Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 28 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Causerie conjugale.

CLXXXI

 

 

Vue du lit, cette petite serre était un spectacle adorable.

Aussi, comme nous l’avons dit tout à l’heure, la personne qui était couchée dans le lit, et qui, appuyée sur le coude, tenait un livre de l’autre main, cette personne levait-elle les yeux au-dessus de son livre, et laissait-elle errer ses regards au milieu des sentiers lilliputiens que traçait çà et là la lumière dans le pays enchanté qu’elle voyait à travers une glace comme à travers un rêve.

Si elle aimait, elle devait chercher des yeux les rameaux fleuris, amoureusement entrelacés, où elle voudrait poser son nid ; si elle n’aimait pas, elle devait demander à la vie luxuriante de cette magnifique végétation l’ineffable secret de

 

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l’amour dont chaque feuille, chaque fleur, chaque parfum, dévoilaient chastement et mystérieusement les premiers mots.

Et, maintenant que nous croyons avoir suffisamment décrit cet Éden inconnu de la rue d’Artois, parlons de l’Ève qui l’habitait.

Oui, Ève est bien le nom que méritait Lydie, ainsi rêveusement accoudée et lisant les Méditations de Lamartine ; regardant, à chacune des strophes – strophes parfumées ! – s’entrouvrir les boutons des plantes, et continuant ainsi, dans la nature, le rêve commencé dans le livre. Oui, c’était une Ève véritable, rose, fraîche et blonde ; Ève au lendemain du péché, laissant errer son regard sur tout ce qui l’entourait ; Ève tremblante, inquiète, palpitante, cherchant anxieusement le secret de ce paradis, où l’on sentait bien qu’elle avait été deux, et où elle était tout attristée de se retrouver seule ; appelant, enfin, par les battements de son cœur, par les éclairs de ses yeux, par les frissons de ses lèvres, ou le Dieu qui l’avait fait naître, ou l’homme qui l’avait fait mourir.

 

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Enveloppée comme elle l’était dans des draps de fine batiste, le cou entouré d’une palatine de duvet, la lèvre humide, l’œil en feu, la joue en fleur, un sculpteur d’Athènes ou de Corinthe n’eût pas rêvé un autre modèle, un type plus complet et plus achevé pour une statue de Léda.

Elle avait, en effet, de la Léda enlacée par le cygne, la rougeur amoureuse et la voluptueuse contemplation. En la voyant ainsi, l’auteur de la Psyché, cette Ève païenne, Canova en eût fait un chef-d’œuvre de marbre qui eût détrôné sa Vénus Borghèse ; Corrège en eût fait quelque Calypso rêveuse ayant derrière elle un Amour caché dans un coin de draperie ; Dante en eût fait la sœur aînée de Béatrix et eût demandé à être conduit par elle à travers les détours de la terre, comme il avait été conduit par la sœur cadette à travers les détours du ciel.

Mais, à coup sûr, poètes, peintres et sculpteurs se fussent inclinés devant la merveilleuse personne en qui résidaient à la fois, par un incompréhensible mélange, la pudeur de la jeune fille, le charme de la femme, la sensualité de la

 

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déesse ; oui, la dixième, la quinzième, la vingtième année, l’année enfantine, l’année nubile, l’année amoureuse, ces trois années qui font la trilogie de la jeunesse, qui viennent, chacune à son tour, au devant de l’enfant, de la jeune fille et de la femme, et qui, une fois dépassées, restent en arrière ; ces trois années, comme les Trois Grâces de Germain Pilon, semblaient faire cortège à la créature privilégiée dont nous essayons de tracer le portrait, et effeuiller ensemble sur son front les fleurs aux plus purs parfums, aux plus fraîches couleurs.

Selon la manière de la regarder, elle apparaissait : un ange l’eût prise pour sa sœur, Paul pour Virginie, Desgrieux pour Manon Lescaut.

D’où lui venait cette triple beauté, incomparable, étrange, inexplicable ? C’est ce que nous tâcherons, non pas d’expliquer, mais de faire comprendre dans la suite de notre récit, réservant ce chapitre, ou plutôt le chapitre suivant, à la conversation de madame de Marande et de son mari.

 

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Ce mari va entrer tout à l’heure ; c’est lui que la belle Lydie attend dans une distraction si profonde ; mais, à coup sûr, ce n’est pas lui que son vague regard cherche dans les demi-teintes de l’appartement et dans les pénombres de la serre.

Il lui a, cependant, d’une façon bien tendre demandé cette permission dont il va profiter, de venir un instant causer avec elle dans son appartement avant d’aller se renfermer chez lui.

Eh quoi ! tant de beauté, tant de jeunesse, tant de fraîcheur, tout ce que l’homme, arrivé à sa vingt-cinquième année, c’est-à-dire à l’apogée de sa jeunesse, peut rêver de plus idéal, et ce qu’il ne rencontre jamais ; eh quoi ! tant de bonheur, tant de joie, tant d’ivresse, tous ces trésors appartiennent à un seul homme ; et cet homme, c’est ce banquier blond, frais, rose, pimpant, poli et spirituel, c’est vrai, mais sec, froid, égoïste, ambitieux, que nous connaissons ! tout cela est à lui, comme son hôtel, comme ses tableaux, comme sa caisse !

Quelle aventure mystérieuse, quelle puissance

 

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sociale, quelle tyrannique et implacable autorité, ont pu lier l’un à l’autre ces deux êtres si dissemblables – en apparence du moins –, ces deux voix si peu faites pour se parler, ces deux cœurs si mal faits pour s’entendre ?

Probablement, nous le saurons plus tard. En attendant, écoutons-les causer, et peut-être un regard, un signe, un mot de l’un de ces deux enchaînés nous mettra-t-il sur la trace d’événements encore cachés pour nous dans la nuit sombre du passé.

Tout à coup, la belle rêveuse crut entendre le sourd froissement des tapis dans la chambre précédente ; si léger que fût le pas qui s’approchait, le parquet craqua sous lui. Madame de Marande passa une dernière et rapide revue de sa toilette ; elle croisa plus étroitement sur son cou sa pelisse de cygne ; elle tira plus avant sur ses poignets la dentelle de sa chemise de nuit, et, voyant que tout le reste de sa personne était voilé d’une façon irréprochable, elle ne fit plus le moindre mouvement pour en changer la disposition.

 

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Seulement, elle renversa sur le lit son livre ouvert, leva un peu le front, de manière à ce que ce fût, non pas le haut de sa tête mais son menton qui plongeât dans sa main, et, dans cette posture, où il y avait encore plus d’indifférence que de coquetterie, elle attendit son seigneur et maître.

M. de Marande souleva la tapisserie, mais s’arrêta sur le seuil de la porte.

– Puis-je entrer ? demanda-t-il.

– Certainement... Ne m’aviez-vous pas dit que vous viendriez ? Je vous attends depuis un quart d’heure.

– Oh ! que me dites-vous là, madame ?... Quand vous devez être si fatiguée ! J’ai été indiscret, n’est-ce pas ?

– Non, venez !

M. de Marande s’approcha, fit un salut plein de grâce, prit la main que lui tendait sa femme, s’inclina sur cette main au poignet délicat, aux doigts blancs et effilés, aux ongles roses, et y posa si légèrement ses lèvres, que madame de Marande comprit l’intention plutôt qu’elle ne

 

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sentit le baiser.

La jeune femme interrogea des yeux son mari.

Il était facile de voir que rien n’était plus inaccoutumé qu’une pareille visite de la part de M. de Marande ; et, cependant, il était facile de voir aussi que cette visite n’était ni désirée ni redoutée : c’était plutôt la visite d’un ami que celle d’un époux, et Lydie paraissait même attendre avec plus de curiosité que d’inquiétude.

M. de Marande sourit ; puis, avec sa voix la plus douce :

– Que je vous fasse avant tout mes excuses, madame, de vous venir visiter si tard, ou plutôt si matin. Croyez bien que, si les occupations les plus graves ne devaient pas me retenir toute la journée hors de l’hôtel, j’aurais attendu une plus favorable occasion pour causer confidentiellement avec vous.

– Quelle que soit l’heure que vous choisissiez pour causer avec moi, monsieur, dit madame de Marande d’une voix affectueuse, c’est toujours une occasion précieuse, d’autant plus précieuse

 

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qu’elle est plus rare.

M. de Marande s’inclina, mais, cette fois, en signe de remerciement ; puis, approchant une bergère, il s’assit, appuyant le bras du fauteuil au lit de madame de Marande, de manière à se trouver en face d’elle.

La jeune femme laissa retomber sa tête sur sa main et attendit.

– Permettez, madame, dit M. de Marande, qu’avant d’entrer en matière, ou, si vous le préférez, qu’afin d’y mieux entrer, je vous renouvelle mes compliments bien sincères sur votre rare beauté, qui grandit tous les jours, et qui, cette nuit, semblait arrivée véritablement à l’apogée de la beauté humaine.

– En vérité, monsieur, je ne sais comment répondre à une pareille courtoisie : elle me cause d’autant plus de joie que vous me mesurez d’habitude les compliments avec une certaine épargne... Laissez-moi m’en plaindre, sans vous le reprocher.

– N’accusez de mon avarice que l’amour

 

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jaloux du travail, madame... Tout mon temps est consacré à la tâche que je me suis imposée ; mais si, un jour, il m’était permis de passer une partie de mes heures dans le doux loisir que vous me faites en ce moment, croyez que ce jour serait un des plus beaux de ma vie.

Madame de Marande leva les yeux sur son mari, et, comme si rien ne pouvait lui sembler plus étrange que ce qu’il venait de lui dire, elle le regarda avec étonnement.

– Mais il me semble, monsieur, répondit-elle avec tout le charme qu’elle put donner à sa voix, que, toutes les fois que vous souhaiterez avoir ce loisir, vous n’aurez qu’à faire ce que vous avez fait ce matin : me prévenir que vous désirez me voir, ou même, ajouta-t-elle en souriant, vous présenter chez moi sans me prévenir.

– Vous savez, dit M. de Marande en souriant à son tour, que ce ne sont point là nos conditions.

– Ces conditions, monsieur, c’est vous qui les avec dictées, et non pas moi ; je les ai acceptées, voilà tout. Ce n’était point à celle qui, ne vous apportant aucune dot, recevait de vous sa fortune,

 

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sa position... et même l’honneur de son père, à faire des conditions, ce me semble.

– Croyez-vous, chère Lydie, que le moment soit venu de changer quelque chose à ces conditions, et ne vous paraîtrais-je pas bien importun si, ce matin, par exemple, je venais brutalement jeter mon réalisme conjugal au milieu des rêves que vous avez faits cette nuit, et que vous faites peut-être encore en ce moment où je vous parle ?

 

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