Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 77

Pages du PDF

Les Mohicans de Paris 4

Chapitre CLV

 

Steeple-chase.

 

Le 27 mars, aux premières heures du matin, la

petite ville de Kehl 1 – si toutefois on peut appeler Kehl une ville –, la petite ville de Kehl, disons-nous, avait été mise en rumeur par l’arrivée de deux chaises de poste qui descendaient l’unique rue de la ville avec une telle rapidité, que l’on pouvait craindre qu’au moment d’enfiler le pont de bateaux qui conduit en France, le moindre manque de direction ne jetât chevaux, postillons, chaises de poste et voyageurs dans le fleuve, au nom et aux légendes poétiques, qui sert, à l’est, de frontière à la France.

Cependant, les deux chaises de poste, qui semblaient lutter de vitesse, ralentirent le pas aux deux tiers de la rue, et finirent par s’arrêter

1 Vis-à-vis de Strasbourg.

 

4

devant la grande porte d’une auberge au-dessus de laquelle grinçait une tôle représentant un homme coiffé d’un chapeau à trois cornes, chaussé de longues bottes, vêtu d’un habit bleu à revers rouges, orné d’une queue gigantesque, et sous les pieds éperonnés duquel on pouvait lire ces trois mots : Au grand Frédéric.

L’aubergiste et sa femme – qui, au bruit du tonnerre lointain que faisaient les roues des deux voitures, étaient accourus sur le pas de leur porte, et à qui la rapidité des deux voitures avait fait perdre l’espoir d’héberger des voyageurs brûlant le pavé d’une si terrible façon –, l’aubergiste et sa femme, en voyant, à leur inexprimable satisfaction, les deux chaises de poste s’arrêter devant leur maison, s’élancèrent, l’aubergiste à la portière de la première voiture, la femme de l’aubergiste à la portière de la seconde.

De la première voiture, sortit vivement un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’une redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, d’un pantalon noir et d’un chapeau à larges bords. Il avait la moustache rude, l’œil ferme, le sourcil

 

5

bien arqué, les cheveux coupés en brosse : le sourcil était noir comme l’œil qu’il ombrageait, mais cheveux et moustaches commençaient à grisonner. Il était enveloppé d’un grand manteau.

De la seconde voiture, descendit avec dignité un majestueux gaillard vigoureusement bâti, autant qu’on en pouvait juger, sous sa polonaise à brandebourgs d’or et sous son manteau hongrois, ou pour mieux dire le véritable nom du vêtement, sous sa gouba chargée de broderies, dans laquelle il était enveloppé de la tête aux pieds.

À voir cette riche pelisse, l’aisance avec laquelle elle était portée, l’air digne de celui qui la portait, on eût offert de parier que le voyageur était quelque noble hospodar valaque venant de

Jassy1 ou de Bucarest, ou tout au moins quelque riche magyar arrivant de Pesth et se rendant en France pour faire ratifier quelque note diplomatique. Mais on n’eût point tardé à voir qu’on avait perdu la gageure, en dévisageant de

1 Jassy ou Iassy, ville de Roumanie, ancienne capitale de la Moldavie. Sous la domination turque, le titre de hospodar (du slave gospod, maître) était donné aux souverains de Moldavie et de Valachie.

 

6

près le noble étranger ; car, malgré les favoris épais qui encadraient son visage, malgré les deux immenses moustaches retroussées qu’il tordait en croc avec une insouciance affectée, on eût bien vite reconnu, sous cette aristocratique apparence, des conditions premières de vulgarité qui eussent fait descendre l’inconnu du rang princier ou aristocratique qu’on lui avait accordé, au premier abord, à celui d’intendant de grande maison ou d’officier de troisième ordre.

Et, en effet, de même que le lecteur a déjà sans doute reconnu M. Sarranti dans le voyageur descendant de la première voiture, de même il a, nous n’en doutons pas, reconnu maître Gibassier dans celui qui descendait de la seconde.

On se souvient que M. Jackal, parti avec Carmagnole pour Vienne, avait chargé Gibassier d’attendre M. Sarranti à Kehl. Gibassier s’était prélassé quatre jours à l’hôtel de la Poste ; puis, le soir du cinquième, il avait vu poindre à l’horizon Carmagnole, lequel passait en courrier, et, en passant, le prévenait, de la part de M. Jackal, que, M. Sarranti devant arriver dans la

 

7

matinée du lendemain 26, il eût, lui, Gibassier, à remonter jusqu’à Steinbach, où il trouverait une chaise de poste qui l’attendrait à l’hôtel du Soleil, et, dans cette chaise de poste, tous les déguisements nécessaires à l’exécution des ordres qu’il avait reçus.

Ces ordres étaient bien simples, mais, pour être bien simples, n’en étaient pas plus faciles à exécuter : ils consistaient à ne pas perdre de vue M. Sarranti, à se cramponner à lui comme son ombre pendant toute la route, et, arrivé à Paris, à s’attacher à sa personne – et tout cela si adroitement, que M. Sarranti ne pût prendre aucun soupçon.

M. Jackal s’en rapportait à l’habileté bien connue de Gibassier à changer de costume et de figure.

Gibassier était parti à l’instant même pour Steinbach, avait trouvé l’hôtel, dans l’hôtel la voiture, et, dans la voiture, tout un assortiment de costumes, parmi lesquels il avait choisi, comme le plus chaud pour le voyage, celui dont nous l’avons vu affublé au moment où il a reparu à nos

 

8

yeux.

Mais, à son grand étonnement, la journée du 26 s’était écoulée, et une partie de la nuit avait suivi la journée sans qu’il eût vu paraître aucun voyageur dont le signalement s’accordât avec celui qui lui était donné.

Enfin, vers deux heures du matin, il avait entendu les claquements d’un fouet et les tintements des grelots. Il avait fait mettre les chevaux à sa chaise, n’était resté que le temps de s’assurer que le voyageur annoncé par le double bruit était bien M. Sarranti, et, à peu près certain qu’il tenait son homme, il avait ordonné au postillon de partir en marchant au train ordinaire.

Dix minutes après lui, M. Sarranti, qui ne s’était arrêté que le temps nécessaire pour changer de chevaux et prendre un bouillon, était parti à son tour, courant après celui qui était chargé de le suivre.

Ce qu’avait prévu Gibassier arriva. À deux lieues de Steinbach, il avait été rejoint par M. Sarranti ; mais, comme les règlements de la poste ne veulent pas qu’un voyageur dépasse l’autre

 

9

sans la permission de celui-ci, attendu qu’il pourrait prendre au prochain relais les seuls chevaux de l’écurie, les deux voitures se suivirent pendant quelque temps sans que la seconde osât passer la première. Enfin, M. Sarranti, impatienté, avait fait demander à Gibassier la permission de le primer. La permission avait été accordée avec une courtoisie qui avait fait que M. Sarranti était descendu lui-même de voiture pour venir remercier le gentilhomme hongrois ; après quoi, on s’était salué de part et d’autre, M. Sarranti était remonté dans sa voiture, et, fort de la permission, était parti comme le vent.

Gibassier l’avait suivi, mais, cette fois, en recommandant au postillon, quelque train qu’allât M. Sarranti, de marcher du même train que lui.

Le postillon avait obéi, et nous avons vu les deux chaises de poste entrer au grand galop dans la ville de Kehl et s’arrêter à l’hôtel du Grand-Frédéric.

Après s’être salués courtoisement, mais sans échanger une seule parole, les deux voyageurs étaient entrés dans l’auberge, avaient gagné la

 

10

salle à manger, s’étaient assis chacun à une table, et avaient demandé à déjeuner, M. Sarranti en excellent français, Gibassier avec un accent allemand très prononcé.

Toujours silencieux, Gibassier avait dédaigneusement goûté à tous les plats qu’on lui avait servis, et, sa dépense payée, voyant M. Sarranti se lever, il s’était levé à son tour et avait lentement et silencieusement regagné sa voiture.

Les deux chaises de poste avaient alors repris leur course effrénée, la voiture de M. Sarranti précédant toujours celle de Gibassier, mais d’une vingtaine de pas seulement.

Au moment d’arriver, vers le soir, à Nancy, le postillon de M. Sarranti, qui, premier garçon de noces d’un de ses cousins, avait trouvé assez mal plaisant de quitter le dîner pour un relais de onze lieues, aller et retour, le postillon de M. Sarranti, prévenu par son camarade que son voyageur désirait aller vite et payait bien, avait fait prendre à ses chevaux un galop enragé, grâce auquel il eût gagné une bonne heure et demie sur les deux postes, et fût revenu à temps pour ouvrir le bal,

 

11

si, au moment d’arriver le soir à Nancy, comme nous disions, chevaux, postillon et voiture n’eussent, dans une descente rapide, fait une si effrayante culbute, qu’un cri de douleur s’échappa de la poitrine du sensible Gibassier, qui s’élança de sa chaise de poste pour porter secours à M. Sarranti.

Gibassier agissait ainsi pour l’acquit de sa conscience, car, après la culbute qu’il venait de voir faire à la voiture, il avait la conviction que le voyageur qu’elle renfermait avait plus besoin des consolations d’un prêtre que des secours d’un compagnon de voyage.

À son grand étonnement, il trouva M. Sarranti sain et sauf. Le postillon lui-même n’avait qu’une épaule démise et un pied foulé. Mais, si la Providence, en bonne mère qu’elle était, avait sauvegardé les hommes, elle avait pris sa revanche à l’endroit des bêtes de la voiture : un des chevaux était tué roide ; le second paraissait avoir la cuisse cassée. Un des essieux de la voiture était brisé, et tout un côté de la caisse, celui sur lequel on avait versé, était en cannelle.

 

12

On ne pouvait donc sérieusement songer à se remettre en route.

M. Sarranti poussa quelques jurons qui ne révélaient pas un caractère d’une patience angélique. Mais il fallait en prendre son parti, ce que, bien à contrecœur, il allait faire sans doute, si le magyar Gibassier, dans un langage moitié français, moitié allemand, mais qui, en réalité, n’était ni l’un ni l’autre, n’eût offert à son malheureux compagnon de route une place dans sa voiture.

L’offre était si opportune et en même temps semblait faite de si bon cœur, que M. Sarranti n’hésita point à accepter.

On transborda le bagage de la première voiture dans la seconde, on promit au postillon de lui envoyer du secours de Nancy, dont on n’était plus éloigné que d’une petite lieue, et l’on se remit en route avec la même vitesse.

Les premiers compliments offerts et reçus, Gibassier, qui n’était pas certain de parler le pur allemand et qui redoutait que M. Sarranti, si Corse qu’il fût, ne connût à fond cet idiome,

 

13

Gibassier avait soigneusement évité toute interrogation, se contentant de répondre aux paroles de politesse de son compagnon par des oui et des non dont l’accent se rapprochait de plus en plus de la langue française.

On arriva à Nancy ; on s’arrêta à l’hôtel du Grand-Stanislas, qui est en même temps celui de la Poste.

M. Sarranti descendit de voiture, renouvela ses remerciements à son compagnon le magyar, et voulut se retirer.

– Vous avez tort, monsieur, dit Gibassier ; vous m’avez l’air pressé d’arriver à Paris : votre voiture ne sera point raccommodée avant demain, et vous perdrez un jour.

– Cela me contrarierait d’autant plus, dit Sarranti, que même accident m’est déjà arrivé en sortant de Ratisbonne, et que j’ai perdu vingt-quatre heures.

Gibassier s’expliqua seulement alors le retard qui l’avait tant inquiété à Steinbach.

– Mais, continua M. Sarranti, je n’attendrai

 

14

pas que ma voiture soit raccommodée, j’en achèterai une autre.

Et, en effet, il donna l’ordre au maître de poste de lui trouver une voiture, quelle qu’elle fût, calèche, coupé, landau ou même cabriolet, avec laquelle il pût continuer sa route à l’instant même.

Gibassier pensa que, si rapidement que la voiture fût trouvée, il aurait bien le temps de dîner pendant que son compagnon de route l’examinerait, en discuterait le prix et y ferait charger ses bagages. Il n’avait rien pris depuis le matin huit heures, à Kehl, et, quoique son estomac pût, dans un cas extrême, rivaliser de frugalité avec celui du chameau, justement parce que ce cas pouvait se présenter, le prudent Gibassier ne laissait jamais, quand elle s’offrait, échapper l’occasion de le ravitailler.

Sans doute M. Sarranti, de son côté, jugea à propos de prendre les mêmes précautions que le digne magyar ; car tous deux, comme ils avaient fait le matin, s’asseyant chacun à une table différente, sonnèrent pour appeler le garçon, et,

 

15

avec une intonation qui indiquait une louable unanimité d’opinions, se contentèrent de prononcer ces trois mots :

– Garçon, un dîner !

 

16