Les Mohicans de Paris 4
Suite de l’affaire Sarranti.
CLXXXVII
On en était arrivé à ce point des débats où, l’affaire étant suffisamment éclaircie par l’audition des témoins, la discussion légale appartient aux avocats.
L’avocat de la partie civile prit la parole.
Je ne sais si, lorsque la législation décida que les parties, au lieu de plaider elles-mêmes, plaideraient par l’organe d’un tiers, elle vit, comprit, devina – à côté des avantages qu’elle trouvait à l’accusation ou à la défense par procuration –, je ne sais si elle vit, comprit, devina à quel degré de mauvaise foi, d’impudence et de subtilité, elle allait contraindre l’homme à descendre.
Aussi y a-t-il au Palais les avocats des
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mauvaises causes. Ces hommes savent parfaitement que la cause qu’ils défendent est mauvaise ; mais regardez-les, écoutez-les, étudiez-les : à leur voix, à leurs gestes, à leur accent, ne les diriez-vous pas convaincus ?
Or, quel est le but de cette fausse conviction qu’ils affectent ? J’écarte complètement la question d’argent, de rémunération, de salaire ; quel est le but de cette fausse conviction qu’ils affectent et qu’ils veulent faire partager aux autres ?
N’est-ce pas de sauver un coupable et de faire condamner un innocent ?
La loi, au lieu de protéger cet étrange détournement de la conscience humaine, ne devrait-elle pas le punir ?
Peut-être me dira-t-on qu’il en est de l’avocat comme du médecin. Le médecin est appelé pour soigner un assassin qui, dans l’exercice de ses fonctions, a reçu un coup de couteau ou une balle de pistolet ; pour rappeler à la vie un condamné qui, après sa condamnation, à la suite d’un crime bien avéré, a tenté de se suicider : le médecin
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arrive et trouve le blessé presque à l’état de cadavre ; il n’y a qu’à laisser faire la blessure : elle conduira tout doucement et d’elle-même l’homme à la mort. Le médecin croit avoir reçu une mission complètement opposée ; le médecin est le champion de la vie, l’adversaire de la mort.
Partout où il trouve la vie, il la soutient ; partout où il trouve la mort, il la combat.
Il arrive au moment où la vie de l’assassin ou du moins du condamné expire, où la mort étend la main pour s’emparer du condamné ou de l’assassin ; quel que soit le mourant, le médecin est son second ; il jette le gant de la science à la mort, et lui dit : « À nous deux ! »
À partir de ce moment, la lutte entre le médecin et la mort commence ; pas à pas, la mort recule devant le médecin ; elle finit par sortir du cirque ; le médecin reste maître du champ de bataille ; le condamné qui a voulu se suicider, l’assassin qui a reçu une blessure, sont sauvés ! – oui, mais sauvés pour être remis aux mains de la justice humaine, qui, alors, opère sur eux son œuvre de destruction, comme le médecin a opéré
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son œuvre de salut.
Il en est ainsi, dira-t-on de l’avocat ; on lui donne un coupable, c’est-à-dire un homme gravement blessé ; il en fait un innocent, c’est-à-dire un homme qui se porte bien.
Celui qui me fait cette réponse n’oublie qu’une chose : c’est que le médecin ne prend à personne la vie qu’il rend au malade, tandis que l’avocat prend parfois à l’innocent la vie qu’il rend au coupable.
Il en était ainsi dans la circonstance terrible où, en face l’un de l’autre, étaient placés M. Gérard et M. Sarranti.
Peut-être l’avocat de M. Gérard croyait-il à l’innocence de M. Gérard ; mais, à coup sûr, il ne croyait pas à la culpabilité de M. Sarranti.
Cela n’empêcha point cet homme de faire croire aux autres ce que lui-même ne croyait pas.
Il avait ramassé, dans un exorde emphatique, tous les lieux communs oratoires, toutes les phrases banales qui traînaient dans les journaux du temps contre les bonapartistes ; il avait fait un
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parallèle entre le roi Charles X et l’usurpateur ; enfin, il avait servi aux jurés tous ces hors-d’œuvre qui devaient aiguiser leur appétit à l’endroit de la pièce principale. – La pièce principale, c’était M. Sarranti, c’est-à-dire un de ces scélérats dont la création a horreur, un de ces monstres que la société repousse, un de ces criminels capables des plus noirs attentats, et dont la mort est réclamée comme un exemple par leurs contemporains, indignés de respirer le même air qu’eux !
Il avait donc, sans prononcer le mot terrible, conclu à la peine de mort.
Mais, en même temps, il faut le dire, il avait repris sa place au milieu d’un silence glacial.
Ce silence de l’auditoire, réprobation évidente de la masse, dut laisser dans le cœur de l’avocat de l’honnête M. Gérard un douloureux sentiment de rage et de honte. Nul front ne lui sourit, nulle bouche ne le félicita, nulle main ne s’étendit vers sa main, et, le plaidoyer achevé, le vide s’était fait autour de lui.
Il essuya son front baigné de sueur et attendit
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anxieusement le plaidoyer de son adversaire.
Celui qui plaidait pour M. Sarranti était un jeune avocat appartenant au parti républicain ; il avait, depuis un an à peine, débuté dans la carrière du barreau, et son début avait brillé du plus vif éclat.
C’était le fils d’un de nos savants les plus illustres : il se nommait Emmanuel Richard.
M. Sarranti avait été lié avec son père : le jeune homme, au nom de son père, était venu s’offrir ; M. Sarranti avait accepté. Le jeune homme se leva, déposa sa toque sur le banc, rejeta en arrière ses grands cheveux noirs, et, pâle d’émotion, commença.
Un profond silence s’était établi dans l’auditoire du moment où l’on s’était aperçu qu’il allait commencer de parler.
– Messieurs, dit-il en regardant les jurés en face, ne soyez point étonnés que mon premier mot soit un cri d’indignation et de douleur. Depuis le moment où j’ai vu poindre la monstrueuse accusation qui n’aboutira, je
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l’espère, qu’à un avortement, et à laquelle, en tout cas, M. Sarranti me défend de répondre, je me contiens à grand-peine, et mon cœur, blessé, saigne et gémit profondément en dedans de moi-même.
« J’assiste, en effet, à une chose terrible.
« Un homme honorable et honoré, un vieux soldat dont le sang a coulé sur tous nos grands champs de bataille pour celui qui était à la fois son compatriote, son maître et son ami ; un homme dont jamais une pensée mauvaise n’a souillé le cœur, dont jamais une action honteuse n’a taché la main ; cet homme, venu ici le front haut afin de répondre à une de ces accusations qui parfois sont une gloire pour ceux qu’elles atteignent ; cet homme, qui vient vous dire : “J’ai joué ma tête à ce grand jeu des conspirations qui renverse les trônes, change les dynasties, bouleverse les empires ; j’ai perdu : prenez-la !” cet homme s’entend dire : “Taisez-vous ! vous n’êtes point un conspirateur ; vous êtes un voleur, vous êtes un ravisseur, vous êtes un assassin !”
« Ah ! messieurs, il faut être bien fort, vous en
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conviendrez, pour rester la tête haute devant cette triple accusation. En effet, nous sommes fort ! car, à cette triple accusation, nous répondrons purement et simplement ceci : “Si nous étions ce que vous dites, l’homme aux yeux d’aigle et aux regards de flamme, qui savait si bien lire dans les cœurs, ne nous aurait pas serré la main, ne nous aurait pas appelé son ami, ne nous aurait pas dit : Va !...” »
– Pardon, maître Emmanuel Richard, dit le président ; mais de quel homme parlez-vous donc ainsi ?
– Je parle de Sa Majesté Napoléon I er, sacré en 1804, à Paris, empereur des Français ; couronné en 1805, à Milan, roi d’Italie, et mort prisonnier à Sainte-Hélène, le 5 mai 1821, répondit à haute et intelligible voix le jeune avocat.
Il est impossible de dire quel frisson étrange courut dans l’assemblée.
À cette époque, on appelait Napoléon l’usurpateur, le tyran, l’ogre de Corse, et, depuis treize ans, c’est-à-dire depuis le jour de sa chute, personne, à coup sûr, n’avait prononcé tout haut,
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en face de son meilleur et de son plus intime ami, ce qu’Emmanuel Richard venait de prononcer en face de la cour, des jurés et de l’auditoire.
Les gendarmes qui étaient assis à la droite et à la gauche de M. Sarranti se levèrent et interrogèrent des yeux et du geste le président, pour savoir ce qu’il y avait à faire, et s’ils ne devaient pas, séance tenante, mettre la main sur l’audacieux avocat.
L’excès de son audace même le sauva ; le tribunal resta atterré.
M. Sarranti saisit la main du jeune homme.
– Assez, lui dit-il, assez ! au nom de votre père, ne vous compromettez pas.
– Au nom de votre père et du mien, continuez ! s’écria Dominique.
– Vous avez vu, messieurs, continua Emmanuel, des procès dans lesquels les accusés venaient démentir les témoins, dénier des preuves évidentes, chicaner leur vie au procureur du roi ; vous avez vu cela quelquefois, souvent, presque toujours... Eh bien, nous, messieurs, nous vous
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réservons un spectacle plus curieux.
« Nous venons vous dire :
« Oui, nous sommes coupable, et en voilà les preuves ; oui, nous avons conspiré contre la sûreté intérieure de l’État, et en voilà les preuves ; oui, nous avons voulu changer la forme du gouvernement, et en voilà les preuves ; oui, nous avons tramé un complot contre le roi et sa famille, et en voilà les preuves ; oui, nous sommes criminel de lèse-majesté, et en voilà la preuves ; oui, nous avons mérité la peine des parricides, et en voilà la preuve ; oui, nous demandons à marcher à l’échafaud les pieds nus et le voile noir sur la tête, comme c’est notre droit, comme c’est notre désir, comme c’est notre vœu... »
Un cri de terreur s’échappa de toutes les bouches.
– Taisez-vous ! taisez-vous ! cria-t-on de tous côtés au jeune fanatique, vous le perdez !
– Parlez, parlez ! s’écria Sarranti, c’est comme cela que je veux être défendu.
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Des applaudissements éclatèrent sur tous les points de l’auditoire.
– Gendarmes, faites évacuer la salle ! s’écria le président.
Puis, se tournant vers l’avocat :
– Maître Emmanuel Richard, dit-il, je vous ôte la parole.
– Peu m’importe à cette heure, répondit l’avocat, j’ai rempli le mandat qui m’avait été confié ; j’ai dit tout ce que j’avais à dire. Puis, se retournant vers M. Sarranti :
– Êtes-vous content, monsieur, et sont-ce bien vos propres paroles que j’ai répétées ?
Pour toute réponse, M. Sarranti se jeta dans les bras de son défenseur.
Les gendarmes se mirent en mesure d’exécuter l’ordre du président ; mais un tel rugissement courut à l’instant même dans la multitude, que le président comprit qu’il entreprenait une œuvre non seulement difficile, mais encore dangereuse. Une émeute pouvait éclater, et, pendant le tumulte, M. Sarranti pouvait être enlevé.
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Un des juges se pencha et prononça tout bas quelques mots à l’oreille du président.
– Gendarmes, dit celui-ci, reprenez vos places. La Cour en appelle à la dignité de l’auditoire.
– Silence ! dit une voix au milieu de la foule.
Et, comme si la foule était habituée à obéir à cette voix, elle se tut.
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