Les Mohicans de Paris 4
Le spectre.
CLXVII
L’église Saint-Germain-des-Prés, avec son porche roman, ses piliers massifs, ses cintres surbaissés, son parfum de VIIIe siècle, est une des églises les plus sombres de Paris, et, par conséquent, une de celles où l’on peut le plus facilement trouver l’isolement du corps et l’élévation de l’âme.
Ce n’était donc pas sans raison que Dominique, le moine indulgent, mais l’homme austère, avait choisi Saint-Germain-des-Prés pour y parler à Dieu de son père.
Il pria longtemps, et il était plus de cinq heures de l’après-midi lorsqu’il en sortit les mains perdues dans ses grandes manches, la tête inclinée sur sa poitrine.
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Il s’achemina lentement vers la rue du Pot-de-Fer, tout en espérant – d’une espérance bien vague et bien timide cependant – que son père, sorti de prison, serait venu le demander.
Aussi sa première question à la bonne femme qui cumulait près de l’abbé les fonctions de concierge et celles de femme de ménage fut-elle pour s’informer si personne ne l’avait demandé en son absence.
– Si fait, mon père, dit la concierge, un monsieur...
Dominique tressaillit.
– Son nom ? demanda-t-il.
– Il ne me l’a pas dit.
– Vous ne le connaissez pas ?
– Non... c’est la première fois qu’il vient.
– Vous êtes bien sûre que ce n’est point celui qui m’a apporté une lettre avant-hier ?
– Oh ! non, celui-là, je l’eusse bien reconnu : il n’y a pas deux figures aussi sombres à Paris.
– Pauvre père ! murmura Dominique.
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– Non, continua la concierge, la personne qui est venue deux fois – car elle est venue deux fois : une fois à midi et l’autre à quatre heures –, la personne qui est venue deux fois est maigre et chauve. C’est un homme d’une soixantaine d’années, qui a de petits yeux enfoncés dans la tête comme ceux d’une taupe, et qui a l’air tout malade. Du reste, vous le verrez probablement tout à l’heure ; car il a dit qu’il allait faire une course et qu’il reviendrait... Faudra-t-il le laisser monter ?
– Certes, dit l’abbé distrait ; car rien ne lui importait, en ce moment, que ce qui venait de son père.
Et, prenant sa clef, il s’apprêta à monter.
– Mais, dit la bonne femme, monsieur l’abbé...
– Quoi ?
– Vous avez donc déjeuné dehors ?
– Non, fit l’abbé en secouant la tête.
– Mais alors, vous n’avez pas mangé de la journée ?
– Je n’y ai pas songé... Vous irez chercher
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quelque chose chez le restaurateur, ce qu’il vous plaira.
– Si monsieur l’abbé voulait, dit la bonne femme en jetant un coup d’œil à son fourneau, j’ai d’abord un bon bouillon...
– Soit !
– Puis je lui mettrais deux côtelettes sur le gril ; cela lui vaudrait bien mieux que de la viande de restaurateur.
– Faites comme vous voudrez.
– Dans cinq minutes, le bouillon et les côtelettes seront chez vous.
L’abbé fit avec la tête un signe d’adhésion et monta l’escalier. Entré dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre. Les derniers rayons du soleil couchant se glissaient dorés entre les branches des arbres du Luxembourg, dont les bourgeons commençaient à se gonfler. Il y avait dans l’air cette petite brume violâtre qui annonce l’approche du printemps. L’abbé s’assit, appuya son coude sur le rebord de la fenêtre,regardant et écoutant des volées de moineaux francs qui
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gazouillaient avant de rentrer dans leurs charmilles.
La concierge, comme elle avait promis de le faire, monta le bouillon et les deux côtelettes ; puis, sans troubler le moine dans sa méditation, car elle était habituée à le voir méditer ainsi, elle plaça devant lui la table, et sur la table son dîner.
L’abbé avait pris l’habitude d’émietter du pain sur sa fenêtre, et les oiseaux, accoutumés à cette
sportule1, accouraient comme des clients romains à la porte de Lucullus ou de César.
Pendant un mois, la fenêtre était restée close ; pendant un mois, les oiseaux avaient appelé vainement leur ami ; pendant un mois, ils étaient venus se poser inutilement sur le rebord extérieur de cette fenêtre et regarder curieusement à travers la vitre.
La chambre était vide : l’abbé Dominique était à Penhoël.
Mais, lorsque les oiseaux virent la fenêtre ouverte, leur caquetage redoubla. On eût dit
1 Dons que les grands de Rome distribuaient quotidiennement à leurs clients.
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qu’ils s’annonçaient les uns aux autres cette bonne nouvelle. Enfin, quelques-uns d’entre eux, à la mémoire meilleure, se hasardèrent à venir voleter autour du moine.
Ce bruit d’ailes le tira de sa rêverie.
– Ah ! dit-il, pauvres petits, je vous oubliais, et vous vous souvenez ; vous êtes meilleurs que moi !
Et, prenant son pain comme il faisait autrefois, il l’émietta sur sa fenêtre.
Aussitôt, ce ne furent plus deux ou trois moineaux plus hardis qui se hasardèrent à s’approcher : ce fut tout le vol de ses anciens pensionnaires qui vint tourbillonner autour de lui.
– Libres, libres, libres ! murmurait Dominique ; vous êtes libres, charmants oiseaux, et mon père, lui, est prisonnier !
Et il retomba dans son fauteuil, où il demeura plongé pendant quelques instants dans une profonde rêverie.
Puis, enfin, machinalement, il but son bouillon et mangea ses côtelettes avec la croûte du pain
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dont il avait donné la mie aux oiseaux.
Cependant, le soleil descendait de plus en plus vers l’horizon ; il ne dorait plus que l’extrémité des branches et le sommet des cheminées. Les petits oiseaux s’en étaient allés, et on entendait au loin, dans les charmilles, leur caquetage, qui allait s’éteignant de plus en plus.
Toujours machinalement, Dominique étendit la main et déplia son journal.
Les deux premières colonnes contenaient le récit verbeux des événements de la veille. L’abbé Dominique, qui savait à quoi s’en tenir là-dessus, pour le moins aussi bien qu’un journal du ministère, sauta les deux colonnes ; mais, arrivé à la troisième, il lui passa comme un éblouissement devant les yeux ; tout son corps trembla, un frisson courut en lui de la tête aux pieds, une sueur froide inonda son front : il venait de voir trois fois répété, avant d’avoir rien lu, son nom, ou plutôt le nom de son père.
À propos de quoi le nom de M. Sarranti était-il trois fois répété dans les colonnes de ce journal ?
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Le pauvre Dominique venait de ressentir une commotion pareille à celle qui dut frapper les convives de Balthazar quand la main invisible traça sur la muraille les trois mots mortels et flamboyants.
Il se frotta les yeux comme si une image de sang l’aveuglait ; il essaya de lire ; mais le journal tremblait à ce point entre ses deux mains, que les lignes miroitaient en l’éblouissant comme les reflets d’une glace que l’on agite.
Enfin, il étendit la feuille sur ses genoux, la fixa de chaque côté avec ses deux mains, et, aux dernières lueurs du jour, il lut...
Vous devinez ce qu’il lut, n’est-ce pas ? Il lut la note terrible insérée dans les journaux, et que nous avons mise sous vos yeux ; la note dans laquelle son père était accusé de vol et d’assassinat !
Le tonnerre n’eût pas plus mortellement et plus brutalement terrassé un homme que ne le faisait l’effroyable article.
Mais, tout à coup, il bondit de son fauteuil à
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son secrétaire en s’écriant :
– Oh ! mais béni soit Dieu ! Cette calomnie, ô mon père ! va rentrer dans l’enfer d’où elle est sortie. Et, du tiroir, il tira le papier que nous connaissons, la confession écrite de M. Gérard. Il baisa ardemment le rouleau qui renfermait la vie d’un homme ; plus que sa vie, son honneur ! – l’honneur de son père !
Il l’ouvrit pour s’assurer que c’était bien le rouleau précieux, et que, dans sa précipitation, il ne se trompait pas ; et, ayant reconnu l’écriture, ayant relu le nom dont il était signé, il le baisa de nouveau ; puis, le passant sous sa robe, le pressant contre sa poitrine, il sortit de la chambre, ferma la porte, et descendit rapidement l’escalier.
Un homme montait l’escalier en même temps que l’abbé Dominique le descendait. Mais l’abbé ne faisait pas attention à cet homme ; il allait passer près de lui sans le remarquer, presque sans le voir, quand il se sentit arrêté par la manche de sa robe.
– Pardon, monsieur l’abbé, dit celui qui l’arrêtait, j’allais chez vous.
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Le timbre de cette voix fit tressaillir Dominique ; elle ne lui était pas inconnue.
– Chez moi ?... Plus tard, dit Dominique ; je n’ai pas le temps de remonter.
– Ni moi celui de revenir, dit l’homme en saisissant cette fois le bras du moine avec la manche. Dominique sentit s’abattre sur lui quelque chose comme une profonde terreur. Ces mains de fer qui lui comprimaient le bras semblaient les mains d’un squelette.
Il essaya de voir celui qui l’arrêtait ainsi au passage ; mais l’escalier était dans l’obscurité, un seul rayon de jour mourant filtrait par un œil-de-bœuf et éclairait un étroit espace.
– Qui êtes-vous et que me voulez-vous ? demanda le moine essayant, mais en vain, de dégager son bras.
– Je suis M. Gérard, dit l’homme, et je viens pour ce que vous savez.
Dominique jeta un cri.
Mais la chose lui paraissait tellement impossible, qu’avant d’y croire, au témoignage
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de ses oreilles il voulut joindre le témoignage de ses yeux.
Il prit l’homme à son tour par les deux bras et bondit avec lui jusqu’à ce rayon de jour rougeâtre, le seul qui éclairât l’escalier.
La tête du spectre se trouva dans la lumière.
C’était bien, en effet, M. Gérard.
L’abbé recula jusqu’au mur, l’œil effaré, les cheveux dressés sur la tête, ses deux mâchoires claquant l’une contre l’autre.
Là, il resta dans l’attitude d’un homme qui verrait un cadavre se dresser dans sa bière, et, d’une voix sourde, il laissa échapper ce seul mot :
– Vivant !
– Sans doute, vivant, dit M. Gérard. Dieu a eu pitié de mon repentir et m’a envoyé un bon jeune médecin qui m’a guéri.
– Vous ? s’écria l’abbé, qui se croyait en proie à quelque songe terrible.
– Eh bien, oui, moi... Je conçois que vous m’ayez cru mort, mais je ne le suis pas.
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– Et c’est vous qui êtes venu deux fois aujourd’hui déjà ?
– Et qui reviens une troisième... Je serais revenu dix fois ; je tenais, vous le comprenez bien, à ce que vous ne continuassiez pas à me croire mort.
– Mais pourquoi aujourd’hui plutôt qu’un autre jour ? demanda machinalement l’abbé en regardant l’assassin avec des yeux hagards.
– Mais vous n’avez donc pas lu les journaux ?... dit M. Gérard.
– Si fait, je les ai lus, répondit d’une voix sourde le moine, qui commençait à mesurer l’abîme en face duquel il se trouvait.
– Alors, si vous les avez lus, vous devez comprendre le but de ma visite.
Dominique comprenait, en effet, et une sueur froide lui coulait par tout le corps.
– Moi vivant, continua Gérard en baissant la voix, ma confession est nulle.
– Nulle ?... répéta machinalement le moine.
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– Oui, n’est-il pas défendu aux prêtres, sous peine de damnation éternelle, de révéler la confession sans en avoir obtenu la permission du pénitent ?
– Cette permission, s’écria le moine, vous me l’avez donnée.
– Moi mort, oui sans doute ; mais, vivant, je la retire.
– Malheureux ! s’écria le moine, et mon père ?
– Qu’il se défende, qu’il m’accuse, qu’il prouve ; mais vous, confesseur, silence !
– C’est bien, dit Dominique comprenant qu’il n’y avait pas à se débattre contre une fatalité qui se présentait à lui sous la forme d’un des dogmes fondamentaux de l’Église, c’est bien, misérable ! je me tairai.
Et, repoussant de la main Gérard, il fit un mouvement pour remonter chez lui. Mais Gérard se cramponna à lui.
– Que me voulez-vous encore ? demanda le moine.
– Ce que je veux ? dit l’assassin. Je veux le
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papier que, dans un moment de délire, je vous ai donné.
Dominique porta ses deux mains à sa poitrine.
– Vous l’avez, dit Gérard ; il est là... rendez-le-moi.
Et le moine sentit de nouveau sur son bras la pression de la main de fer, tandis que le doigt étendu de l’assassin touchait presque le manuscrit.
– Oui, il est là, dit l’abbé Dominique ; mais où il est, je vous jure, foi de prêtre, qu’il restera.
– Vous vouliez donc mentir à votre serment ? vous vouliez donc révéler la confession ?
– Je vous ai dit que j’acceptais le pacte, et que, vous vivant, je me tairais.
– Alors pourquoi gardez-vous ce papier ?
– Parce que Dieu est juste ; parce qu’il se peut que, par incident ou par justice, vous mouriez pendant le procès de mon père ; parce qu’enfin, si mon père est condamné à mourir sur l’échafaud, j’élèverai ce papier vers Dieu en disant : « Seigneur, toi qui es le Dieu suprême et juste,
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frappe le coupable et sauve l’innocent ! » Cela, misérable ! c’est dans mon droit d’homme et de prêtre, et j’userai de mon droit.
Alors, écartant violemment M. Gérard, qui s’était placé devant lui comme pour lui barrer le chemin, il remonta l’escalier, défendant, d’un geste impérieux, au meurtrier de le suivre, entra dans son appartement, dont il ferma la porte, et, allant tomber à genoux devant un crucifix :
– Mon Dieu, Seigneur, dit-il, vous qui voyez tout, vous qui entendez tout, vous venez de voir et d’entendre ce qui s’est passé ; mon Dieu, Seigneur, ce serait un sacrilège que d’appeler la main des hommes dans tout ceci... À vous la justice !
Puis il ajouta d’une voix sourde :
– Et, si vous ne faites pas justice, à moi la vengeance !
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