Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 68 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Le suicide.

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– Du moment où je ne me tuais pas, poursuivit Salvator, j’avais une bien autre besogne à faire que si je me fusse tué ! J’avais, d’abord, à dîner – chose qui eût été inutile si j’eusse persisté dans mon projet – ; puis j’avais à acheter un costume complet de commissionnaire ; puis, enfin, j’avais à me procurer un sujet, comme on dit en terme d’amphithéâtre, un sujet que je pusse faire passer pour moi... Si je ne me tuais pas, je voulais, au moins, que l’on me crût mort. J’avais étudié un peu de médecine et fait de l’anatomie dans deux ou trois hôpitaux : je connaissais les garçons d’amphithéâtre. Le tout était de me procurer le cadavre d’un jeune homme de mon âge, de le coucher dans mon lit, et de le défigurer d’un coup de pistolet ; mais là se présentait un inconvénient

 

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grave : le médecin des morts s’apercevrait facilement que le coup de pistolet avait été tiré sur un cadavre. – J’allai à l’Hôtel-Dieu ; j’avais rendu un grand service au garçon d’amphithéâtre en faisant exempter son frère de la conscription ; cet homme eût donné sa vie pour moi. Le frère était cocher de fiacre, et lui aussi me gardait une reconnaissance profonde. Je fis appeler le garçon d’amphithéâtre.

« – Louis, lui dis-je, arrive-t-il rarement que l’on apporte ici des hommes qui se soient brûlé la cervelle ?

« – Dame ! monsieur Conrad, me dit-il, deux ou trois fois par mois, pas davantage.

« – Coûte que coûte, Louis, tu entends ? il me faut le premier qui entrera à l’Hôtel-Dieu.

« – Coûte que coûte, vous l’aurez, monsieur, quand je devrais y perdre ma place !

« – Merci, Louis.

« – Et où vous le faut-il.

« – Chez moi, faubourg Poissonnière, 77, au quatrième.

 

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« – Je m’entendrai de cela avec mon frère.

« – Je puis compter sur toi, Louis ?

« – Puisque je vous le dis, fit-il en haussant les épaules. Seulement, une fois la nuit venue, ne sortez pas.

« – À partir de ce soir, je reste chez moi, sois tranquille.

« La crainte était que mes trente francs ne me conduisissent pas bien loin. Peut-être serais-je mort de faim avant qu’il prît à un plus malheureux que moi l’idée de se tuer d’un coup de pistolet...

« En revenant chez moi, j’entrai chez un fripier, et je trouvai un pantalon, une veste et un gilet de velours pour quinze francs ; je les achetai et j’en fis faire un paquet que j’emportai sous mon bras. Des souliers de chasse et une vieille casquette de chasse devaient compléter le costume. Restaient quinze francs ; en les ménageant bien, j’en pouvais vivre cinq ou six jours. – Tout était prêt, au reste, pour le moment décisif : la lettre qui annonçait ma mort était

 

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écrite et signée.

« Pendant la nuit du troisième au quatrième jour, on donna le signal convenu, en jetant une pierre dans ma fenêtre qui donnait sur la rue. Je descendis, j’ouvris la porte : un fiacre stationnait devant la maison ; dans ce fiacre, était un cadavre. Louis et moi le transportâmes dans ma chambre ; nous le couchâmes sur mon lit ; je lui passai une de mes chemises. C’était le cadavre d’un jeune homme ; son visage était labouré d’une si terrible blessure, qu’il était impossible d’en reconnaître les traits. Le hasard, ce terrible allié, m’avait admirablement servi !

« Je débourrai un des côtés de mon pistolet, je le flambai afin qu’il eût l’air d’avoir fait feu, et le mis dans la main du mort. J’avais eu soin de dire, dans le mot que je laissais pour annoncer mon suicide, que le pistolet appartenait à Lepage : Lepage devait aider ainsi à constater l’identité du cadavre, en disant que M. Conrad de Valgeneuse était venu lui emprunter l’arme, trois ou quatre jours auparavant.

« Je laissai mes habits sur une chaise, comme

 

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si j’avais eu la précaution de me déshabiller avant de me brûler la cervelle ; puis, vêtu de mon costume de commissionnaire, après avoir fermé la porte à double tour, je descendis avec Louis. – Je laissai tomber la clef au milieu de la rue, comme si, après m’être enfermé, je l’eusse jetée par la fenêtre ; le carreau cassé par la pierre de Louis devait servir à compléter cette croyance. J’avais une clef de la porte de la rue : nous sortîmes sans avoir été vus ni entendus par le concierge.

– Le lendemain, à neuf heures du matin, je me présentais à la police avec mes deux répondants, Louis et son frère, et l’on me délivrait ma médaille sous le nom de Salvator... Depuis ce jour, mon cher cousin, j’exerce la profession de commissionnaire, au coin de la rue aux Fers, près du cabaret de la Coquille d’or. »

– Je vous en fais mon compliment, monsieur, dit Lorédan ; mais je ne vois pas, dans tout cela, ces renseignements que vous deviez me donner sur le testament du marquis, ni comment vous me rendrez ou me rapporterez les cinq cents francs

 

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que nous avons bien inutilement donnés à M. Jackal pour vous faire enterrer.

– Attendez donc, mon cher cousin, continua Salvator. Que diable ! vous ne me croyez pas assez fou pour vous livrer comme cela le secret de mon existence, si je n’étais pas sûr de votre discrétion.

– Il paraît, alors, que vous comptez me garder ou me faire garder par vos hommes jusqu’au jour du jugement dernier ?

– Oh ! monsieur le comte, vous vous trompez tout à fait, ce n’est point ainsi que je l’entends. Demain, à cinq heures du matin, vous serez libre.

– Et vous savez ce que j’ai dit à vos acolytes, qu’une heure après que la liberté me serait rendue, c’est vous qui seriez dénoncé et arrêté.

– Oui ; cela a même failli tourner assez mal pour vous ! Si je ne m’étais pas trouvé sur le seuil de la porte, vous couriez grand risque de ne plus jamais dénoncer ni faire arrêter personne ; ce qui, au reste, mon cher cousin, est un assez mauvais métier. Aussi, je vous réponds d’avance que vous

 

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réfléchirez, et que, quand vous aurez réfléchi, eh bien, vous laisserez ce pauvre Salvator bien tranquille, contre sa borne de la rue aux Fers, afin qu’il vous laisse tranquille, vous, dans votre hôtel de la rue du Bac.

– Peut-on, pendant que vous êtes en train de me faire vos confidences, mon cher monsieur Salvator, savoir quel moyen vous auriez de m’y venir troubler ?

– Je vais vous conter cela. Comme c’est la chose la plus intéressante de mon récit, je l’ai gardée pour la fin.

– Je vous écoute.

– Oh ! cette fois, je suis sûr de votre attention ! Commençons par une moralité : j’ai toujours remarqué, mon cher cousin, que cela portait bonheur, de faire le bien.

– Vous voulez dire par une banalité ?

– Banalité, moralité... vous apprécierez la chose tout à l’heure. Or, hier, mon cher cousin, j’avais pris la résolution de faire le bien, puisque j’étais résolu à vous enlever Mina – ce que, à ma

 

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grande joie, je viens d’exécuter heureusement.

Un sourire d’implacable haine et de profonde vengeance se dessina sur les lèvres de Valgeneuse.

– Or donc, continua Salvator, hier, comme j’allais à la poste commander les chevaux avec lesquels les deux chers enfants sont partis, je passai devant l’hôtel des ventes publiques, rue des Jeûneurs, je crois ; on déchargeait dans la cour des meubles qui allaient être vendus à la criée...

– Mais que diable me contez-vous donc là, monsieur Salvator, dit Lorédan, et quel intérêt voulez-vous que je prenne à ces meubles que l’on déchargeait rue des Jeûneurs ?

– Si vous eussiez eu seulement la patience d’attendre une demi-minute, mon cher cousin, vous ne m’eussiez pas dit une chose désobligeante, et vous eussiez senti naître un commencement d’intérêt, j’en suis sûr.

– Allez donc ! reprit Lorédan en croisant négligemment sa jambe droite sur sa jambe

 

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gauche.

– Eh bien, un de ces meubles me fit pousser un cri de surprise... Devinez ce que je venais de reconnaître au milieu de tout ce bric-à-brac ?

– Comment diable voulez-vous que je devine ?

– Vous avez raison, c’est impossible... Eh bien, je venais de reconnaître ce petit meuble en bois de rose qui avait appartenu à mon père, et que mon père affectionnait tant, parce qu’il lui venait de sa mère, laquelle, comme je crois vous l’avoir dit, le tenait de son aïeule.

– Ah ! je vous en fais mon compliment ! je vois d’ici l’affaire : vous avez acheté cinquante francs ce petit meuble en bois de rose, et il fait à l’heure qu’il est l’ornement du salon de M. Salvator.

– Soixante, mon cher cousin ; je l’ai acheté soixante ; et, franchement, il valait bien cela !

– À cause des souvenirs qu’il rappelait ?

– D’abord... puis à cause des papiers qu’il contenait.

– Ah ! fit Lorédan, il contenait des papiers ?

 

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– Oui, et de fort précieux même !

– Et ces papiers avaient été soigneusement conservés par les différents amateurs entre les mains desquels le petit meuble avait passé ?... En vérité, mon cher Salvator, le ciel fait pour vous des miracles !

– Oui, monsieur, dit gravement Salvator, et j’en remercie bien humblement le ciel.

Puis, reprenant son ton ordinaire :

– Quoique le miracle soit moins grand qu’il ne paraît au premier abord, comme vous allez en juger.

– J’écoute.

– Je le vois bien... J’emportai donc le meuble chez moi.

– Vous l’emportâtes ?

– Oh ! mon Dieu, oui, sur mes crochets... Ne suis-je pas commissionnaire ? dit Salvator avec un sourire.

– C’est vrai, fit Lorédan en se mordant les lèvres.

 

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– Eh bien, une fois le meuble chez moi – ce meuble que j’aimais tant ! – vous comprenez bien que l’envie m’a pris de l’examiner en détail. J’en ai ouvert les tiroirs les uns après les autres, j’en ai fait jouer toutes les serrures, sondé toutes les épaisseurs ; or, voilà qu’en me livrant à ce dernier travail, je m’aperçois que le tiroir du milieu, celui qui servait de caisse, a un double fond !...

Les yeux de Lorédan étaient fixés sur Salvator comme deux escarboucles.

– N’est-ce pas que c’est intéressant ? continua Salvator. Voyons, je ne veux pas vous faire languir. Ce double fond était à secret ; j’en devinai le secret et je l’ouvris.

– Et qu’y avait-il ?

– Un papier, un seuil.

– Et ce papier était ?...

– Celui que nous avons cherché si longtemps, mon cher cousin !

– Le testament ? s’écria Lorédan.

– Le testament !

 

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– Le testament du marquis ?

– Le testament du marquis, qui laisse à son filleul Conrad la totalité de ses biens, meubles et immeubles, à la condition qu’il prendra le titre, le nom et les armes du chef de la famille des Valgeneuse.

– Impossible ! s’écria Lorédan.

– Le voici, mon cousin, dit Salvator en tirant un papier de sa poche.

Lorédan, par un mouvement involontaire, étendit vivement la main pour le prendre.

– Oh ! non, mon cher cousin ! dit Salvator en ramenant le papier à lui. Cet acte, vous le comprenez bien, doit rester entre les mains de celui qu’il intéresse ; mais je ne me refuse pas à vous en donner lecture, au contraire !

Et Salvator commença :

 

« Ceci est le double de mon testament olographe, dont la seconde copie sera déposée entre les mains de M. Pierre-Nicolas Baratteau, notaire, rue de Varennes, à Paris ; chacune des

 

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copies écrites de ma main, et ayant valeur d’original.

« Signé : Marquis DE VALGENEUSE.

« Ce 11 juillet 1821. »

 

– Voulez-vous que je vous lise le reste ? demanda Salvator.

– Non, monsieur, c’est inutile, fit Lorédan.

– Oh ! le reste, vous le connaissez, n’est-ce pas, mon cousin ? Seulement, je voudrais, par simple curiosité, savoir quel prix vous avez payé cette connaissance à M. Baratteau.

– Monsieur ! s’écria le comte en se levant d’un air de menace.

– J’en reviens donc à ce que je disais, mon cousin, continua Salvator sans paraître s’apercevoir du mouvement de M. de Valgeneuse, que j’avais remarqué que cela portait bonheur de faire le bien, comme aussi, pourrais-je ajouter, cela porte malheur de faire le mal.

– Monsieur ! répéta Lorédan.

 

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– Car, enfin, reprit avec la même tranquillité Salvator, si vous n’aviez pas fait le mal en enlevant Mina, je n’eusse pas eu l’idée de faire le bien en la sauvant : je n’eusse donc point eu besoin de chevaux de poste, je n’eusse point passé par la rue des Jeûneurs, je n’eusse point reconnu le petit meuble, je ne l’eusse point acheté, je n’eusse point découvert le secret, et, enfin, dans ce secret, je n’eusse point trouvé le testament qui me permet de vous dire : Mon cher cousin, vous êtes parfaitement libre ; seulement, je vous préviens qu’au moindre sujet de plainte que vous me donnez, je fais valoir mon testament, c’est-à-dire que je vous ruine de fond en comble, votre père, vous, votre sœur ! tandis que, au contraire, si vous laissez les pauvres enfants que je protège continuer leur route et être heureux à l’étranger, eh bien, mais... il entre dans mes combinaisons de rester commissionnaire encore un an, deux ans, trois ans peut-être, et vous comprenez, tant que je serai commissionnaire, je n’aurai pas besoin de deux cent mille livres de rente, puisque je gagne cinq ou six francs par jour. Donc, la paix ou la guerre,

 

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à votre choix, mon cousin ; je vous propose la première, mais je ne vous refuse pas la seconde. De plus, je vous répète que vous êtes libre ; seulement, à votre place, j’accepterais l’hospitalité qui m’est offerte, et je passerais ici la nuit à réfléchir. La nuit porte conseil !

Et, sur ce bon avis, Salvator quitta son cousin Lorédan et sortit, laissant la porte entrebâillée et emmenant Jean Taureau et Toussaint-Louverture, afin que M. de Valgeneuse vît bien qu’il avait toute liberté de rester ou de partir.

 

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