Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 17 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Où il est question de Carmélite.

CLXX

 

 

Il s’élevait, en effet, tout autour de ce beau groupe, un parfum de jeunesse, de santé, de bonheur et de gaieté, qui parvint à dérider le vieux général.

Au regard qu’il jeta sur Pétrus, on eût dit qu’il pouvait, d’un mot, faire évanouir tout cela, mais qu’il avait pitié, tout égoïste qu’il était, de souffler sur ce beau palais de nuages où habitait son neveu. Il lui prêta donc le flanc, au contraire.

– Va, garçon ! va ! dit-il ; tu brûles !

– Eh bien, puisque mon oncle le permet, continua Pétrus, forcé de persister dans son récit de rapin, je vous dirai que madame de la Tournelle, comme toutes les...

Pétrus allait dire : « Comme toutes les vieilles

 

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femmes » ; mais, à quatre pas de lui, il aperçut à temps le visage maussade d’une douairière, et il se reprit :

– Je vous dirai que madame de la Tournelle, comme toutes les marquises, a un carlin, ou plutôt une carline qu’on appelle Croupette.

– Un nom charmant ! dit madame de Marande. Je ne connaissais pas le nom, mais je connaissais le carlin.

– Alors, continua Pétrus, vous pourrez apprécier la vérité du récit. Il paraît que ce carlin, ou plutôt cette carline, sent le musc d’une façon extravagante... – Y suis-je, mon oncle ?

– Tout à fait, dit le vieux général.

– Il paraît encore que l’odeur du musc a la propriété de faire tourner les sauces ; et, comme mademoiselle Croupette est très gourmande ; que, chaque fois que madame de la Tournelle vient voir mon oncle, mademoiselle Croupette va voir le cuisinier, j’oserais parier que mon très cher oncle a eu aujourd’hui un dîner détestable, et que voilà ce qui le rend si sombre et si

 

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mélancolique.

– Bravo, garçon ! il est impossible d’être meilleur devin ; et, cependant, si je voulais bien chercher, moi, ce qui te rend si gai et si distrait, je crois que je rencontrerais plus juste encore... Mais j’ai hâte de savoir ce que cette belle sirène veut de moi, et je remettrai l’explication à un autre jour.

Puis, se retournant vers madame de Marande :

– Vous disiez, madame, avoir quelque chose à me demander ; j’attends.

– Général, dit madame de Marande en regardant le vieillard avec ses plus doux yeux, vous avez eu l’imprudence de dire plusieurs fois que, pour mon service personnel, votre bras, votre cœur, votre tête, en un mot tout ce dont vous aviez la libre disposition et le libre usage était à moi. Vous m’avez dit cela, n’est-il pas vrai ?

– C’est la vérité, madame, répondit le comte avec cette galanterie qu’en 1827, on ne rencontrait déjà plus que chez les vieillards. Je

 

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vous ai dit que, n’ayant pas eu le bonheur de vivre pour vous, j’aurais une grande joie à y mourir.

– Et vous êtes toujours dans cette louable disposition, général ?

– Plus que jamais !

– Eh bien, voici une occasion, je vous jure, de me le prouver.

– Votre occasion n’eût-elle qu’un cheveu, madame, je vous promets de la saisir par là.

– Écoutez-moi donc, général.

– Je suis tout oreilles, madame.

– C’est justement de cette partie de votre personne que je vous demande l’aliénation momentanée en ma faveur.

– Que voulez-vous dire ?

– J’ai besoin de vos oreilles pour toute la soirée, général.

– Que ne le disiez-vous tout de suite, belle dame ! Voyons, donnez-moi une paire de ciseaux, et je vous en fais l’holocauste sans peur,

 

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sans regret et même sans reproche... à la seule condition qu’après mes oreilles, vous ne me demanderez pas mes yeux.

– Oh ! général, dit madame de Marande, rassurez-vous ! il n’est pas question de les détacher du tronc où elles me semblent admirablement placées : il s’agit tout simplement de les tendre du côté que je vous indiquerai, pendant une heure, et avec une attention soutenue ; en d’autres termes, général, je vais avoir l’honneur de vous présenter une de mes amies de pension – des meilleures –, une jeune fille que Régina et moi appelons notre sœur. C’est vous dire qu’elle est digne de tous vos égards, comme elle est digne de toute notre amitié. Cette jeune fille est orpheline.

– Orpheline ! répéta Jean Robert. Ne venez-vous pas de dire, madame, que vous et madame la comtesse Rappt étiez ses sœurs ?

Madame de Marande remercia Jean Robert d’un sourire et continua :

– Elle est orpheline de père et de mère... Son père, brave capitaine de la garde, officier de la

 

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Légion d’honneur, a été tué à Champaubert, en 1814. – Voilà comment elle fut élevée avec nous à Saint-Denis. – Sa mère est morte dans ses bras, il y a deux ans ; elle est pauvre...

– Elle est pauvre ! répéta le général. Ne venez-vous pas de dire, madame, qu’elle avait deux amies ?

– Pauvre et fière, général, continua madame de Marande ; et elle veut demander à l’art une existence que lui refuseraient ses travaux d’aiguille... Puis elle a une immense douleur, non pas à oublier, mais à endormir.

– Une immense douleur ?

– Oh ! oui, la plus grande, la plus profonde douleur que puisse contenir le cœur d’une femme !... Maintenant, général, vous savez cela, et vous lui pardonnerez la tristesse de son visage, et vous écouterez sa voix.

– Et, demanda le général – pardon de la question, elle est moins indiscrète qu’elle ne le semble au premier abord : dans la carrière à laquelle votre amie se destine, la beauté n’est

 

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point une chose inutile –, et votre amie est-elle belle ?

– Comme la Niobé antique à vingt ans, général.

– Et elle chante ?...

– Je ne vous dirai pas comme la Pasta, je ne vous dirai pas comme la Malibran, je ne vous dirai pas comme la Catalani ; je vous dirai comme elle-même... Non, elle ne chante pas : elle pleure, elle souffre, elle fait pleurer et souffrir.

– Quelle voix ?

– Un magnifique contralto.

– S’est-elle déjà fait entendre en public ?

– Jamais... Pour la première fois, ce soir, elle chantera devant cinquante personnes réunies.

– Et vous désirez ?...

– Je désire, général, que vous, qui êtes un dilettante consommé, et surtout un admirable connaisseur, je désire que vous l’écoutiez de toutes vos oreilles et que, quand vous l’aurez entendue, vous fassiez pour elle ce que vous

 

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feriez pour moi en pareille occasion ; je désire, si vous permettez que je me serve de vos propres expressions, que vous viviez pour notre bien-aimée Carmélite – n’est-ce pas, Régina ? –, que vous n’ayez pas un moment de vos jours qui ne lui soit exclusivement consacré ; je désire, en un mot, que vous vous déclariez son chevalier, et qu’à partir de cette heure, elle n’ait que vous. Je sais que votre avis fait loi à l’Opéra, général.

– Oh ! ne rougissez pas, mon oncle : c’est connu, dit Pétrus.

– Je désire, reprit madame de Mirande, que vous répétiez ce nom de mon amie – Carmélite – à tous les échos que vous avez pour amis... non pas que je le veuille, présentement du moins, la faire engager à l’Opéra ; mes prétentions ne vont pas si loin ; mais, comme c’est de votre loge...

– De la loge infernale, reprit Pétrus. Oh ! dites, le mot, madame.

– Soit... comme c’est de la loge infernale que partent toutes les trompettes de la renommée ; comme c’est dans la loge infernale que s’échafaudent toutes les gloires futures ou que se

 

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démolissent toutes les gloires présentes, je compte sur votre vraie et dévouée amitié, général, pour chanter les louanges de Carmélite dans tous les lieux que vous daignerez hanter : au club, aux courses, au café Anglais, chez Tortoni, à l’Opéra, aux Italiens, et je dirai même au château, si votre présence dans mon réduit n’était la plus haute protestation de vos sympathies politiques. Promettez-moi donc de lancer – n’est-ce pas le mot consacré ? – ma belle et triste amie aussi loin et aussi vite que vous pourrez. Je vous en aurai, général, une reconnaissance éternelle.

– Je vous demande un mois pour la lancer, belle dame, deux mois pour la faire engager, et trois mois pour la faire entendre ; à moins qu’elle ne veuille débuter dans un opéra nouveau, auquel cas, ce sera l’affaire d’un an.

– Oh ! elle débutera dans tout ce que l’on voudra : elle sait le répertoire français et italien.

– En ce cas, dans trois mois, je vous amène votre amie couverte de lauriers des pieds à la tête !

– Alors c’est que vous partagerez les vôtres

 

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avec elle, général, dit madame de Marande en tendant sa main et serrant cordialement celle du vieux comte.

– Et moi aussi, général, dit une douce voix qui fit tressaillir Pétrus, moi aussi, je vous en aurai une reconnaissance infinie.

– Je n’en doute pas un instant, princesse, dit le vieillard, qui, par courtoisie, continuait de donner à la comtesse Rappt son titre de jeune fille, et qui, en répondant qu’il ne doutait pas de la reconnaissance de Régina, avait regardé son neveu. – Eh bien donc, reprit-il en se retournant vers madame de Marande, il ne vous reste, madame, qu’à me faire l’honneur de me présenter à votre amie comme son plus dévoué serviteur.

– Ce sera bien facile, général : elle est là.

– Comment, là ?

– Oui, là, dans ma chambre à coucher... J’ai voulu lui épargner l’ennui – c’est toujours ennuyeux, pour une jeune femme – de traverser tous ces salons et de se faire annoncer. Voilà pourquoi nous sommes ici en petit comité ; voilà

 

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pourquoi, sur certaines de mes invitations, il y avait : Dix heures, et sur les autres : Minuit ; je voulais faire à Carmélite un cercle d’amis choisis et indulgents.

– Je vous remercie, madame, dit Lorédan, trouvant un prétexte pour se mêler à la conversation, je vous remercie de m’avoir mis au nombre des élus ; mais je vous en veux de me croire assez peu important pour ne pas me recommander votre amie.

– Oh ! dit madame de Marande, vous êtres trop compromettant, monsieur le baron, pour qu’on vous recommande une jeune et belle personne de vingt ans ! D’ailleurs, la beauté de Carmélite la recommandera suffisamment près de vous.

– Le moment est mal choisi, madame, et je vous proteste qu’à cette heure, une seule beauté a le droit...

– Pardon, monsieur, fit une voix avec la plus grande douceur et la plus exquise politesse, tout en interrompant cependant le baron ; j’aurais un mot à dire à madame de Marande.

 

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Lorédan se retourna en fronçant le sourcil ; mais, reconnaissant M. de Marande lui-même, qui, le sourire sur les lèvres, tendait le bras à sa femme, il s’effaça vivement.

– Vous avez quelque chose à me dire, monsieur ? demanda madame de Marande en pressant avec affection le bras de son mari. Dites !

Puis, se retournant :

– Vous excusez, général ?

– Heureux qui a de pareils droits ! répondit le comte Herbel.

– Que voulez-vous, général ! dit en riant madame de Marande, ce sont les droits du seigneur !

Et elle se retira doucement du cercle, appuyée sur le bras de son mari.

– Me voici à vos ordres, monsieur.

– En vérité, je ne sais comment vous dire cela... C’est une chose que j’avais complètement oubliée et que, par bonheur, je viens de me rappeler.

 

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– Dites !

– M. Thompson, mon correspondant des États-Unis, m’a recommandé un jeune homme et une jeune femme de la Louisiane qui ont une lettre de crédit pour moi. Je leur ai fait donner une carte d’invitation pour votre soirée, et voilà que j’ai oublié leurs noms.

– Eh bien ?

– Eh bien, je m’en rapporte à votre sagacité pour reconnaître deux visages étrangers, et à votre courtoisie pour recevoir gracieusement deux personnes recommandées par M. Thompson. Voilà, madame, tout ce que j’avais à vous dire.

– Comptez sur moi, monsieur, dit, avec un charmant sourire, madame de Marande.

– Merci... Maintenant, laissez-moi vous faire tous mes compliments ; vous êtes toujours en beauté, madame, mais, ce soir, vous êtes véritablement splendide !

Et, baisant galamment la main de sa femme, M. de Marande la conduisit jusqu’à la porte de sa

 

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chambre à coucher, dont Lydie souleva la portière en disant :

– Quand tu voudras, Carmélite...

 

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