Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 48 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

La forêt vierge de la rue d’Enfer.

CCI

 

 

Laissons l’abbé Dominique sur la grande route d’Italie, accomplissant son triste et long pèlerinage de trois cent cinquante lieues, le cœur rempli des plus poignantes angoisses, les pieds meurtris par les durs cailloux du chemin, et voyons ce qui se passait, trois semaines environ après son départ, c’est-à-dire le lundi 21 mai, à minuit, dans une maison, ou plutôt dans le parc d’une maison déserte d’un des faubourgs les plus populeux de Paris.

Nos lecteurs se souviennent peut-être de la visite nocturne que Carmélite et Colomban, au temps si vite écoulé de leur bonheur, firent, pendant une nuit de printemps, au tombeau de La Vallière. Cette nuit-là, on se le rappelle encore, après avoir franchi la rue Saint-Jacques et la rue

 

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du Val-de-Grâce, ils prirent à gauche et arrivèrent rue d’Enfer, devant une petite porte de bois à claire-voie qui sert d’entrée à l’ancien jardin des Carmélites.

Eh bien, de l’autre côté de la rue – par conséquent, à droite, en allant à l’Observatoire –, presque en face de ce même jardin des Carmélites, est une porte voûtée, à barreaux de fer et fermée par une chaîne de fer.

Regardez, en passant, à travers les barreaux de cette porte, et vous serez émerveillés en voyant la plus luxuriante végétation que vous ayez jamais eue sous les yeux, que vous ayez rêvée même dans un songe.

En effet, qu’on s’imagine l’entrée d’une forêt de platanes, de sycomores, de tilleuls, de marronniers, d’acacias, de sumacs, de sapins, de tulipiers enlacés les uns aux autres comme des lianes et reliés par des lierres aux mille bras dans un inextricable pêle-mêle, dans une incroyable confusion ; une sorte de bois impénétrable à l’homme, une forêt vierge de l’Inde ou des Amériques, et l’on aura à peine l’idée des

 

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enchantements que cause au passant surpris la vue de ce coin de parc isolé, plus qu’isolé, mystérieux.

Mais cet enchantement que cause la vue d’une terre vierge et d’une végétation luxuriante disparaissait bien vite, et faisait place à une sorte de terreur, quand, au lieu de voir cette forêt à la clarté du jour, le passant plongeait son regard à travers les barreaux de la grille, pendant le crépuscule du soir ou pendant les ténèbres que faisait visibles la lune de minuit.

Alors, à la pâle lueur de la reine au diadème d’argent, il apercevait dans le lointain les débris d’une maison écroulée et un immense puits béant enfoui dans un fourré de hautes herbes ; alors, au milieu du silence, il écoutait et il entendait ces mille bruits étranges qui sortent à minuit des cimetières, des tours en ruine ou des palais inhabités ; alors, pour peu que le passant attardé – au lieu d’avoir le cœur ceint de ce triple acier dont parle Horace, et qu’il attribue au premier navigateur – eût, disciple de Goethe ou lecteur d’Hoffmann, l’imagination remplie de la lecture

 

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de ces deux poètes, le souvenir des burgs du Rhin, où reviennent les spectres des barons feudataires, les esprits des forêts de Bohême, tous les contes, toutes les légendes, toutes les sinistres histoires de la vieille Allemagne lui reviendraient à l’esprit, et il demanderait à ces arbres silencieux, à ce puits ouvert, à cette maison écroulée, leur histoire, leur conte ou leur légende.

Que serait-ce donc pour celui qui, après avoir interrogé la marchande de chiffons et de bric-à-brac – une bonne et brave femme nommée madame Thomas, qui demeure juste en face, de l’autre côté de la rue –, que serait-ce donc, disons-nous, si, après avoir demandé à cette brave femme la légende ou l’histoire du parc mystérieux, il obtenait par grâce, par force ou par ruse, le moyen de le visiter ! Celui-là frémirait certainement, rien qu’à voir, à travers la grille, ce fouillis étrange, sombre, indicible, de vieux arbres, de hautes herbes, de fougères, d’orties et de lierres rampants.

Un enfant n’oserait pas franchir le seuil de cette porte ; une femme s’évanouirait à le

 

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regarder.

Au milieu de ce quartier déjà plein de légendes, à commencer par celle du diable de Vauvert, ce parc est une sorte de nid où vont éclore mille légendes que le premier venu vous racontera, depuis la barrière jusqu’à la porte Saint-Jacques, depuis l’Observatoire jusqu’à la place Saint-Michel.

Laquelle est la plus vraie de toutes ces légendes contradictoires ? Nous ne saurions le dire ; mais, sans la donner pour parole évangélique, nous allons raconter celle qui nous est personnelle, et l’on comprendra alors comment le souvenir de cette sombre et fantastique maison nous est entré si avant dans l’esprit, qu’il y demeure encore après trente ans écoulés.

Je venais d’arriver à Paris ; j’avais vingt ans ; je demeurais rue du Faubourg-Saint-Denis, et j’avais une maîtresse rue d’Enfer.

Vous me demanderez comment, demeurant rue du Faubourg-Saint-Denis, j’avais choisi une maîtresse dans ce quartier perdu, si éloigné du

 

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mien. Je vous répondrai qu’à vingt ans, quand on arrive de Villers-Cotterêts, et que l’on n’a que douze cents francs d’appointements, on ne choisit pas sa maîtresse, on est choisi par elle.

J’avais donc été choisi par une jeune et belle personne, qui, ainsi que je l’ai dit, demeurait rue d’Enfer.

J’allais, trois fois la semaine, faire, à la grande terreur de ma pauvre mère, une visite nocturne à cette jeune et belle personne ; je partais à dix heures de chez moi, et je rentrais vers trois heures du matin.

Selon mes habitudes de touriste noctambule, me fiant à ma taille et à ma force, je ne portais ni canne, ni poignard, ni pistolets.

Le chemin que je parcourais était bien simple ; il eût été tracé sur la carte de Paris avec une règle et un crayon, qu’il n’eût pas suivi une ligne plus droite : je partais de la rue du Faubourg-Saint-Denis, no 53 ; je traversais le pont au Change, la rue de la Barillerie, le pont Saint-Michel ; je prenais la rue de la Harpe : elle me conduisait à la rue d’Enfer, la rue d’Enfer à la rue de l’Est, la rue

 

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de l’Est à la place de l’Observatoire ; je longeais l’hospice des Enfants-Trouvés ; je franchissais la barrière ; et, entre la rue de la Pépinière et la rue de la Rochefoucauld, j’ouvrais la petite porte d’un jardin conduisant à une maison disparue aujourd’hui, et qui, peut-être, ne vit plus que dans mon souvenir. – Je revenais par le même chemin, c’est-à-dire que je faisais à peu près deux lieues dans ma nuit.

Ma pauvre mère, qui s’inquiétait déjà fort sans savoir où j’allais, se fût bien plus fort inquiétée si elle eût pu me suivre et voir à travers quel sombre désert ma course s’accomplissait, à partir de ce qu’on appelle l’École des mines.

Mais l’endroit le plus désert et le plus sombre de tout cet itinéraire était, sans contredit, les cinq cents pas que je faisais en allant de la rue de l’Abbé-de-l’Épée à la rue de Port-Royal, et en revenant de la rue de Port-Royal à la rue de l’Abbé-de-l’Épée. Ces cinq cents pas longeaient les murs de la maison maudite.

J’avoue que, par les nuits sans lune, ces cinq cents pas à franchir ne laissaient pas que de me

 

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préoccuper.

Il y a un dieu, dit-on, pour les ivrognes et les amoureux. Dieu merci, je n’en saurais juger pour les ivrognes ; mais, pour les amoureux, je serais tenté de le croire : je ne fis jamais de mauvaise rencontre.

Il est vrai que, tourmenté de cette rage de tout approfondir qui me poussait, j’avais pris le parti d’empoigner le taureau par les cornes, c’est-à-dire de pénétrer dans cette mystérieuse retraite.

J’avais commencé par m’informer de la légende qui la concernait, auprès de la personne qui me faisait, de deux nuits l’une, commettre l’imprudence que je viens de raconter. Elle avait promis de la demander à son frère, un des étudiants les plus tapageurs du quartier Latin ; son frère s’occupait peu de légendes : cependant, pour satisfaire à la curiosité de sa sœur, il s’informa, et voici les détails qu’il recueillit.

Les uns disaient que cette maison était la propriété d’un riche nabab qui, après avoir vu mourir ses fils et ses filles, ses petits-fils et ses petites-filles, et les enfants de ses petits-enfants –

 

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car l’Indien comptait près d’un siècle et demi –, avait juré de ne plus voir personne, de ne boire que l’eau de sa citerne, de ne manger que les herbes de son jardin, de ne reposer son corps que sur la terre nue, sa tête que sur un chevet de pierre.

D’autres prétendaient que cette maison servait de retraite à une bande de faux monnayeurs, et que toutes les pièces de faux argent qui circulaient dans Paris étaient fabriquées entre l’allée de l’Observatoire et la rue de l’Est.

Les personnes pieuses disaient tout bas que cette habitation était hantée, à des époques irrégulières, par le général des jésuites, qui, après avoir été rendre visite aux frères de Montrouge, se rendait à cette étrange demeure par un couloir souterrain qui n’avait pas moins d’une lieue et demie de parcours.

Les esprits faibles parlaient vaguement de spectres traînant des chaînes, d’âmes en peine demandant des prières, de bruits inexplicables, extraordinaires, surhumains, que l’on entendait à l’heure de minuit, à certains jours du mois, dans

 

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certaines phases de la lune.

Ceux qui s’occupaient de politique racontaient, à qui voulait l’entendre, que ce parc, ayant fait partie des terrains sur lesquels on a depuis construit la Chartreuse, et devant lesquels fut exécuté le maréchal Ney, la famille du maréchal, comme une sorte de sombre consécration, avait acheté les terrains et la maison qui avoisinaient la place funèbre, et, après avoir jeté la clef de la maison dans le puits, celle de la porte par-dessus la muraille, s’était éloignée sans oser regarder en arrière.

Enfin, cette maison, où l’on ne voyait jamais entrer personne ; cette porte bardée de fer, les histoires de vols, d’assassinats, de rapts et de suicides qui planaient au-dessus de ce parc désolé comme une troupe d’oiseaux de nuit ; les contes, vrais ou faux, que l’on débitait dans le quartier ; la branche de sycomore où s’était pendu un homme du nom de Georges, et que l’on montrait aux passants lorsqu’ils s’arrêtaient devant la grille et interrogeaient – tout contribua à me donner le plus vif désir d’entrer de jour dans ce

 

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jardin désert et dans cette maison abandonnée, devant lesquels, trois fois par semaine, je passais, la nuit, en frissonnant.

 

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