Les Mohicans de Paris 4
Dans la serre de Régina.
CXCI
L’atelier, ou plutôt la serre de Régina offrait, à l’heure même où l’abbé Dominique entrait chez Salvator, c’est-à-dire vers dix heures du matin, le spectacle gracieux de trois jeunes femmes groupées sur le même sofa, avec une enfant couchée à leurs pieds.
Ces trois jeunes femmes, que nos lecteurs ont déjà reconnues, c’étaient la comtesse Rappt, madame de Marande et Carmélite ; l’enfant, c’était la petite Abeille.
Inquiète de la façon dont Carmélite avait passé la nuit, Régina, levée de bonne heure, avait envoyé Nanon demander des nouvelles de son amie, avec mission de la ramener dans sa voiture, si elle se sentait assez bien pour venir passer la matinée à l’hôtel de Lamothe-Houdon.
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Carmélite avait la plus indomptable de toutes les forces, celle de la volonté ; elle ne demanda à Nanon que le temps de jeter un châle sur ses épaules, monta dans la voiture, et arriva chez Régina.
Elle avait à remercier Régina de tous ses soins de la veille ; c’était le premier besoin de son âme ; les fatigues de son corps ne venaient qu’après.
Or, voici ce qui était arrivé :
Quand M. de Marande avait, vers sept heures du matin, quitté la chambre de sa femme, madame de Marande avait, mais inutilement, essayé de dormir ; la chose lui avait été impossible.
À huit heures, elle s’était levée ; elle avait pris un bain, puis avait fait demander à M. de Marande la permission d’aller chercher des nouvelles de Carmélite.
M. de Marande, qui, lui non plus, n’avait pas dormi, et qui était déjà au travail, avait sonné, et, pour toute réponse, fait dire au cocher d’atteler et
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de se mettre à la disposition de madame pour toute la matinée.
À dix heures, madame de Marande était montée en voiture, et avait donné l’ordre de toucher rue de Tournon.
Elle était arrivée juste au moment où Carmélite venait de partir ; mais la femme de chambre savait, par bonheur, où Carmélite était allée. Le cocher reçut donc l’ordre de conduire sa maîtresse boulevard des Invalides, chez la comtesse Rappt.
Madame de Marande arriva là dix minutes après Carmélite.
Carmélite avait trouvé la petite Abeille à genoux sur un tabouret, devant Régina, et se faisant, en véritable coquette qu’elle était déjà, raconter par sa grande sœur les détails de la soirée de la veille.
Au moment où Régina racontait à l’enfant l’évanouissement de Carmélite, évanouissement qu’elle expliquait par la chaleur étouffante qui régnait dans les salons, Carmélite entra, et
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l’enfant se jeta à son cou, l’embrassant tendrement et lui demandant comment elle se portait.
Régina avait eu deux raisons d’envoyer chez Carmélite : la première pour avoir des nouvelles de sa santé ; puis, si Carmélite venait en donner elle-même, pour lui dire qu’il y avait, le soir, grande fête au ministère des affaires étrangères, et lui remettre une lettre d’invitation : la jeune fille pourrait, à son gré, aller à ce bal comme invitée ou comme artiste, chanter ou ne pas chanter.
Carmélite accepta l’invitation au nom de l’artiste ; elle avait passé, la veille, par une épreuve si rude, mais en même temps si salutaire, qu’elle n’avait plus rien à redouter désormais. Aucun public, même celui d’un ministère, n’était à craindre, si étranger qu’il fût à l’art ; aucun personnage ne pouvait plus épouvanter celle qui avait chanté devant le sinistre spectre qui lui était apparu.
Il fut donc convenu que Carmélite irait à ce bal comme artiste, présentée et patronnée par
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Régina.
On en était là, quand madame de Marande entra à son tour.
Ce fut un cri de joie poussé tout à la fois par les deux amies et par la petite Abeille, qui aimait fort madame de Marande.
– Ah ! voilà la fée Turquoise ! s’écria Abeille.
Madame de Marande avait les plus belles turquoises de Paris, et voilà pourquoi Abeille l’appelait ainsi, comme elle appelait sa sœur la fée Carita, à cause de son aventure avec Rose-de-Noël ; comme elle appelait Carmélite la fée Fauvette, à cause de son admirable voix ; et Fragola, la fée Mignonne, à cause de sa taille fine et de son cou gracieux. Quand les quatre jeunes filles étaient réunies, Abeille prétendait que le royaume des fées était au complet.
Le royaume des fées devait être au complet ce jour-là ; car, à peine madame de Marande avait-elle échangé un baiser avec ses deux amies et avait-elle pris place auprès d’elles, que la porte s’ouvrit et qu’on annonça Fragola.
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Les trois jeunes femmes s’élancèrent au-devant de leur quatrième amie, celle de toutes que l’on voyait le plus rarement, et l’embrassèrent tour à tour, tandis qu’Abeille, pressée de prendre sa part des caresses de Fragola, criait en sautant autour du groupe :
– Et moi donc ! et moi ! est-ce que tu ne m’aimes plus, la fée Mignonne ?
Fragola se retourna enfin vers Abeille, l’enleva dans ses deux mains comme un oiseau, et couvrit de baisers le visage de la petite fille.
– On ne te voit plus, chérie ! dirent ensemble Régina et madame de Marande, tandis que Carmélite, à qui Fragola avait tenu fidèle compagnie pendant sa convalescence, ne pouvant lui faire un pareil reproche, se contentait de lui tendre la main.
– C’est vrai, mes sœurs, dit Fragola, vous êtes les princesses, et moi, je suis la pauvre Cendrillon ; il faut que je reste au foyer...
– Ah ! pas comme Cendrillon, dit Abeille : comme Trilby.
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L’enfant venait de lire le charmant conte de
Charles Nodier1.
– À moins de grandes occasions, continua Fragola, à moins de choses sérieuses... Alors je me hasarde, je viens vous demander, chères sœurs, si vous m’aimez toujours ?
Un triple embrassement répondit à la question.
– Grandes occasions ?... choses sérieuses ?... répéta Régina. En effet, ton joli visage est triste.
– Te serait-il arrivé quelque malheur ? demanda madame de Marande.
– À toi... ou à lui ? demanda Carmélite, qui comprenait que les plus grands malheurs ne sont pas toujours ceux qui nous arrivent, à nous.
– Oh ! non, Dieu soit béni ! s’écria Fragola, ni à lui ni à moi ; mais à un ami.
– À quel ami ? demanda Régina.
– À l’abbé Dominique.
– Oh ! c’est vrai, s’écria Carmélite, son
1 Trilby, ou le Lutin d’Argail, nouvelle écossaise, par Charles Nodier, Paris, Ladvocat, 1822 qui conte l’histoire de l’amour impossible entre Jeannie la batelière et le lutin Trilby.
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père !...
– Condamné !
– À mort ?
– À mort.
Les jeunes filles poussèrent un faible cri.
Dominique avait été l’ami de Colomban, Dominique était leur ami.
– Que peut-on faire pour lui ? demanda Carmélite.
– Faut-il demander la grâce de M. Sarranti ? fit Régina. Mon père est assez bien avec le roi.
– Non, dit Fragola, il faut demander une chose moins difficile, ma bien-aimée Régina, et c’est toi qui demanderas cette chose.
– Laquelle ? Parle.
– Il faut demander une lettre d’audience au roi.
– Pour qui ?
– Pour l’abbé Dominique.
– Pour quel jour ?
– Pour aujourd’hui ?
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– N’est-ce que cela ?
– Oui... c’est du moins tout ce qu’il demande momentanément.
– Sonne, mon enfant, dit Régina à Abeille.
Abeille sonna.
Puis, revenant à Régina :
– Oh ! ma sœur, dit-elle, est-ce qu’on le tuera ?
– Nous ferons tout ce qu’il sera possible pour qu’un pareil malheur n’arrive pas, dit Régina.
En ce moment, Nanon parut.
– Faites atteler à l’instant, dit Régina, sans perdre une minute, et prévenez mon père que, pour affaire de la plus haute importance, je me rends aux Tuileries.
Nanon sortit.
– Chez qui vas-tu aux Tuileries ? demanda madame de Marande.
– Chez qui veux-tu que j’aille, sinon chez cette excellente duchesse de Berry ?
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– Oh ! tu vas chez Madame ? dit la petite
Abeille. Je veux y aller avec toi. Mademoiselle 1 m’a dit de venir toutes les fois que mon père ou toi viendriez faire la cour à Madame.
– Eh bien, soit ; viens !
– Oh ! quel bonheur ! quel bonheur ! s’écria Abeille.
– Chère enfant ! s’écria Fragola en embrassant la petite fille.
– Oui, et, pendant que ma sœur dira à Madame qu’il faut que l’abbé Dominique voie le roi, moi, je dirai à Mademoiselle que nous connaissons l’abbé, et qu’il ne faut pas qu’on fasse mal à son père.
Les quatre jeunes femmes pleuraient en entendant les naïves promesses de l’enfant, qui, sans bien savoir encore ce que c’était que la vie, luttait déjà contre la mort.
Nanon rentra et annonça que, le maréchal
1 Louise-Marie-Thérèse d’Artois, fille du duc et de la duchesse de Berry, née à Paris le 21 septembre 1819, qui épousera Charles de Parme.
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revenant lui-même des Tuileries, il y avait une voiture attelée dans la cour.
– Allons ! dit Régina, ne perdons pas un instant. Viens, Abeille, et fais ce que tu disais ; cela ne peut que te porter bonheur.
Puis, regardant la pendule et s’adressant à ses trois amies :
– Il est onze heures, dit-elle ; à midi, je serai de retour avec la lettre d’audience. Attends-moi, Fragola.
Et Régina sortit, laissant ses trois amies pleines de confiance dans l’influence de Régina, mais surtout dans la bonté bien connue de celle dont elle allait implorer l’auguste protection.
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