Les Mohicans de Paris 4
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CLVI
Salvator, avec un geste de tendresse respectueuse, tendit les deux mains à l’abbé Dominique.
– Vous, mon père ! s’écria-t-il.
– Oui, répondit gravement le moine.
– Oh ! venez et soyez le bienvenu !
– Vous me reconnaissez donc ?
– N’êtes-vous pas mon sauveur ?
– Vous me l’avez dit du moins, et cela, dans une circonstance trop douloureuse pour qu’il soit besoin de vous la rappeler.
– Et je vous le répète.
– Vous souvenez-vous de ce que vous avez ajouté ?
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– Que, si jamais vous aviez besoin de moi, la vie que je vous devais était à vous.
– Je n’ai point oublié votre offre, comme vous voyez ; car j’ai besoin de vous, et me voici. En échangeant ces paroles, ils étaient arrivés dans cette petite salle à manger décorée sur un dessin antique de Pompéi.
Le jeune homme présenta une chaise au moine, et, tout en faisant signe à Roland, qui flairait la robe de l’abbé Dominique comme s’il eût cherché lui-même en quelque circonstance il l’avait vu, il s’assit près de lui. Roland, écarté de la conversation par son maître, alla se blottir sous la table.
– Je vous écoute, mon père, dit Salvator.
Le moine posa sa main pâle et effilée sur la main de Salvator. Malgré sa pâleur, sa main était fiévreuse.
– Un homme pour lequel j’ai une profonde affection, dit l’abbé Dominique, arrivé depuis quelques jours seulement à Paris, a été arrêté hier à côté de moi, rue Saint-Honoré, près de l’église
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de l’Assomption, sans que j’aie osé lui porter secours, retenu que j’ai été par la robe dont je suis revêtu.
Salvator s’inclina.
– Je l’ai vu, mon père, dit-il, et je dois ajouter à sa louange qu’il s’est vigoureusement défendu.
L’abbé frissonna à ce souvenir.
– Oui, dit-il, et j’ai bien peur que cette défense si légitime ne lui soit, cependant, comptée comme un crime.
– Alors, continua Salvator en regardant fixement le moine, vous connaissez cet homme ?
– Oh ! je vous l’ai dit, j’ai pour lui une tendresse profonde.
– Et de quel crime est-il accusé ? demanda Salvator.
– Voilà ce que j’ignore complètement, voilà ce que je voudrais connaître ; et le service que je viens vous demander est de m’aider à savoir pour quelle cause il a été arrêté.
– Est-ce là tout ce que vous désirez de moi,
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mon père ?
– Oui ; je vous ai vu venir au Bas-Meudon, accompagné d’un homme qui m’a paru un agent supérieur de la police. Hier, je vous ai revu causant avec cet homme. J’ai pensé que, par lui, vous pourriez peut-être savoir le crime dont mon... mon ami est accusé.
– Quel est le nom de votre ami, mon père ?
– Dubreuil.
– Sa profession ?
– C’est un ancien militaire, vivant, je crois, de sa fortune.
– D’où vient-il ?
– De pays lointains, de l’Asie...
– Alors c’est un voyageur ?
– Oui, répondit l’abbé en hochant tristement la tête ; ne sommes-nous pas tous des voyageurs ?
– Je passe une redingote, mon père, et je suis à vous. Je ne veux pas vous retarder plus longtemps ; car, si j’en crois la tristesse de votre visage, vous êtes en proie à une violente
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inquiétude.
– Oui, très violente, répondit le moine.
Salvator, qui était en blouse, passa dans la pièce voisine, et, un instant après, reparut en redingote.
– Maintenant, dit-il, je suis à vos ordres, mon père.
L’abbé se leva vivement, et tous deux descendirent.
Roland leva la tête, les suivit de son regard intelligent jusqu’à ce qu’ils eussent refermé la porte ; mais, voyant qu’on n’avait probablement pas besoin de lui, puisqu’on ne lui faisait pas signe de venir, il laissa retomber sa tête entre ses deux pattes, se contentant de pousser un profond soupir.
À la porte de la rue, Dominique s’arrêta.
– Où allons-nous ? demanda-t-il.
– À la préfecture de police.
– Je vous demanderai la permission de prendre un fiacre, dit le moine. Ma robe est si
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reconnaissable, et il y aurait de si graves inconvénients peut-être pour mon ami à ce que l’on sût que je m’occupe de lui, que c’est, à ce que je crois, une indispensable précaution.
– J’allais vous le proposer, dit Salvator.
On appela un fiacre, et les deux jeunes gens montèrent dedans ; Salvator descendit au bout du pont Saint-Michel.
– Je vais vous attendre au coin du quai et de la place Saint-Germain-l’Auxerrois, dit le moine.
Salvator fit de la tête un signe d’assentiment ; le fiacre continua par la rue de la Barillerie, Salvator descendit le quai des Orfèvres.
M. Jackal n’était point à la préfecture. Les scènes de la veille avaient mis Paris en émoi. On redoutait, ou plutôt, disons-le, on espérait quelques attroupements. Tous les agents de police, M. Jackal en tête, étaient dehors, et l’huissier ignorait l’heure de son retour.
Il n’y avait donc pas à l’attendre : mieux valait l’aller chercher. Soit connaissance profonde de M. Jackal, soit instinct de conspirateur, Salvator
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savait où le trouver, lui. Il descendit le quai, et, tournant à droite, prit le pont Neuf. Il n’avait pas fait dix pas, qu’il croisa une voiture ; il entendit le bruit d’une main frappant sur le carreau de la portière en signe d’appel : il s’arrêta.
La voiture s’arrêta de son côté.
La portière s’ouvrit.
– Montez ! dit une voix.
Salvator allait s’excuser sur la nécessité où il était de rejoindre un ami, quand il reconnut, dans l’homme qui lui adressait cette invitation, le général la Fayette.
Il n’hésita point et prit place près de lui.
La voiture repartit, mais doucement.
– Vous êtes monsieur Salvator, n’est-ce pas ? demanda le général.
– Oui, et j’ai eu deux fois l’honneur de me trouver avec vous, général, comme délégué de la haute vente.
– C’est cela ; je vous ai reconnu, et voilà pourquoi je vous ai arrêté. Vous êtes chef de
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loge, n’est-ce pas ?
– Oui, général.
– Vous avez combien d’hommes ?
– Je ne saurais vous dire précisément, général ; mais j’en ai beaucoup.
– Deux cents, trois cents ?
Salvator sourit.
– Général, dit-il, le jour où vous aurez besoin de moi, je vous promets trois mille soldats.
Le général regarda Salvator.
Salvator inclina la tête avec un geste d’affirmation.
Il y avait une si loyale expression de confiance sur la physionomie du jeune homme, qu’il était impossible de douter.
– Plus vous en avez, plus il est important que vous sachiez la nouvelle.
– Laquelle ?
– L’affaire de Vienne a manqué.
– Je m’en doutais, dit Salvator. Aussi ai-je
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recommandé hier à mes hommes de ne pas se mêler au mouvement.
– Et vous avez bien fait. On veut aujourd’hui une émeute.
– Je sais cela.
– Mais vos hommes ?...
– L’ordre donné pour hier subsiste pour aujourd’hui. Maintenant, général, oserai-je vous demander si la nouvelle que vous m’annoncez vient de source certaine ?
– Je la tiens de M. de Marande, qui la tenait du duc d’Orléans.
– Et, sans doute, le prince a eu quelques détails ?
– Des détails positifs. Un courrier est arrivé hier, sous prétexte d’affaires de commerce, envoyé par la maison Acrostein et Eskeles de Vienne à la maison Rotschchild de Paris, mais, en réalité, pour prévenir le prince.
– Alors le complot a été dénoncé ?
– On ignore s’il a échoué par une machination
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de la police ou par un de ces accidents qui maintiennent ou changent la face des empires. Vous savez sans doute ce qui avait été décidé là-bas ?
– Oui, un des principaux chefs de la conjuration nous a tout dit. Le duc de Reichstadt, par l’entremise de sa maîtresse, avait été mis en rapport avec un ancien serviteur de Napoléon, le général Lebastard de Prémont. Le jeune prince avait consenti à fuir, et le jour de cette fuite devait avoir lieu quand il manquerait une lettre au mot kairé écrit en lettres de bronze sur la porte d’une villa située entre la porte de Meidling et le pied du mont Vert. Voilà tout ce que je sais.
– Eh bien, le 24 mars, le e a manqué. À sept heures du soir, le duc a jeté un manteau sur ses épaules et est sorti. Arrivé à la porte de Meidling, un gardien – les gardiens du palais de Schœnbrunn sont des gendarmes de la cour –, un gardien a barré le chemin au duc.
« – C’est moi, a dit le prince ; ne me reconnaissez-vous pas ?
« – Si fait, monseigneur, a répondu le gardien
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saluant ; mais...
« – Serez-vous encore de garde ici dans deux heures ?
« – Non, monseigneur ; il est sept heures et demie, et, à neuf heures précises, on me relève.
« – Eh bien, dites à votre successeur que je suis sorti, afin que, si, par hasard, il ne me connaissait pas, il me laisse rentrer. Après une chaude aventure d’amour, il serait triste de passer une froide nuit sur la route.
« Et, en disant ces mots, le prince mit quatre pièces d’or dans la main du gendarme.
« Vous partagerez avec votre successeur, lui dit-il ; il ne serait pas juste que celui qui me laisse sortir eût tout, et que celui qui me laissera rentrer n’eût rien.
« Le soldat prit les quatre pièces d’or, et le duc franchit la grille. Au pied du mont Vert, une voiture attendait avec une escorte de quatre hommes à cheval : le duc monta dans la voiture, qui partit au galop ; les quatre hommes suivirent.
« L’un des quatre hommes était le général
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Lebastard de Prémont ; il devait faire les trois premières postes à cheval, ensuite monter près du duc et continuer son chemin avec lui. On tourna le château de Shœnbrunn, et l’on parvint, par Baumgarten et Hutteldorf, à Weidlingen. Là est un pont jeté sur la Vienne. Sur ce pont, se trouvait une voiture renversée, portant des veaux au marché ; les veaux étaient entassés au milieu du pont et barraient le chemin.
« – Ouvrez la route ! dit le général à ses trois compagnons.
« Ceux-ci descendirent de cheval et s’apprêtèrent à enlever l’obstacle ; mais, au même moment, on vit reluire le casque et les épaulettes d’un officier supérieur qui sortait de l’auberge voisine, le général Houdon. Derrière lui, marchaient une vingtaine d’hommes.
« – Retournez ! dit le général à l’homme déguisé en postillon.
« Celui-ci, qui comprenait l’urgence de la situation, faisait déjà volter ses chevaux, lorsque l’on entendit le galop d’une troupe de cavaliers qui arrivaient par la route qu’on venait de suivre.
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« – Fuyez, général ! cria le duc ; nous sommes trahis.
« – Mais vous, monseigneur ?...
« – Oh ! moi, soyez tranquille, il ne m’arrivera aucun mal... Fuyez ! fuyez !
« – Cependant, monseigneur.
« – Je vous dis de fuir, ou vous êtes perdu !... et, s’il le faut, au nom de mon père, je vous l’ordonne.
« – De par l’empereur, cria une voix forte, arrêtez !
« – Vous entendez ? dit le duc. Fuyez, je le veux, je vous en prie !
« – Votre main, monseigneur...
« Le duc a passé sa main par la portière, le général y a appuyé ses lèvres ; puis, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, et lui rendant la main, il l’a lancé par-dessus le parapet... On a entendu le bruit de l’homme et du cheval tombant dans la rivière, et puis plus rien ! La nuit était trop obscure pour qu’on pût voir ce qu’ils étaient devenus. Quant au duc, il a été
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conduit à Vienne, au palais de l’empereur. »
– Et, demanda Salvator, vous pensez, général, que c’est un simple hasard qui a renversé cette voiture et amené ces soldats de chaque côté du pont ?
– C’est possible ; mais ce n’est point l’avis du duc d’Orléans : il croit que la police de M. de Metternich a été prévenue par la police française. En tout cas, vous voilà renseigné... De la prudence !
Le général fit arrêter sa voiture.
– Soyez tranquille, général, dit Salvator.
Puis, comme il hésitait à descendre :
– Eh bien ? demanda la Fayette.
– M’accorderez-vous, en vous quittant, la même faveur que le duc de Reichstadt avait accordée au général Lebastard de Prémont ?
Et il prit la main du général pour la baiser ; mais celui-ci retira sa main, et, lui présentant les deux joues :
– Embrassez-moi, dit-il, et baisez, à mon
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intention, la main de la première jolie femme que vous rencontrerez.
Salvator embrassa le général et descendit de la voiture, qui continua son chemin vers le Luxembourg. Quant à Salvator, il revint par la rue Dauphine et le pont des Arts. Le fiacre attendait à l’angle du quai et de la place Saint-Germain-l’Auxerrois.
Les angoisses du pauvre Dominique eussent été bien autrement terribles si le général la Fayette lui eût dit, à lui, ce qu’il venait de raconter à Salvator !
Salvator, en deux mots, annonça l’absence de M. Jackal à Dominique, et, sans lui dire qui l’avait retardé, lui expliqua la cause de son retard.
Mais, nous le répétons, Salvator savait où trouver M. Jackal.
En effet, sans hésitation aucune, il ordonna au fiacre d’aller stationner avec frère Dominique au coin de la rue Neuve-du-Luxembourg, et lui, prenant par la cour du Louvre, tandis que le fiacre suivait les quais, gagna, en descendant, la rue
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Saint-Honoré.
Ainsi qu’il l’avait prévu, dès l’église Saint-Roch, la rue Saint-Honoré était encombrée.
Il y a à Paris les curieux du jour et les curieux du lendemain : les curieux du jour, qui font l’événement, et le curieux du lendemain, qui viennent visiter le théâtre de l’événement.
Or, dix ou douze mille curieux du lendemain visitaient, avec leurs femmes et leurs enfants, le théâtre de l’événement. On eût dit une promenade à Saint-Cloud ou à Versailles, un jour de fête. C’était au milieu de ces curieux que Salvator comptait retrouver M. Jackal. Il s’engagea dans cette presse. Nous ne dirons pas combien, avant d’arriver à la rue de la Paix, combien de regards avaient correspondu avec le sien, combien de mains avaient touché la sienne, et, cependant, aucune parole n’était échangée ; un geste seulement qui signifiait : « Rien. »
En face de l’hôtel de Mayence, Salvator s’arrêta. Il venait de rencontrer ce qu’il cherchait.
Vêtu d’une redingote à la propriétaire, coiffé
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d’un chapeau à la Bolivar, un parapluie sous le bras, et prenant une prise de tabac dans une tabatière à la Charte, M. Jackal pérorait et racontait emphatiquement, et au plus grand désavantage de la police, bien entendu, les événements de la veille.
Dans un moment où M. Jackal venait de relever ses lunettes, son regard se croisa avec celui de Salvator ; ce regard resta impassible, et, cependant, Salvator comprit que M. Jackal l’avait vu.
En effet, un instant après, le regard de M. Jackal reprit la même direction, et ce regard exprimait cette question :
– Avez-vous quelque chose à me dire ?
– Oui, répondit Salvator.
– Alors marchez devant ; je vous suis.
Salvator marcha devant et entra sous une porte cochère.
M. Jackal l’y suivit.
Salvator alla à lui, et, s’inclinant légèrement, mais sans lui donner la main :
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– Vous me croirez si vous voulez, monsieur Jackal, lui dit-il, mais c’est vous que je cherchais.
– Je vous crois, monsieur Salvator, dit le chef de la police avec son fin sourire.
– Oui, le hasard m’a servi merveilleusement, fit Salvator. Je viens de la préfecture.
– Vraiment ! dit M. Jackal, vous avez pris la peine de passer chez moi ?
– Oui, et votre huissier en fera foi. Seulement, comme il n’a pu me dire où je vous trouverais, force m’a été de le deviner, et je me suis mis en quête de vous, confiant dans ma bonne étoile.
– Aurais-je le bonheur de pouvoir vous rendre quelque service, cher monsieur Salvator ? demanda M. Jackal.
– Eh ! mon Dieu ! oui, répondit le jeune homme, vous pouvez avoir ce bonheur-là, si toutefois vous le voulez.
– Cher monsieur Salvator, vous êtes trop avare de ces occasions-là pour que je les laisse échapper.
– Voici, dit Salvator, et c’est bien simple,
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comme vous allez voir. L’ami d’un de mes amis a été arrêté hier au soir dans la bagarre.
– Ah ! fit M. Jackal.
– Cela vous étonne ? dit Salvator.
– Non, car j’ai entendu dire qu’il avait été fait hier un grand nombre d’arrestations. Mettez-moi sur la voie, cher monsieur Salvator.
– C’est bien facile ; je vous l’ai montré au moment où on l’arrêtait.
– Ah !... c’est justement celui-là ?... Chose étrange !...
– Le reconnaîtriez-vous parmi les prisonniers ?
– Je ne puis pas en répondre ; j’ai la vue si courte ! mais, si vous vouliez m’aider de son nom...
– Il s’appelle Dubreuil.
– Dubreuil ? Attendez donc, fit M. Jackal en se frappant le front de la main, comme un homme qui cherche à rassembler ses idées. Dubreuil ?... Oui, oui, oui, je connais ce nom-là.
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– Mais, si vous aviez besoin de renseignements, je pourrais vous chercher dans la foule les deux agents qui l’ont arrêté. Leurs figures me sont si présentes, que je les reconnaîtrais, j’en suis sûr...
– Vous croyez ?
– D’autant plus que je les avais déjà remarqués dans l’église...
– Non, c’est inutile. Désireriez-vous quelques renseignements sur cet infortuné ?
– Mais je désirerais tout simplement savoir pour quelle cause cet infortuné, comme vous l’appelez, a été arrêté.
– Ah ! cela, je ne puis vous le dire en ce moment.
– En tout cas, vous me direz bien où vous croyez qu’il soit ?
– Au Dépôt, naturellement... si toutefois quelque charge particulière ne l’a pas fait transférer soit à la Conciergerie, soit à la Force.
– Le renseignement est vague.
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– Que voulez-vous, cher monsieur Salvator ! vous me prenez à l’improviste.
– Vous, monsieur Jackal ! vous y prend-on jamais ?
– Bon ! vous voilà comme les autres. Parce que je m’appelle M. Jackal, vous tirez des analogies de mon nom, et vous me croyez fin comme un renard.
– Dame ! c’est votre réputation.
– Eh bien, je suis le contraire de Figaro : je vaux moins que ma réputation, je vous jure. Non, je suis un bonhomme, et c’est ce qui fait ma force. On me croit fin, on redoute mes finesses, et l’on se laisse prendre à ma bonhomie. Le jour où un diplomate ne mentira point, il trompera tous ses confrères ; car jamais ils ne pourront croire qu’il dit la vérité.
– Voyons, cher monsieur Jackal, vous ne me ferez pas croire que vous avez donné l’ordre d’arrêter un homme sans savoir la cause pour laquelle vous le faisiez arrêter.
– Mais, à vous entendre, on dirait que c’est
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moi qui suis roi de France.
– Non, mais vous êtes roi de Jérusalem.
– Vice-roi, et encore ! préfet tout au plus. N’y a-t-il pas M. de Corbière et M. Delavau qui règnent avant moi dans mon royaume ?
– Ainsi, dit Salvator regardant fixement le chef de la police, vous refusez de me répondre ?
– Mais je ne refuse pas, monsieur Salvator ; seulement, cela m’est littéralement impossible. Que puis-je vous dire, moi ?... On a arrêté M. Dubreuil.
– Oui, M. Dubreuil.
– Eh bien, il y a eu une raison pour cela.
– C’est justement cette raison que je vous demande.
– Il aura troublé l’ordre...
– Non, car je le regardais au moment où il a été arrêté ; et, tout au contraire, il était fort tranquille.
– Eh bien, alors, on l’aura pris pour un autre.
– Cela arrive donc quelquefois ?
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– Ah ! mais, dit M. Jackal en bourrant son nez de tabac, il n’y a que notre saint-père qui soit infaillible, et encore...
– Permettez-moi de commenter vos paroles, cher monsieur Jackal.
– Commentez-les ; mais, en vérité, c’est trop d’honneur que vous leur faites.
– La figure de l’homme arrêté vous est inconnue ?
– Oui, je le voyais hier pour la première fois.
– Son nom vous est inconnu ?
– Son nom de Dubreuil... oui.
– Et la cause de son arrestation vous est inconnue ?
M. Jackal rabattit ses lunettes sur ses yeux.
– Complètement inconnue, dit-il.
– D’où je conclus, continua Salvator, que la cause de son arrestation est peu grave, et, par conséquent, ne saurait être de longue durée.
– Oh ! certainement, répondit d’un air paterne M. Jackal. Est-ce cela que vous voulez savoir ?
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– Oui.
– Alors, que ne le disiez-vous plus tôt ? Je ne veux pas avancer que l’ami de votre ami soit relâché à l’heure où je vous parle ; mais, puisqu’il est votre protégé, vous n’avez absolument rien à craindre, et, en rentrant à la préfecture, je vais ouvrir les deux battants de la porte de ce gaillard-là.
– Merci ! dit Salvator en regardant profondément l’homme de police. Ainsi, je puis compter sur vous ?
– C’est-à-dire que votre ami peut dormir sur ses deux oreilles. Je n’ai pas, dans mes cartons... sérieux, un seul dossier au nom de Dubreuil. Est-ce là tout ce que vous désiriez de moi ?
– Pas autre chose.
– En vérité, monsieur Salvator, continua l’homme de police en voyant que la foule s’écoulait et que les rassemblements étaient à peu près dissipés ; en vérité, les services que vous me demandez ressemblent beaucoup aux attroupements : on croit les tenir, et ils vous
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crèvent dans la main comme des bulles de savon.
– C’est que parfois, dit Salvator en riant, les attroupements obligent comme les services. Voilà pourquoi ils sont si rares et, par conséquent, si précieux.
M. Jackal releva ses lunettes, regarda Salvator, bourra son nez de tabac, et, rabattant ses lunettes :
– Ainsi donc ? dit-il.
– Ainsi au revoir, cher monsieur Jackal, répondit Salvator.
Et, saluant l’homme de police sans plus lui donner la main en le quittant qu’en l’abordant, il traversa la rue Saint-Honoré de droite à gauche et s’en alla rejoindre Dominique, qui l’attendait dans son fiacre, au coin de la rue Neuve-du-Luxembourg.
Alors, ouvrant la portière du fiacre et tendant les deux mains à Dominique.
– Vous êtes homme, dit-il, vous êtes chrétien ; par conséquent, vous savez ce que c’est que la douleur et la résignation...
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– Mon Dieu ! dit le moine en joignant ses mains blanches et effilées.
– Eh bien, la position de votre ami est grave, très grave !
– Il vous a donc tout dit ?
– Il ne m’a rien dit, au contraire, et voilà ce qui m’effraie. Il ne connaît pas votre ami de visage ; il a entendu prononcer hier pour la première fois le nom de Dubreuil, et il ne sait pas la cause de son arrestation... Défiez-vous, mon frère, je vous le répète, la chose est grave, très grave !
– Que faire ?
– Rentrez chez vous. Je vais m’enquérir de mon côté ; enquérez-vous du vôtre, et comptez sur moi.
– Ami, dit Dominique, puisque vous êtes si bon...
– Quoi ? demanda Salvator en regardant le moine.
– Laissez-moi vous demander pardon de ne pas vous avoir tout dit.
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– Est-il encore temps ? Parlez !
– Eh bien, l’homme arrêté ne s’appelle pas Dubreuil, il n’est pas mon ami.
– Non ?
– Il s’appelle Sarranti, et il est mon père.
– Ah ! s’écria Salvator, je sais tout maintenant.
Puis, regardant le moine :
– Entrez dans la première église que vous rencontrerez, mon frère, et priez !
– Et vous ?
– Moi... je tâcherai d’agir.
Le moine prit la main de Salvaltor, et, avant que celui-ci eût eu le temps de s’y opposer, il la baisa.
– Frère, frère, dit Salvator, je vous l’ai dit, je suis à vous de corps et d’âme, mais il ne faut pas qu’on nous voie ensemble. Adieu !
Il referma la portière et s’éloigna rapidement.
– À l’église Saint-Germain-des-Prés ! dit le moine.
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Et, tandis que le fiacre prenait le chemin du pont de la Concorde avec l’allure ordinaire d’un fiacre, Salvator remontait rapidement la rue de Rivoli.
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