Les Mohicans de Paris 4
M. de Valsigny.
CLXXIX
Le nouveau venu chercha des yeux, aperçut M. de Marande, et s’avança vers lui.
M. de Marande lui tendit la main.
– Vous arrivez tard, monsieur de Valsigny, dit le banquier.
– Oui, monsieur, répondit le jeune homme avec une voix et des gestes parfaitement différents de ses gestes et de sa voix habituels et en portant un lorgnon à son œil droit, comme s’il avait besoin de cet appendice pour reconnaître Jean Robert, Pétrus et Ludovic ; oui, j’arrive tard, c’est vrai ; mais j’ai été retenu chez ma tante, une vieille douairière, amie de madame la duchesse d’Angoulême, et qui me donnait des nouvelles du château.
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Tous les assistants redoublèrent d’attention. Salvator échangea quelques saluts avec les personnes qui se pressaient autour de lui, y mettant, dans une mesure précise, le degré d’amitié de respect ou de familiarité que l’élégant M. de Valsigny croyait devoir accorder à chacun.
– Des nouvelles du château ! répéta M. de Marande ; il y a donc des nouvelles au château ?
– Ah ! vous ne savez pas ?... Oui, il y avait conseil.
– Cela, cher monsieur de Valsigny, dit en riant M. de Marande, ce n’est pas du nouveau.
– Mais cela peut en faire, et cela en a fait.
– Vraiment ?
– Oui.
On se rapprocha.
– Sur la proposition de MM. de Villèle, de Corbière, de Peyronnet, de Damas, de Clermont-Tonnerre ; sur l’insistance de madame la dauphine, que les cris « À bas les jésuites ! » avaient fort blessée ; malgré l’opposition de MM. de Frayssinous et de Chabrol, qui votaient pour le
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licenciement partiel – la garde nationale est dissoute !
– Dissoute !
– De fond en comble ! de sorte que, moi qui avais un très beau grade – j’étais fourrier –, me voilà sans emploi, et il faudra que je m’occupe à autre chose !
– Dissoute ! répétèrent les auditeurs comme s’ils ne pouvaient croire à cette nouvelle.
– Mais c’est très grave, ce que vous dites-là, monsieur ! fit le général Pajol.
– Trouvez-vous, général ?
– Sans doute !... c’est tout simplement un coup d’État.
– Oui ?... Eh bien, Sa Majesté Charles X a fait un coup d’État.
– Vous êtes sûr de ce que vous nous dites ? demanda la Fayette.
– Ah ! monsieur le marquis... (Salvator n’avait pas pris au sérieux MM. de la Fayette et de Montmorency brûlant leurs titres dans la nuit du
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4 août 1789.) Ah ! monsieur le marquis, je ne dirais rien qui ne fût l’exacte vérité.
Puis, d’une voix ferme :
– Je croyais avoir l’honneur d’être assez connu de vous pour que vous ne doutassiez point de ma parole.
Le vieillard tendit la main au jeune homme. Puis, tout en souriant, et à demi-voix :
– Déshabituez-vous donc de m’appeler marquis, lui dit-il.
– Excusez-moi, reprit en riant Salvator, mais vous êtes tellement marquis pour moi...
– Eh bien, soit ! pour vous qui êtes un homme d’esprit, je resterai ce que vous voudrez, mais faites-moi seulement général pour les autres.
Alors, revenant à la conversation primitive :
– Et quand rend-on cette belle ordonnance ? demanda la Fayette.
– Elle est rendue.
– Comment, rendue ? fit M. de Marande ; et je ne le sais pas encore !
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– Vous le saurez probablement tout à l’heure, il ne faut pas en vouloir à votre donneur d’avis s’il est en retard : j’ai des moyens à moi de voir à travers les murailles, une espèce de diable boiteux qui soulève les toits pour que je regarde dans les conseils d’État.
– Et, en regardant à travers les murailles des Tuileries, vous avez vu rédiger l’ordonnance ? reprit le banquier.
– Il y a plus : j’ai lu par-dessus l’épaule de celui qui tenait la plume. Oh ! il n’y a pas de phrases... ou plutôt il n’y a qu’une phrase : « Charles X, par la grâce de Dieu, etc., sur le rapport de notre secrétaire d’État, ministre de l’intérieur, etc., la garde nationale de Paris est dissoute. » Voilà tout.
– Et cette ordonnance ?...
– Est envoyée en double, un pli au Moniteur, un pli au maréchal Oudinot.
– Et elle sera demain au Moniteur ?
– Elle y est déjà ; seulement, le Moniteur n’a pas encore paru.
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Les assistants se regardèrent.
Salvator continua :
– Demain, ou plutôt aujourd’hui – car nous avons enjambé minuit –, aujourd’hui, à sept heures du matin, les gardes nationaux seront relevés dans leurs postes par la garde royale et la troupe de ligne.
– Oui, dit une voix, jusqu’à ce que les gardes nationaux relèvent dans leurs postes la troupe de ligne et la garde royale !
– Cela pourra bien arriver un jour, répondit Salvator, dont l’œil lança un éclair ; mais ce ne sera point sur une ordonnance du roi Charles X que la chose arrivera.
– C’est à ne pas croire d’aveuglement ! dit Arago.
– Ah ! monsieur Arago, dit Salvator, vous, un astronome, qui pouvez, à l’heure et à la minute, prédire les éclipses, vous ne voyez pas mieux que cela dans le ciel de la royauté ?
– Que voulez-vous ! dit l’illustre savant, je suis un homme positif, et, par conséquent, plein
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de doutes.
– C’est-à-dire que vous voulez une preuve ? fit Salvator. Soit ! on va vous en donner une.
Il sortit de sa poche un petit papier encore humide.
– Tenez, reprit-il, voici une épreuve de l’ordonnance qui sera demain au Moniteur. Dame ! elle est un peu effacée : elle a été tirée tout exprès pour moi, à la brosse.
Puis, avec un sourire :
– C’est cela qui m’a un peu retardé, ajouta-t-il : je l’attendais.
Et il donna l’épreuve à Arago, des mains duquel elle passa dans toutes les mains ; puis, comme un acteur qui ménage ses effets, quand Salvator eut vu que l’effet de l’épreuve était produit :
– Ce n’est pas le tout, dit-il.
– Comment ! qu’y a-t-il encore ? demandèrent toutes les voix.
– Il y a que M. le duc de Doudeauville,
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ministre de la maison du roi, a donné sa démission.
– Oh ! dit la Fayette, je savais que, depuis l’insulte faite par la police au corps de son parent, il n’attendait qu’une occasion.
– Eh bien, fit Salvator, à propos de la garde nationale, l’occasion s’est présentée.
– Et la démission a été acceptée ?
– Avec empressement.
– Par le roi ?
– Le roi se faisait bien un peu tirer l’oreille ; mais madame la duchesse d’Angoulême lui a fait observer que c’était une place toute trouvée pour M. le prince de Polignac.
– Comment, pour M. le prince de Polignac ?
– Pour M. le prince Anatole-Jules de Polignac, condamné à mort en 1804, sauvé par l’intervention de l’impératrice Joséphine, fait prince romain en 1814, pair en 1816, et ambassadeur à Londres en 1823. Y a-t-il encore à se tromper sur l’identité ?
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– Mais puisqu’il est ambassadeur à Londres...
– Oh ! qu’à cela ne tienne, général : on le rappellera.
– Et M. de Villèle, fit M. de Marande, il a approuvé le rappel ?
– Il s’y est bien un peu opposé, répondit Salvator, conservant, avec une persistance stupéfiante, son air léger ; car c’est un fin renard, que M. de Villèle, à ce que l’on dit, du moins – moi, je n’ai l’honneur de le connaître que comme le commun des martyrs... et martyrs est bien le mot, je crois, depuis le cinq pour cent ! –. Or, en sa qualité de fin renard, il comprend, quoique, au dire de Barthélemy et Méry,
Depuis cinq ans entiers, l’impassible Villèle
Cimente sur le roc sa fortune éternelle,
il comprend qu’il n’y a pas de roc, si solide qu’il soit, qu’on ne puisse miner – témoin Annibal qui, suivant Tite-Live, a percé la chaîne des Alpes avec du vinaigre –, et il a peur que M. de
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Polignac ne soit le vinaigre qui pulvérisera son roc !
– Comment ! s’écria le général Pajol, M. de Polignac au ministère ?
– Il ne nous resterait plus qu’à nous voiler la face ! ajouta Dupont (de l’Eure).
– Je crois, monsieur, dit Salvator, qu’il nous resterait, au contraire, à la montrer.
Le jeune homme prononça ces mots avec un accent si différent de celui qu’il avait adopté jusque-là, que tous les yeux se fixèrent sur lui.
Là seulement, ses trois amis l’avaient reconnu ; c’était bien leur Salvator, à eux, et non plus le Valsigny de M. de Marande. En ce moment, un laquais entra et remit un pli au maître de la maison.
– Pressé ! dit-il.
– Je sais ce que c’est, fit le banquier.
Et il prit vivement la lettre, qu’il tira d’une enveloppe sans cachet, et lut ces trois lignes écrites d’une grosse écriture :
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« La garde nationale dissoute.
« La démission du duc de Doudeauville acceptée.
« M. de Polignac rappelé de Londres. »
– En vérité, s’écria Salvator, on dirait que c’est moi qui renseigne Son Altesse royale monseigneur le duc d’Orléans !
Tout le monde tressaillit.
– Mais qui vous dit que ce billet soit de Son Altesse royale ? fit M. de Marande.
– J’ai reconnu son écriture, répondit simplement Salvator.
– Son écriture ?
– Oui... Il n’y a rien d’étonnant à cela, j’ai le même notaire que lui : M. Baratteau.
On annonça que le souper était servi.
Salvator laissa retomber son lorgnon et regarda son chapeau en homme qui s’apprête à sortir.
– Vous ne restez pas à souper, monsieur de Valsigny ? demanda vivement M. de Marande.
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– Impossible, monsieur, et j’en suis au regret.
– Comment cela ?
– Ma nuit n’est pas finie, et je vais l’achever à la cour d’assises.
– À la cour d’assises ? à cette heure ?
– Oui ; on est pressé d’en finir avec un pauvre diable dont le nom ne vous est peut-être pas inconnu.
– Ah ! Sarranti... ce misérable qui a tué deux enfants et volé une somme de cent mille écus à son bienfaiteur, dit une voix.
– Et qui se fait passer pour bonapartiste, dit une autre voix. J’espère bien qu’il sera condamné à mort.
– Oh ! pour condamné à mort, vous pouvez en être sûr, monsieur, dit Salvator.
– Et exécuté !
– Ah ! exécuté, c’est moins sûr.
– Comment ! vous croyez que Sa Majesté ferait grâce à un pareil scélérat !
– Non ; mais il se pourrait que le scélérat fût
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innocent, et alors sa grâce viendrait, non pas du roi, mais de Dieu.
Et Salvator prononça ces derniers mots avec un accent qui le faisait, de temps en temps, reconnaître par ses trois amis sous l’apparence frivole qu’il avait revêtue.
– Messieurs, dit M. de Marande, vous avez entendu : le souper est servi.
Pendant que les personnes auxquelles s’adressait M. de Marande prenaient le chemin de la salle à manger, les trois jeunes gens s’approchèrent de Salvator.
– Dites-moi, mon cher Salvator, lui demanda Jean Robert, il serait possible que nous eussions besoin de vous voir demain...
– C’est probable.
– Alors, où vous trouverons-nous ?
– Mais à ma place habituelle, rue aux Fers, à la porte de mon cabinet, au coin de ma borne ; vous oubliez toujours que je suis commissionnaire, mon cher... Oh ! les poètes ! les poètes !
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Et il sortit par la porte opposée à celle qui conduisait dans la salle à manger, sans hésitation, comme un homme, à qui tous les passages de la maison sont familiers, et laissant ses trois amis dans un étonnement qui allait presque jusqu’à la stupéfaction.
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