soir. Ce matin je ressens vraiment l’envie de prendre de ses nouvelles. C’est étrange comme on peut devenir dépendant d’une personne, même virtuellement. Cette sensation de manque, ou de devoir être en contact permanent avec quelqu’un est tellement nouvelle pour moi. Je réalise à quel point la technologie nous rend dépendant, au-delà de la relation. C’en est presque effrayant. Je n’ai encore jamais passé de temps avec lui, en dehors de cette application. Nous ne faisons que discuter ou regarder des séries à distance, mais nous n’avons rien commencé de concret. Et pourtant, j’ai comme l’impression que tout est quand même réel, malgré tout. Mais cette barrière de l’écran me pèse parfois, parce qu’elle me laisse seul face à l’application, même lorsque je parle à Lyam. En fait, nous parlons, mais je reste seul derrière mon écran. C’est paradoxal, je me sens à la fois seul et à la fois porté par nos conversations.
Mec, tu réfléchis trop.
Comme si Lyam pensait la même chose que moi, je reçois un message de Match&Meet alors que je suis en train de chercher de la farine dans la réserve. Mon téléphone dans la main, je le déverrouille et lis le message en même temps que je passe la porte de la petite pièce.
Lyam : Hello ! Je pensais à toi ce matin. Enfin
depuis une semaine… 😊 Et je me demandais si ça te disait qu’on se fasse un truc, un de ces quatre ?
La demande est floue, il n’y a rien de concret, mais l’idée est là : il veut qu’on dépasse l’appli, qu’on aille au-delà de l’écran, qu’on se rencontre pour de vrai. Même si nous nous sommes déjà vus, je sais que cela signifiera la même chose que notre première rencontre. Notre histoire a commencé bizarrement et je pense que nous méritons une vraie première rencontre. Je lui ai dit que j’avais besoin de temps, oui. Mais cela fait deux semaines, je ne suis pas certain d’en être capable tout de suite. C’est pour cela que je préfère rester évasif, je sais que j’ai envie de le voir, mais intérieurement j’ai encore quelque chose qui me bloque.
Julian : Salut ! Je veux bien, un de ces jours 😊
Julian : Et je pense à toi aussi…
Putain, je me fais chier moi-même. Je suis complètement contradictoire, d’un côté je lui dis que je pense à lui et de l’autre je repousse le plus loin possible le moment où l’on se verra. J’attrape le sac de farine, souffle un coup et merde, le sac était ouvert.
Je suis recouvert de farine, et comme un con ça me fait rire. Je suis pathétique.
Je range mon téléphone dans ma poche et sors de la réserve pour aller me nettoyer. Le sac de farine posé sur le plan de travail, je me dirige vers l’évier afin de me passer de l’eau sur le visage. Mais mon père entre au même moment.
— Qu’est-ce que t’as foutu encore ? râle-t-il.
— Rien, un petit accident, t’inquiète ça va.
— Ouais. Je préfère.
— Tu voulais quelque chose ? lui demandé-je en le voyant planté devant moi.
— Euh, ouais, annonce-t-il en me scrutant et en se retenant de rire de ma connerie.
Ah tiens, ça change qu’il rigole pour une fois.
— Maman a un rendez-vous, elle doit partir. Je vais assurer le service, tu peux surveiller les baguettes dans le four et les apporter dans vingt minutes ?
— D’accord… Et OK pour les baguettes, acquiescé-je en me séchant le visage.
Mon père repart dans la boutique et me laisse gérer. Je m’attelle à la préparation des brioches au sucre et laisse la pâte reposer. Je sors ensuite les baguettes des fours, les prépare, les pose dans l’immense panière puis les déposer dans leur rayon.
Je me fais aussi discret que possible et passe la porte battante entre l’arrière-boutique et la boutique elle-même. Mon père sert les clients, qui sont ravis de le voir de temps en temps. Il y a une file d’attente jusqu’à l’extérieur. L’apprentie sert également des clients et je me fraie un chemin jusqu’au rayon des précieuses baguettes.
Au moment même où je les dépose, mon père sert deux clients. Deux hommes, qui se tiennent la main.
— Qu’est-ce que je vous sers ce matin ? dit-il joyeusement.
Je vois son regard se poser sur le point de rencontre de leurs mains et son sourire s’effrite. Il tente de faire face, mais je vois bien que cela le dérange.
— Une baguette et deux croissants, s’il vous plaît, demande un des deux mecs.
— Tout de suite, s’exécute-t-il.
Il tend leur commande et annonce le prix. Le plus grand des deux donne la monnaie et mon père ne rend pas son sourire.
Je retiens ma respiration, de peur qu’il leur fasse une remarque.
— Au revoir, assène-t-il en leur balançant presque le reste de la monnaie.
Pas un « merci », pas un « passez une bonne journée », comme il a l’habitude de dire aux clients. Putain, mais j’hallucine qu’il puisse être aussi borné ! Les clients sortent de la boutique et mon père se tourne vers moi pour me chuchoter :
— Tu les as vus ceux-là ?
Je ne dis rien, ne sachant pas où il veut en venir, je le laisse poursuivre :
— Les jeunes d’aujourd’hui, on les laisse tout faire ! Quelqu’un peut pas leur dire que c’est interdit ce qu’ils font ? S’exhiber devant tout le monde ?
Il rit dans sa barbe et ajoute :
— Des bons à rien, ces pédés.
Je bouillonne de l’intérieur. C’en est trop pour moi, je me sens obligé de rétorquer tout bas, mais assez ferme pour qu’il ne réponde pas devant les clients :
— Ils ne t’ont rien demandé. Ils te respectent, alors respecte-les. C’est leur vie, leurs choix, et ils ont autant de droits que toi et moi. Si c’était une femme et un homme, t’aurais jamais rien dit.
Il me fait les gros yeux, mais n’a pas le temps d’ajouter quelque chose, qu’une cliente se racle la gorge pour lui faire comprendre que c’est son tour et qu’elle a attendu trop longtemps.
Je me précipite dans la cuisine et me prends un verre d’eau. Il faut que je me calme. Je dois faire redescendre la pression. Je n’en reviens pas qu’il soit capable de penser ces choses-là. Il est tellement étroit d’esprit. Jamais il n’acceptera d’avoir élevé un fils qui se révèle être gay…
Cette après-midi, je rentre le cœur lourd d’avoir assisté à une scène pareille. Le pire dans tout ça, c’est que mon père ose le dire. Il peut le penser, certes c’est son choix, mais putain, ne le dit pas comme ça ! Il me met hors de moi, plus j’y repense et plus ça me fout les nerfs.
J’arpente ma chambre, à la recherche de quelque chose à faire pour m’occuper l’esprit. Je décide alors d’appeler Roxane. Il faut que je parle à quelqu’un. J’appellerais bien Lyam, mais je n’ai aucune envie de le blesser en lui rapportant les propos de mon père.
Ma meilleure amie ne décroche pas. Elle m’envoie un SMS pour me dire qu’elle est occupée avec Aron. Ouais, bon, c’est une bonne excuse. Je ne vais pas lui en vouloir.
Je sors alors courir. Cela ne pourra que me faire du bien de m’aérer l’esprit. Je mets mes écouteurs et commence ma course. Toujours le même parcours, mais ça me détend. Je garde mes repères, certaines choses ne doivent pas changer.
***
Un mois est passé depuis que Lyam est venu à la place de Léna à ce fameux rendez-vous. Je dois dire que cela a bien changé ma vie et ma perception des choses. Je ne l’ai dit à personne mis à part mon frère et Roxane. Lyam et moi avons parlé presque tous les soirs. Je me sens tellement proche de lui, alors que nous ne parlons que par écran interposé. Aujourd’hui, je crois que je me sens de le rencontrer « pour de vrai ». Il n’a pas été insistant, il ne m’a pas relancé sur le fait de nous voir et je lui en suis plus que reconnaissant. Lyam est tellement compréhensif et sa patience est remarquable. Cette fois, c’est moi qui vais lui proposer qu’on se voie. Je suppose qu’il ne pourra qu’apprécier mon initiative.
J’ai lu tellement de choses à propos de l’homosexualité, je me suis renseigné, j’ai écouté des podcasts, regardé des émissions sur YouTube tard le soir. J’y pense constamment, même lorsque je travaille, je ne peux pas m’empêcher de me poser plein de questions. Roxane est d’un soutien incroyable et mon frère me demande souvent comment je vais. Il s’inquiète pour moi. Je le trouve en meilleure forme depuis quelque temps, j’ose espérer que c’est parce que Calvin a arrêté de l’emmerder. Mais je n’arrive pas à en être certain, il reste quand même évasif sur ses fréquentations au lycée. J’essaie de surveiller de loin, mais comme d’habitude, il est plutôt fort pour dissimuler les choses.
Je nettoie le plan de travail. Il est presque quatorze heures et j’ai terriblement faim. Mon ventre fait de drôles de bruits, signe qu’il est l’heure pour moi de rentrer manger. Je dis un rapide au revoir à mes parents et quitte la boulangerie.
Sur le chemin vers chez moi, mon téléphone vibre plusieurs fois. Je le saisis de ma poche arrière et me mets à sourire bêtement. C’est vraiment idiot, mais recevoir des messages de Lyam me met de bonne humeur. Je me sens con lorsque je réalise qu’une simple notification de Match&Meet me donne autant le sourire.
Il faudrait d’ailleurs que nous songions à se donner notre numéro de téléphone, nous ne pourrons pas échanger éternellement sur cette application.
Lyam : J’ai envie de manger des macarons 😊 Tu
m’en ferais ?
Julian : Bien sûr ! Ce week-end ?
Je me sens comme pris d’une soudaine assurance. Je me rends compte qu’inconsciemment je viens de lui proposer de se voir.
Lyam : Ce week-end, genre pour de vrai ?
Julian : Pourquoi pas ? 😊
Lyam : Ah, mais je dis oui, tout de suite ! Tu as
envie qu’on se voie ?
Julian : Je crois bien que oui.
Lyam : *.* OK, dis-moi quand et à quelle heure
et je serai là !
Je souris encore une fois. Je sais qu’il n’attend que ce petit message depuis de longues semaines. Mais je n’étais pas vraiment préparé à tout ça et il me fallait du temps pour moi, pour découvrir ce qui se cachait sous cette attirance inexpliquée.
Julian : Samedi ? 18h ? Et pour le lieu, je te
laisse choisir.
Lyam : Parfait ! Si ça te dit, je rapporte des
sushis et on les mange au bord de l’eau sur la baie ?
C’est un peu loin de chez moi, mais je viendrai en
voiture.
Julian : C’est OK pour moi ! J’apporte le
dessert.
Lyam : J’y comptais bien !
Julian : Qu’est-ce que tu préfères ?
Lyam : Je te laisse choisir !
J’ai déjà ma petite idée de ce que je vais lui préparer : des macarons au caramel. Je crois me souvenir que ce sont ses préférés. Je vais donc en faire un peu plus samedi matin, mais personne ne verra que j’en emporte quelques-uns avec moi. Puis, cela n’a jamais dérangé mes parents. Au contraire ils préfèrent quand nous ne jetons rien Et techniquement, je prendrai les « restes ». Lyam aura son dessert préféré.
Je me sens encore une fois con de penser ça, mais cela me fait chaud au cœur, de me dire que je vais lui faire plaisir… C’est plutôt cool comme sensation.
Julian : Compte sur moi 😊
Lyam : Je n’ai aucun doute que ce que tu
ramèneras sera parfait ! J’ai hâte de te voir…
Nous continuons à discuter pendant que je rentre chez moi. Je me sens soudain léger, comme si enfin, je m’autorisais à me laisser submerger par les émotions que je peux ressentir.
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