Les Mohicans de Paris 4
Allons, enfants de la patrie !
Puis, tout bas :
– Est-ce que vous n’êtes pas notre empereur, vous, monsieur Salvator ? est-ce que, quand vous direz : « Aux armes ! » on ne prendra pas les armes ? est-ce que, quand vous direz : « En marche ! » on ne marchera pas ?
– Eh bien, Bernard !... fit en riant Salvator.
– Chut ! silence !... Bah ! est-ce que les amis de nos amis ne sont pas des amis ? Puisque ce monsieur-là est avec vous, c’est qu’il en est.
Et Bernard fit un signe maçonnique.
– Oui, mon ami, j’en suis, répondit Justin, tu as raison ; et puissé-je être là le jour où, comme tu le disais tout à l’heure, il faudra prendre les armes et marcher !
– Vous voyez, monsieur Salvator, tout va bien ! il ne nous reste qu’à chanter :
Allons, enfants de la patrie !
Et, chantant le refrain national, le postillon
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enleva ses chevaux d’un coup de fouet.
La voiture partit, soulevant un tourbillon de poussière qui, doré par les derniers feux du jour, la faisait ressembler vaguement au char du soleil descendant du ciel sur la terre.
Nous ne rapporterons pas la causerie des deux amis pendant que l’obscurité s’épaississait graduellement autour d’eux. Comme on le comprend bien, ce fut l’espérance qui devint le sujet principal de la conversation. Encore quatre heures, encore trois, encore deux, on toucherait au sommet de ces félicités humaines qu’on entrevoyait depuis si longtemps à travers d’épais nuages et de noires brumes.
Madame Corby et sœur Céleste avaient été ravies de l’événement qui se préparait ; c’étaient deux cœurs croyants et qui espéraient bien que Dieu n’abandonnerait pas Justin à l’heure du danger. La séparation qui était nécessaire ne pouvait être que momentanée, et l’on se retrouverait réuni au foyer de famille, pour ne plus se quitter jamais.
Tout était donc pour le mieux, et, de ce
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changement de position, nul ne voyait autre chose que les ineffables promesses et les suprêmes joies.
On s’arrêta à Villejuif le temps de relayer, et l’on repartit.
Salvator se pencha en dehors de la portière et regarda à sa montre : il était neuf heures et demie.
Au bout d’une heure, on aperçut le profil des fontaines de la Cour-de-France, ou, nommons-les de leur véritable nom, des fontaines de Juvisy, fontaines fastueuses, ornées de trophées et de génies sur un piédestal, véritables types de l’architecture de Louis XV vers le milieu du XVIIIe siècle.
Le postillon s’arrêta, descendit de cheval, et ouvrit la portière.
– On y est, monsieur Salvator, dit-il.
– Comment ! c’est toi, Bernard ?
– Eh ! oui, c’est moi !
– Tu as fait deux postes ?
– Sans doute.
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– Je croyais la chose défendue.
– Est-ce qu’il y a quelque chose de défendu pour vous, monsieur Salvator ?
– Mais, enfin ?...
– Enfin, voici comment ça m’est venu. Je me suis dit : « M. Salvator fait un coup pour le bien de la chose ; il a besoin d’un homme qui n’ait ni yeux ni oreilles, mais qui, peut-être bien, soit muni de bons bras. Je suis l’homme ! » Alors, à Villejuif, voici ce que j’ai fait. J’ai dit à Pierre Lenglumé, dont c’était le tour de marcher : « Ce n’est pas ça, quiot Pierre, mon ami, ce pauvre Jacques Bernard a une affection aux fontaines de la Cour-de-France : il faut que tu lui cèdes la place, afin qu’il puisse dire deux mots en particulier à sa particulière, et on paiera bouteille au retour. Ça va-t-il ? – Touche là ! » a répondu Lenglumé. J’ai touché, et me voilà. Maintenant, monsieur Salvator, me suis-je trompé ? Bonsoir ! il n’en sera ni plus ni moins ; j’aurai dans le ventre cinq lieues de plus que mon compte : un postillon d’amour comme moi ne meurt pas pour si peu... Ne me suis-je pas trompé ? À vos
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ordres ! et, si l’on se fait casser pour vous la margoulette, on se confectionnera une sous-gueule avec son mouchoir, et l’on ne vous reparlera jamais de la chose.
Salvator tendit la main à Jacques Bernard.
– Mon ami, lui dit-il, je ne crois pas que j’aie besoin de toi aujourd’hui ; mais, sois tranquille, si l’occasion se présente d’utiliser ta bonne volonté, je ne m’en ferai pas faute.
– C’est dit, monsieur Salvator ?
– C’est dit.
– Tope ! Qu’y a-t-il à faire, maintenant ?
– Remonte en selle, et compte à peu près cent cinquante pas.
– Et après ?
– Arrête.
Bernard se remit en selle, et s’arrêta au bout de cent cinquante pas ; puis il descendit et ouvrit la portière.
Salvator mit pied à terre et s’avança vers le fossé.
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À vingt pas de lui, un homme se leva et compta jusqu’à quatre ; Salvator compta jusqu’à huit et marcha droit à l’homme.
L’homme, c’était le général Lebastard de Prémont.
Salvator conduisit le général à la voiture, où il prit place ; puis, montant lui-même derrière lui :
– À Châtillon ! dit-il à Bernard.
– À quel endroit de Châtillon, mon maître ?
– À l’auberge de la Grâce de Dieu.
– On connaît ça... Enlevés les poulets d’Inde !
Et, d’un coup de fouet, enlevant ses chevaux, Jacques Bernard prit la route de Châtillon ; et, dix minutes après, la voiture s’arrêtait, tremblant sur ses essieux, devant l’auberge de la Grâce de Dieu.
Pendant le trajet, Salvator avait présenté Justin au général ; seulement, le général savait qui était Justin, tandis que Justin ignorait complètement qui était le général, et surtout quel service le général lui avait rendu.
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On arriva, comme nous l’avons dit, devant l’auberge de la Grâce de Dieu.
On se souvient que c’est là que Salvator avait donné rendez-vous à Jean Taureau et à Toussaint-Louverture.
Les deux Mohicans étaient à leur poste, et, chose étrange ! quoiqu’ils y fussent depuis une heure environ, la bouteille qu’ils avaient devant eux n’était pas encore débouchée. On eût pu croire que c’était la seconde ; mais les verres étaient aussi nets que s’ils sortaient de la manufacture.
Tous deux se levèrent en apercevant Salvator, qui était descendu seul de la voiture, et seul était entré dans l’auberge.
Salvator regarda autour de lui et vit que les deux hommes étaient dans un coin et tout à fait isolés.
Jean Taureau comprit la préoccupation du commissionnaire.
– Oh ! dit Toussaint-Louverture, vos instructions seulement, et l’on obéira.
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– Elles seront courtes, dit Salvator ; je puis avoir besoin de vous cette nuit.
– Tant mieux ! dit Jean Taureau.
– Je puis aussi n’en avoir pas besoin.
– Tant pis ! dit Toussaint-Louverture.
– En tout cas, je vous emmène avec moi.
– Nous voilà !
– Vous ne demandez pas même où je vous emmène ?
– Pourquoi faire ? Vous savez bien que, quand même ce serait au diable, nous irions, dit Barthélemy Lelong.
– Après ? demanda Toussaint-Louverture.
– Après... je vous placerai où vous devez rester, et, sur votre vie, ne paraissez que lorsque je dirai : « À moi ! »
– Mais, si cependant vous courez quelque danger, monsieur Salvator ?...
– Cela me regarde.
– Enfin !
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– Votre parole que vous ne paraîtrez que quand je dirai : « À moi ! »
– Dame, il faut bien vous la donner.
– Votre parole.
– Foi de Barthélemy Lelong !
– Foi de Toussaint-Louverture !
– C’est bien. – Barthélemy, mets ces cordes dans ta poche. – Et toi, Toussaint, mets ce mouchoir dans la tienne.
– C’est fait.
– Maintenant, connaissez-vous le parc de Viry ?
– Pas moi, dit Toussaint.
– Je le connais, moi, dit Jean Taureau.
– Bon ! qu’un des deux le connaisse, cela suffit.
– Eh bien ?
– Eh bien, allez à travers champs, et, quand vous apercevrez un grand mur blanc qui fait équerre avec la route, vous vous arrêterez et vous
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vous cacherez aux environs. Je vous retrouverai là.
– C’est compris, répondirent ensemble Jean Taureau et Toussaint-Louverture.
– Bien ! à tout à l’heure, alors ?
– À tout à l’heure, monsieur Salvator.
Les deux Mohicans partirent.
Salvator rejoignit le général Lebastard de Prémont et Justin, qu’il avait laissés, comme nous l’avons dit, dans la voiture.
On reprit le chemin par lequel on était venu jusqu’à Châtillon, et l’on arriva sur la grand-route de Fontainebleau, à l’endroit même où un chemin en pente conduit au pont Godeau, et, de là, au château de Viry.
L’œil exercé de Salvator reconnut deux ombres glissant dans les ténèbres : c’étaient Barthélemy Lelong et Toussaint-Louverture. On suivit le chemin en pente, on arriva au pont Godeau, et l’on aperçut de loin le mur blanc, qui semblait, la nuit, une rivière coulant à travers la plaine.
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On descendit, on remisa la voiture dans un massif d’arbres s’élevant sur un des bas-côtés de la route, et dont la nature semblait avoir fait, exprès pour cette circonstance, un immense hangar ; on recommanda le silence à Jacques Bernard, tout fier d’être pour quelque chose dans le mystérieux événement qui se préparait.
La voiture remisée, au lieu de continuer à suivre le chemin vicinal conduisant à Viry – Salvator en tête, suivi par Justin, lequel était suivi du général –, on s’engagea dans un petit sentier qui conduisait au mur du château.
On s’avançait per amica silentia lunæ, comme
dit Virgile1, par une des premières nuits d’été. L’air était tiède, le ciel plein d’orage, et, à chaque instant, cette même lune qui, ainsi que nous venons de le dire, prêtait aux voyageurs son silence ami, jouait au jeu de cache-cache, comme font les enfants derrière un arbre, se voilant sous un nuage noir, reparaissant et se revoilant de nouveau.
Ils arrivèrent ainsi tous trois près de la grille
1 « Les silences amis de la lune », Énéide, livre II.
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que nous connaissons ; ils s’inclinèrent à droite et parvinrent à l’endroit de la muraille que Justin avait l’habitude de franchir. Là, on indiqua au général la manœuvre qu’il s’agissait d’accomplir. Salvator se plaça contre le mur et fit la courte échelle. Justin donna l’exemple en montant le premier et en sautant de l’autre côté du mur avec une agilité qui prouvait combien lui était familier cet exercice ; le général le suivit, et, quoiqu’il eût quinze ans de plus que Justin, il ne fut point en reste d’adresse et de légèreté.
Roland, croyant que son tour était venu, s’apprêtait, de son côté, à prendre son élan, lorsqu’il fut retenu par un signe de son maître. Celui-ci n’avait point oublié les deux compagnons qui avaient pris les devants, mais que, grâce au fouet de Jaques Bernard, il avait laissés en arrière, et il alla les attendre à l’angle du mur.
Il n’y était pas depuis cinq minutes, qu’il aperçut Jean Taureau et Toussaint-Louverture, dont les deux ombres commençaient à se dessiner à l’horizon comme des silhouettes de géants.
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L’apparition était d’autant plus fantastique, qu’on les voyait s’approcher sans que l’on entendît le bruit de leurs pas.
Ils arrivèrent ainsi près de Salvator, qui s’aperçut alors qu’ils marchaient pieds nus.
– Bravo ! dit-il à voix basse ; je vous attendais.
– Nous voilà ! répondirent les deux hommes.
– Suivez-moi.
Le charpentier et le charbonnier obéirent.
Arrivé à l’endroit du mur qu’avaient escaladé Justin et le général, Salvator s’arrêta.
– C’est ici ! dit-il.
– Ah ! ah ! fit Jean Taureau, il s’agit de passer de l’autre côté, à ce qu’il paraît ?
– Oh ! mon Dieu, oui, justement ; et l’on va vous montrer comment cela se pratique, ami Jean Taureau, dit Salvator. – Ici, Roland !
Roland vint à son maître, se dressant lui-même contre la muraille sur ses deux pattes de derrière.
Salvator souleva le chien à la hauteur du mur : celui-ci s’accrocha au chaperon avec ses griffes
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de devant, et, s’aidant des griffes de derrière, sauta dans le parc. Salvator s’élança, saisit le chaperon avec la main, et, à la force du poignet, s’éleva lentement et par une savante gymnastique.
En une seconde, il était à califourchon sur l’arête de pierre.
– Allons, dit-il, à votre tour !
Les deux hommes regardèrent le rempart qui se dressait devant eux.
– Diable ! diable ! fit Jean Taureau.
– Comment ! toi, un charpentier, maître sur maître, maître sur tous !...
– Dame, si Toussaint-Louverture n’a pas peur que je ne l’aplatisse et veut me faire la courte échelle, dit Jean Taureau, cela se pourra encore.
– Je n’ai pas peur ! dit Toussaint-Louverture.
– Je pèse cent cinq kilogrammes, je t’en préviens, Toussaint, dit Barthélemy Lelong.
– C’est un peu plus de deux sacs de charbon, répondit Toussaint, et on en a porté jusqu’à trois.
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Mais moi ?...
– Oh ! une fois que je serai monté, ne t’inquiète plus de rien, toi.
– Monte donc, alors ! dit Toussaint.
Le charbonnier rendit à Jean Taureau le service que Salvator avait rendu, un quart d’heure auparavant, à Justin et au général.
En quelques secondes, Jean Taureau était assis sur le sommet du mur, en face de Salvator. Il était temps ! si peu qu’eût duré l’ascension, Toussaint commençait à plier sous le poids du géant.
– Là ! dit-il.
Et, tirant de sa poche le paquet de cordes, il pratiqua à son extrémité une espèce d’œillet.
– Empoigne-moi cela, dit-il à Toussaint, et solidement.
Toussaint obéit au commandement et empoigna la corde.
– Tiens-tu ? demanda Jean Taureau.
– Oui.
– Mais ferme, là ?
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– Ferme, sois tranquille !
– Alors, dit Jean Taureau, enlevez, c’est pesé !
Et, tirant d’une main Toussaint à lui, il le saisit de son autre main par le collet de sa veste de velours et l’amena au niveau du chaperon comme il eût fait d’un enfant.
Arrivé là, Toussaint voulut se cramponner des deux mains au chaperon.
– Oh ! ce n’est pas la peine... dit Jean Taureau.
Et, prenant le charbonnier sous les jambes avec l’autre main, il lui fit franchir la crête de la muraille, et, lui rendant sa position perpendiculaire, abandonnée un instant pour l’horizontale, il le laissa retomber dans le parc. Puis, s’apprêtant à en faire autant :
– À mon tour, dit-il.
Mais Salvator, lui posant la main sur la cuisse en homme qui réclame le silence :
– Écoute ! dit-il.
– Quoi ?
– Chut !
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On entendait dans le lointain le galop d’un cheval.
Ce galop allait se rapprochant.
Puis on entendit un hennissement.
Venait-il du cheval lancé au galop ou des deux chevaux qui attendaient, attelés à la voiture ? C’est ce que ne put distinguer Salvator, l’ombre du cheval et du cavalier commençant d’apparaître juste à la hauteur du massif d’arbres où était cachée la voiture.
Le cavalier se rapprochait rapidement.
– À terre, Jean Taureau ! à terre ! cria Salvator.
Jean Taureau se laissa tomber plutôt qu’il ne sauta.
Comme il avait déjà fait une fois, Salvator se rejeta dans l’intérieur du parc sans abandonner le chaperon du mur. Puis, se soulevant à la force des deux mains, il amena ses yeux à la hauteur du chaperon. Le cavalier passa enveloppé de son manteau. Malgré le manteau, Salvator reconnut Lorédan de Valgeneuse.
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– C’est lui ! dit-il.
Et il sauta légèrement à terre, tandis que Roland faisait entendre un grognement sourd.
– En route ! dit Salvator ; il n’y a pas de temps à perdre, si toutefois il n’y a pas déjà trop de temps perdu !
Salvator s’élança à travers le parc ; les deux hommes le suivirent.
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