Les Mohicans de Paris 4
Les amours de Babylas et de Caramelle.
CCXXIII
En apercevant les premiers rayons du jour, Babylas sauta hors de son tonneau. Nous devons avouer que, d’habitude, il donnait peu de temps à sa toilette ; il y en donna moins encore ce jour-là que les autres, et il se précipita vers la fenêtre.
Avec le jour, l’espérance lui était revenue. Puisqu’elle avait passé hier, pourquoi ne passerait-elle pas aujourd’hui ?
La fenêtre était fermée, et avec raison : il pleuvait à verse !
– J’espère bien qu’on ne va pas ouvrir la fenêtre, dit le lévrier en grelottant à cette seule pensée ; il fait un temps à ne pas mettre un homme à la porte !
Nous disons, nous autres hommes : un chien ;
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les chiens disent : un homme ; et je crois que ce sont les chiens qui ont raison, car, par les mauvais temps, j’ai toujours vu dehors plus d’hommes que de chiens.
– Oh ! ce serait trop fort ! dit le bouledogue, répondant au lévrier.
– Hum ! firent le barbet et l’épagneul, cela ne nous étonnerait point.
Ils en parlaient, eux, un peu plus à leur aise, leur poil formant fourrure.
– Si Babylas fait ouvrir la fenêtre ce matin, dit le terre-neuve, je l’étrangle !
– Eh bien, dit un vieux carlin très sceptique, on l’ouvrirait, que je n’en serais pas étonné.
– Mille tonnerres ! grognèrent en même temps le terre-neuve et le bouledogue, qu’on s’en avise, et nous verrons !
Un caniche blanc, qui avait autrefois fait quelques parties de domino avec Babylas, et qui, en faveur du souvenir que celui-ci lui avait laissé d’un joueur assez loyal, prenait quelquefois son parti, cette fois encore, implora la commisération
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de ses camarades.
– Je l’ai entendu se plaindre toute la nuit, dit-il d’une voix émue ; peut-être a-t-il la maladie... Ne soyons pas impitoyables pour un des nôtres : nous sommes des chiens, et non des hommes.
Ce discours produisit un assez bon effet sur l’assemblée, et l’on résolut d’endurer encore ce que, d’ailleurs, en y réfléchissant bien, on ne pouvait empêcher.
La Brocante entra ; elle vit son Babylas bien-aimé les babines pendantes, les oreilles basses, les yeux cernés.
– Qué que nous avons donc, mon toutou ? demanda-t-elle de sa voix la plus tendre, en l’embrassant et en le serrant contre sa poitrine.
Babylas poussa un gémissement, s’élança hors des bras de la sorcière, et alla se dresser contre la fenêtre.
– Ah ! oui, de l’air !... dit la Brocante. Est-il comme il faut, ce chéri-là ! il ne peut se passer d’air.
La Brocante, qui était non seulement sorcière,
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mais encore observatrice, avait, en effet, remarqué que les pauvres gens vivent dans des atmosphères où ne sauraient respirer les aristocrates. Et c’est bien heureux pour les pauvres gens ; car, s’ils ne pouvaient pas vivre où ils vivent, ils seraient obligés d’y mourir : ils y meurent bien quelquefois ; mais, alors, le médecin trouve un nom à la maladie qui les a emportés, et, grâce à ce nom grec ou latin, personne n’a de remords, pas même le conseil de salubrité publique.
La Brocante, heureuse de voir Babylas si comme il faut, quoiqu’elle ne se fût jamais occupée de son éducation, n’eut garde de le faire attendre, et ouvrit immédiatement la fenêtre.
Il y eut alors dans l’assemblée un grognement général, qui se fût élevé bientôt jusqu’au rugissement, si la Brocante n’eût détaché du clou où il était pendu le martinet pénitentiaire et ne l’eût brandi au-dessus de sa tête.
À la vue de l’instrument de flagellation, la société se tut comme par enchantement.
Babylas posa ses deux pattes sur le rebord de
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la fenêtre et regarda à droite et à gauche ; mais nul, excepté des hommes, n’osait se hasarder dans la rue d’Ulm, aussi peu pavée à cette époque que l’était Paris au temps de Philippe Auguste, et surtout par la pluie torrentielle qu’il faisait ce jour-là.
– Hélas ! gémit notre amoureux, hélas ! hélas ! Mais ce gémissement n’attendrit point l’esprit des eaux, et aucune chienne ni même aucun chien ne passa.
L’heure du déjeuner arriva : Babylas resta à la fenêtre ; l’heure du dîner sonna : Babylas resta à la fenêtre ; enfin, l’heure du souper sonna aussi vainement que les heures du déjeuner et du dîner.
Les autres s’en frottèrent les pattes de satisfaction ; la part de Babylas leur échéait naturellement.
C’était fort sérieux, comme on voit.
Babylas avait refusé de prendre toute nourriture ; la Brocante avait eu beau l’appeler des noms les plus tendres, lui présenter le lait le plus clair, le sucre le plus brillant, les gimblettes
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les plus dorées, il resta jusqu’à la nuit sombre dans cette fatigante posture qu’il avait adoptée dès le point du jour.
La nuit était venue depuis longtemps ; dix heures sonnaient à toutes les églises, qui, trop bien élevées pour sonner ensemble, cédaient le pas sans doute aux plus anciennes. Il fallait se retirer ! Babylas rentra dans son tonneau, en proie à une poignante tristesse.
Cette seconde nuit fut encore plus agité que la première ; le cauchemar ne quitta pas d’une minute le pauvre Babylas ; s’il s’endormait quelques instants, il jappait si douloureusement pendant ce court sommeil, que l’on comprenait que mieux eût valu, pour lui, rester éveillé.
La Brocante demeura penchée à son chevet, comme eût fait une mère pour son fils, lui disant de ces douces paroles que les mères seules savent trouver pour endormir les douleurs des enfants. Ce ne fut qu’à la pointe du jour que, poussée au comble de l’inquiétude, elle eut l’idée de lui faire le grand jeu.
– Il est amoureux ! s’écria-t-elle au troisième
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tour de cartes ; Babylas est amoureux !
Cette fois, comme dit Béranger, les cartes avaient raison.
Babylas quitta son tonneau, encore plus défiguré par cette seconde nuit d’insomnie que par la première.
On lui trempa dans du lait un biscuit qu’il mangea du bout des dents, et il se fit ouvrir la fenêtre comme la veille.
Bien qu’il eût plu le jour de la Saint-Médard – ce qui promettait quarante jours de pluie –, par hasard, il ne pleuvait point ce jour-là ; de sorte qu’en apercevant les rayons du soleil matinal, Babylas reprit un peu de sa gaieté naturelle.
Ce devait être, en effet, un jour heureux pour Babylas : à la même heure que deux jours auparavant, il vit passer la blonde chienne de ses rêves ! c’était bien cette petite patte aristocratique qu’il avait remarquée ; c’était bien la même tournure élégante, la même démarche à la fois fière et timide.
Le pouls de Babylas battit vingt pulsations de
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plus à la minute ; il poussa un cri de joie.
À ce cri, la jeune chienne tourna la tête, non par coquetterie, mais parce que, si innocente qu’elle fût, elle avait le cœur tendre, et avait à la fois reconnu dans ce cri de l’amour et de la détresse.
Elle revit Babylas, qu’elle avait déjà une première fois entrevu du coin de l’œil.
Quant à Babylas, qui ne l’avait encore vue que de profil, en la voyant de face, il fut pris d’un tremblement universel – Babylas était resté très nerveux, ayant eu dans sa jeunesse la danse de Saint-Guy – ; il fut pris, disons-nous, d’un tremblement universel, et se mit à pousser ces petites notes tendres et plaintives que les personnes douées de ce tempérament font entendre quand l’émotion passe leurs forces.
En voyant ce trouble qu’elle partageait peut-être, la jolie bête eut un mouvement de pitié et fit quelques pas du côté de Babylas.
Babylas, cédant à une attraction invincible, allait s’élancer par la fenêtre, lorsque ces mots,
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prononcés d’une voix dure, se firent entendre :
– Ici, Caramelle ! Cette voix était évidemment celle d’un maître ; car, tout en jetant un regard de côté à Babylas, Caramelle s’empressa d’obéir.
Babylas, nous l’avons dit, avait déjà pris son élan pour sauter par la fenêtre ; mais cette voix l’arrêta court. Le sentiment qui le retint fut-il la crainte de compromettre Caramelle, fut-il l’instinct un peu moins chevaleresque de sa propre conservation ? C’est ce que l’on n’a jamais pu savoir.
Tant il y a que Babylas se rassit sur ses jarrets de derrière, et, frappant de sa patte l’appui de la fenêtre :
– Caramelle ! s’écria-t-il, Caramelle ! le joli nom !
Et il répéta sur tous les tons :
– Caramelle ! Caramelle ! Caramelle !
Peut-être, pour nos lecteurs, le nom n’est-il pas aussi joli que Babylas le prétendait ; mais il était tellement approprié à la robe de celle qui le portait, que Babylas, aimant la couleur, devait
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aimer le nom.
Caramelle – puisque Caramelle il y a –, rappelée sévèrement par son maître, revint à lui la tête basse, après avoir préalablement, comme nous l’avons dit, jeté à Babylas un regard d’une profonde tendresse.
L’état dans lequel Babylas avait passé les deux jours et les deux nuits précédents était si désespéré, que ce regard de Caramelle lui parut tout simplement un rayon de paradis.
Si bien, qu’après avoir suivi des yeux Caramelle – qui, comme l’avant-veille, disparut au coin de la rue de la Vieille-Estrapade–, Babylas se rejeta en arrière, manifestant sa joie par toutes les manières dont il est donné aux chiens de manifester leur joie, sautant sur les chaises, se dressant sur les pattes de derrière, courant après sa queue, agaçant ses camarades, faisant le mort, passant en revue enfin tout son répertoire pour exprimer, autant qu’il était dans ses moyens, l’indicible félicité qu’il ressentait.
Ses camarades le crurent fou, et, comme, en fin de compte, c’étaient de bons chiens, ils
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oublièrent leur rancune et le plaignirent sincèrement.
On prétend que l’amour rend meilleur : il y a quelque chose de vrai dans cette assertion, et nous allons donner une nouvelle preuve de cette vérité.
Nous avons dit que Babylas était un chien taquin, hargneux, avec une nuance de méchanceté ; eh bien, comme si la baguette d’une fée l’eût tout à coup transformé – au moral, entendons-nous ! – il devint doux et bonasse comme le mouton noir dont parle Hamlet. Il s’avança vers ses camarades, leur fit de franches excuses, leur demanda loyalement pardon de ses torts, et, après cette amende honorable, les supplia de lui rendre leur amitié, leur promettant sur l’honneur d’en observer les règles les plus difficiles, d’en accomplir les devoirs les plus rigoureux.
À cette ouverture, la société se consulta. Le terre-neuve et le bouledogue avaient – cédant au premier sentiment, qui, chez les chiens, au contraire de chez l’homme, est, à ce qu’il paraît,
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le mauvais –, le terre-neuve et le bouledogue avaient d’abord été d’avis de l’étrangler, ne tenant pas sa conversion pour sincère ; mais le caniche blanc prit pour la seconde fois sa défense et parla si chaudement en sa faveur, qu’il entraîna toute l’assemblée à son opinion.
On alla aux voix, et, à la majorité des chiens présents, on accorda à Babylas une amnistie entière.
Le caniche blanc s’avança vers lui, lui tendit la patte, et les membres les plus notables de l’assemblée, suivant cet exemple, lui rendirent leur confiance et lui promirent leur amitié.
À partir de ce moment, Babylas ne fit plus ouvrir la fenêtre qu’après en avoir demandé la permission à ses camarades ; et, comme, de jour en jour, la température allait s’adoucissant, cette permission lui était courtoisement accordée – même par le lévrier, qui continuait de grelotter mais qui avouait que c’était par habitude.
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