Les Mohicans de Paris 4
La visite.
CCIII
En effet, soit que le vent d’ouest eût, depuis de longues années, poussé contre la porte des nuages de poussière, et que la pluie, en tombant, en eût fait un mortier ; soit que ce fût un simple renflement du sol, il s’était formé, en deçà de la grille, du côté du jardin, un monticule d’un pied, de dix-huit pouces peut-être de hauteur, caché par les grandes herbes montant le long des barreaux de fer.
Au bout d’un instant, l’homme noir revint avec une pioche. À travers la grille, et avec les proportions gigantesques que mon imagination donnait, dans son exaltation, aux objets les plus ordinaires, il me fit l’effet d’un Gaulois armé de sa framée ; il n’y avait que cet épiderme couleur de suie qui nuisît à la ressemblance.
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Il se mit à piocher la terre, poussant, à chaque fois que retombait son outil, une espèce de gémissement pareil à ceux que profèrent les boulangers et qui leur font donner le nom de geindres.
C’était l’époque où Loëve-Weimars venait de traduire Hoffmann ; j’avais la tête pleine des histoires d’Olivier Brunon, du Majorat, du Chat Mürr, du Violon de Crémone ; j’étais convaincu que je nageais en plein fantastique.
Enfin, au bout de quelques instants, l’homme noir cessa son travail et s’appuya sur sa pioche en disant :
– À votre tour !
– Comment, à mon tour ?
– Oui... Poussez !
J’obéis à cette injonction : je poussai la porte des pieds et des mains ; elle fit encore quelques façons pendant un instant, puis, enfin, elle se décida, s’ouvrit tout à coup, et si violemment, qu’elle frappa au front l’homme noir et le renversa étendu dans l’herbe.
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Le chien, prenant sans doute cet accident pour une déclaration de guerre, se mit à aboyer avec furie, cramponné sur ses quatre pattes, et tout prêt à s’élancer sur moi.
Je me disposai pour une double défense ; car je ne doutais pas qu’en se relevant, l’homme noir ne fondît sur moi... Mais, à mon grand étonnement, du fond de l’herbe où il était enseveli, mon guide imposa silence à l’animal furieux, et, en murmurant : « Ce n’est rien ! » se releva et reparut à la surface de l’herbe.
Quand je dis à la surface, je dis la pure et simple vérité ; car, lorsque l’homme noir eut repris sa marche en m’invitant à le suivre, nous avions de l’herbe jusqu’au cou. Le sol craquait sous mes pieds ; il me semblait que je marchais sur des cosses de marrons ; il y avait certainement, au-dessus de la terre, une couche de mousse, de feuilles mortes et de lierre d’une épaisseur d’un pied au moins.
J’allais m’élancer au hasard dans le fourré, quand mon guide m’arrêta.
– Un moment ! dit-il.
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– Qu’y a-t-il donc encore ? demandai-je.
– Il s’agit de fermer la porte, il me semble.
– Inutile, puisque nous allons sortir tout à l’heure.
– On ne sort point par ici, me répondit l’homme noir en me jetant un regard torve qui me fit chercher dans ma poche si je n’y trouverais pas une arme quelconque.
– Et pourquoi ne sort-on point par ici ? demandai-je.
– Parce que c’est la porte d’entrée.
Cet argument, tout vague qu’il était, me satisfit ; j’étais décidé à pousser l’aventure jusqu’au bout. La porte fermée, nous nous mîmes en marche.
Il me semblait pénétrer dans cette impénétrable forêt vierge dont on voit la gravure sur les boulevards : rien n’y manquait, pas même l’arbre couché qui sert de pont pour passer le ravin. Les lierres s’élançaient comme des furies du pied des arbres, et retombaient pendants et échevelés dans l’espace ; vingt plantes à tiges
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volubiles, convolvulacées comme les liserons, s’enroulaient, s’enlaçaient, se tordaient, s’étreignaient étroitement sous le regard de la lune, dans ce grand hamac de verdure que formait la forêt.
Si la fée des plantes, sortant tout à coup du calice d’une fleur ou du tronc d’un arbre, m’eût proposé de passer ma vie avec elle dans cet adorable fouillis, il est probable que j’eusse accepté, sans m’inquiéter de ce que pourrait dire ou penser cette autre fée qui m’attendait rue d’Enfer.
Ce ne fut point la fée qui sortit de son palais de verdure : ce fut mon guide, qui, faisant tournoyer son bâton et abattant impitoyablement çà et là toutes les têtes des plantes qui se trouvaient à sa portée, me conduisit à un fourré plus épais qu’aucun de ceux que j’eusse encore franchis, en me disant d’une voix rude :
– Passez !
Le chien passa le premier.
Je passai après lui.
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L’homme noir me suivait, et je n’étais pas sans inquiétude, relativement à ce nouvel ordre introduit dans la marche de notre caravane : je m’étais présenté comme un acheteur ; un acheteur est riche, et un coup de bâton sur l’occiput est si vite donné !
Je regardai derrière nous : derrière nous, le buisson était déjà refermé. Tout à coup, je me sentis saisi et tiré en arrière par le collet de ma redingote... Je crus le moment de la lutte arrivé. Je me retournai.
– Arrêtez donc ! me dit l’homme noir.
– Et pourquoi m’arrêter ?
– Est-ce que vous ne voyez pas ce puits qui est devant vous ?
– Je regardai à l’endroit indiqué : je vis un cercle noir tracé sur le sol, et je reconnus, en effet, à fleur de terre, l’ouverture d’un puits.
Un pas de plus et je disparaissais précipité !
Ah ! je l’avoue, cette fois, un frisson passa dans mes veines.
– Un puits ? répétai-je.
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– Oui, et qui donne dans les catacombes, à ce qu’il paraît.
Et l’homme noir chercha une pierre, qu’il jeta dans le gouffre.
Quelques instants qui me parurent sans fin, dix secondes peut-être, s’écoulèrent. Enfin, j’entendis un bruit sourd, un écho souterrain : la pierre avait touché le fond.
– Il est déjà tombé un homme, continua tranquillement mon guide, et vous comprenez bien qu’on ne l’a jamais revu... Passons !
Je contournai le puits en décrivant le cercle le plus large qu’il me fût possible de décrire.
Cinq minutes après, j’étais sorti sain et sauf du fourré ; mais, comme j’arrivais sur la lisière, je me sentis vigoureusement saisi par le bras.
Au reste, je commençais à me faire aux étranges allures de mon guide ; puis, au lieu d’être en pleine obscurité, comme je l’étais cinq minutes auparavant, nous nous trouvions sous un rayon de lune.
– Eh bien ? demandai-je assez tranquillement.
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– Eh bien, répondit l’homme noir en me montrant du doigt un sycomore, voici l’arbre.
– Quel arbre ?
– Le sycomore, parbleu !
– Je vois bien que c’est un sycomore... Mais après ?
– Voilà la branche.
– Quelle branche ?
– La branche à laquelle il s’est pendu.
– Qui cela ?
– Le pauvre Georges.
Je me rappelai, en effet, cette histoire de pendu dont j’avais vaguement entendu parler.
– Ah ! ah ! dis-je. Et qui était ce pauvre Georges ?
– Un pauvre garçon que l’on appelait ainsi.
– Et pourquoi l’appelait-on ainsi ?
– Parce que c’était un pauvre garçon.
– Et pourquoi était-ce un pauvre garçon ?
– Puisque je vous dis qu’il s’est pendu.
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– Mais pourquoi s’est-il pendu ?
– Parce que c’était un pauvre garçon.
Je vis qu’il serait inutile de pousser plus loin l’interrogatoire. Mon guide fantastique commençait à m’apparaître sous son véritable point de vue, c’est-à-dire comme un idiot.
À mon tour, je le saisis par le bras, et je sentis qu’il tremblait. Je lui adressai quelques questions nouvelles, et je m’aperçus que le tremblement de son corps était passé jusque dans sa voix. Alors je compris que sa répugnance à me faire visiter le jardin et la maison pendant la nuit n’était autre chose que de la crainte.
Restait à m’expliquer la couleur sombre des vêtements, du visage et du chien ; j’allais demander là-dessus une explication, mais mon guide ne m’en laissa pas le temps, et, comme s’il eût eu hâte de s’éloigner de l’arbre maudit, il s’élança de nouveau dans le bois en disant :
– Allons, finissons-en : venez ! Et, cette fois, il passa le premier. Nous entrâmes de nouveau dans le bois ; c’était une forêt d’un arpent, mais dont
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les arbres étaient tellement gros et tellement serrés les uns contre les autres, qu’elle semblait avoir une lieue.
Quant à la maison, c’était l’idéal du genre : tout y était défoncé, lézardé, en ruine ; on y montait par un escalier à perron de quatre ou cinq marches ; puis, de cette espèce de plate-forme, on parvenait dans la pièce donnant sur la rue de l’Est par un second escalier, en pierre toujours, et à colimaçon ; seulement, les marches en étaient disjointes, et, en vingt endroits différents, on devait voir le jour au travers.
J’allais monter ; mais, pour la troisième fois, je sentis la main de mon guide qui me tirait en arrière.
– Eh ! monsieur, me dit-il, que faites-vous ?
Je visite la maison.
– Gardez-vous en bien ! elle ne tient à rien, la maison, et, en soufflant un peu fort dessus, on la ferait tomber.
Et, en effet, soit que quelqu’un ait soufflé trop fort dessus – le vent du nord, par exemple –, soit
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qu’il n’y ait pas même eu besoin de souffler dessus, une partie du bâtiment s’est écroulée aujourd’hui.
Je descendis non seulement les deux marches de l’escalier en colimaçon que j’avais déjà montées, mais encore les quatre ou cinq marches du perron.
Ma visite était terminée ; il ne me restait plus qu’à sortir. Mais par où sortait-on ? On eût dit que mon guide devinait mon désir et qu’il le partageait vivement ; car, se retournant vers moi :
– Vous en avez assez, n’est-ce pas ? dit-il.
– Ai-je tout vu ?
– Absolument tout.
– Eh bien, alors, sortons !
Il ouvrit une petite porte invisible dans l’obscurité, cachée qu’elle était sous une voûte, et nous nous trouvâmes dans la rue de l’Est.
Je suivis machinalement mon homme jusqu’à sa cave : j’étais curieux de voir Cacus rentrer dans son antre.
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En notre absence, la cave s’était illuminée : un chandelle brûlait près de la porte. Au bas de l’escalier, un homme attendait, si semblable à celui auquel j’avais eu affaire, qu’on eût cru que c’était son ombre : il était noir comme lui des pieds à la tête.
Les deux nègres allèrent au-devant l’un de l’autre et se serrèrent la main ; puis ils entamèrent la conversation dans une langue qui d’abord me parut étrangère, mais que bientôt, grâce à l’attention que j’y prêtai, je reconnus être de l’auvergnat.
Une fois sur la piste, le reste n’était pas difficile à trouver.
J’avais eu tout simplement affaire à un membre de l’honorable confrérie des charbonniers ; la nuit et mon imagination surtout avaient grandi et poétisé les objets.
Je donnai trois francs à mon guide pour la peine que je lui avais causée ; il ôta alors son chapeau, et, à la raie couleur de chair qui apparut à la place où le frottement du feutre avait enlevé le charbon, je vérifiai l’exactitude de ma
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découverte.
Et, maintenant, si, plus de vingt-huit ans après, j’ai recherché ce souvenir au fond de ma mémoire et l’ai placé ici, d’une façon un peu insolite peut-être, c’est que je tenais à faire connaître au lecteur la localité dans laquelle nous le transportons.
C’est donc dans ce jardin désert de la rue de l’Est, près de cette maison solitaire et à moitié écroulée, que nous le prions de nous suivre pendant la nuit du 21 mai 1827.
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