Les Mohicans de Paris 4
Ce qui se passait aux Tuileries et dans les rues de Paris tandis que M. Camille de Rozan et Mlle Suzanne de Valgeneuse valsaient au bal de Mme de Marande.
CLXXVII
Ce qui se passait aux Tuileries et dans les rues
de Paris tandis que M. Camille de Rozan et Mlle Suzanne de Valgeneuse valsaient au bal de Mme
de Marande.
Pendant ce temps, les gardes nationaux revenaient dans leurs quartiers ; mais, avant de revenir dans leurs quartiers, ils avaient commenté la réponse de Charles X à Barthélemy Lelong : « Je suis venu ici pour recevoir des hommages, et non des leçons. »
On avait trouvé le mot un peu bien aristocratique pour le lieu où il avait été dit : Charles X, en prononçant ces paroles, se trouvait juste à la place où, trente-sept ans auparavant, s’élevait cet autel de la patrie où Louis XVI avait prêté serment à la constitution française. – À la vérité, Charles X, alors comte d’Artois, n’avait
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pas entendu ce serment, attendu que, dès 1789, il était parti pour l’étranger –. Il en résulta qu’à peine le roi hors du Champ de Mars, les cris contenus jusque-là avaient éclaté, et la vaste arène tout entière avait semblé tressaillir sous un hourra universel de colère et d’imprécations.
Mais ce ne fut pas le tout : chaque légion, en reprenant le chemin de son arrondissement, emporta avec elle une certaine somme d’animation puisée au foyer général, et qu’elle répandit en cris tout le long de son chemin. Si ces cris n’eussent point eu d’écho dans la population, ils se fussent bientôt éteints comme un brasier sans aliment ; mais, tout au contraire, ils semblaient n’être que des étincelles tombant sur des foyers tout prêts à s’enflammer.
Les cris étaient répercutés dans la foule comme un écho grossi ; les hommes, sur les portes, secouaient leur chapeau ; les femmes, aux fenêtres, secouaient leur mouchoir en hurlant, non plus « Vive le roi ! Vive la Charte ! Vive la liberté de la presse ! » mais « Vive la garde nationale ! À bas les jésuites ! À bas les
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ministres ! » On avait passé de l’enthousiasme à la protestation, on passait de la protestation à l’émeute.
Mais c’était bien pis pour les légions qui, revenant par la rue de Rivoli et par la place Vendôme, avaient à passer devant le ministère des finances et devant le ministère de la justice. Là, ce ne furent plus des cris, ce furent des vociférations. Malgré l’ordre donné par les colonels de continuer le chemin, les légions firent halte, les crosses de fusil frappèrent bruyamment le pavé, et les hurlements « À bas Villèle ! À bas Peyronnet ! » ébranlèrent les vitres des deux hôtels.
Un ou deux colonels, après avoir réitéré l’ordre de continuer la marche, voyant qu’ils n’étaient point obéis, s’étaient retirés en protestant ; mais les autres officiers étaient restés ; et, loin de chercher à calmer leurs soldats, atteints par l’hallucination générale, ils criaient comme les autres, quelques-uns même plus fort que les autres.
La démonstration était grave ; ce n’était plus
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une masse populaire, un ramas de faubouriens, un rassemblement d’ouvriers : c’était un corps constitué, une puissance politique, c’était la bourgeoisie qui, avec le peuple de France tout entier, protestait par la bouche de vingt mille hommes armés.
Les ministres dînaient en ce moment chez l’ambassadeur d’Autriche, M. d’Appony. Avertis par la police, ils se levèrent de table, demandèrent leurs voitures, et allèrent tenir conseil au ministère de l’intérieur. De là, ils se rendirent en corps aux Tuileries.
Des fenêtres de son cabinet, le roi aurait pu voir ce qui se passait et se rendre compte de la gravité de la situation ; mais le roi, lui aussi, dînait dans le salon de Diane, et aucun bruit n’arrivait jusqu’aux illustres convives.
Le roi Louis-Philippe n’était-il pas également en train de déjeuner lorsqu’on lui annonça, en 1848, que les corps de garde de la place Louis XV étaient pris ?
Les ministres attendirent dans la salle du conseil les ordres du roi, que l’on alla prévenir de
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leur arrivée au château.
Charles X fit un signe de tête, mais resta à table.
La duchesse d’Angoulême, inquiète, interrogeait des yeux le dauphin et son père ; le dauphin passait un cure-dents entre ses incisives, mais il ne voyait ni n’écoutait ; Charles X répondit par un sourire qui signifiait qu’il ne fallait pas s’inquiéter.
Et, en effet, le dîner ne fut pas interrompu.
Vers huit heures, on quitta la salle à manger, et l’on rentra dans les appartements.
Le roi, en courtois chevalier qu’il était, conduisit la duchesse d’Orléans jusqu’à son fauteuil, puis se dirigea vers la salle du conseil.
Sur son chemin, il trouva la duchesse d’Angoulême.
– Qu’y a-t-il donc, sire ? demanda-t-elle.
– Mais rien, je suppose, répondit Charles X.
– Les ministres attendent, dit-on, le roi dans la salle du conseil.
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– On est venu, pendant le dîner, me prévenir de leur présence au château.
– Y aurait-il du bruit dans Paris ?
– Je ne crois pas.
– Le roi pardonnera-t-il à mon inquiétude si je vais m’enquérir près de lui du point où en sont les choses ?
– Envoyez-moi le dauphin.
– Que le roi m’excuse d’insister, j’aimerais mieux aller moi-même...
– Eh bien, dans un instant, venez.
– Le roi me comble !
La duchesse salua, puis, s’approchant de M. de Damas, l’attira dans l’embrasure d’une fenêtre.
M. le duc de Chartres et madame la duchesse de Berry causaient ensemble avec l’insouciance de la jeunesse : M. le duc de Chartres avait seize ans ; madame la duchesse de Berry, vingt-cinq. M. le duc de Bordeaux, enfant de cinq ans, jouait aux pieds de sa mère.
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Le duc d’Orléans, appuyé à la cheminée, insoucieux en apparence, prêtait l’oreille au moindre bruit, et, de temps en temps, passait son mouchoir sur son front, trahissant par ce seul mouvement l’agitation intérieure qui le dévorait.
Pendant ce temps, le roi Charles X entrait dans la salle du conseil.
Les ministres étaient debout et fort agités. Cette agitation se manifestait sur les visages selon le tempérament : M. de Villèle était aussi jaune que si la bile lui fût passée dans le sang ; M. de Peyronnet était rouge comme s’il eût été menacé d’une apoplexie foudroyante ; M. de Corbière était couleur de cendre.
– Sire... dit de Villèle.
– Monsieur, interrompit le roi faisant remarquer au ministre qu’il oubliait l’étiquette à ce point de lui parler le premier, vous ne me laissez pas le temps de vous demander des nouvelles de votre santé et de celle de madame de Villèle.
– C’est vrai, sire ; mais cela tient à ce que,
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pour moi, les intérêts de Votre Majesté passent avant ceux de son humble serviteur.
– Alors, vous venez me parler de mes intérêts, monsieur de Villèle ?
– Sans doute, sire.
– Je vous écoute.
– Votre Majesté sait ce qui se passe ? demanda le président du conseil.
– Il se passe donc quelque chose ? fit le roi.
– Votre Majesté nous a invités, l’autre jour, à écouter les cris de joie du peuple parisien !
– Oui.
– Le roi nous autorise-t-il à lui faire entendre ses cris de menace ?
– Où faudra-t-il aller pour cela ?
– Oh ! pas bien loin : il suffira d’ouvrir cette fenêtre. Le roi permet-il ?
– Ouvrez.
M. de Villèle fit jouer l’espagnolette, et la fenêtre s’ouvrit.
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Avec l’air du soir, qui fit vaciller les bougies, s’engouffra un tourbillon de bruits confus. C’étaient tout à la fois des cris de joie et des cris de menace, de ces rumeurs qui courent au-dessus des villes en émoi, dont on ne peut saisir les intentions, et qui deviennent d’autant plus effrayantes, que l’on comprend qu’elles renferment l’inconnu.
Puis, au milieu de tout cela, éclataient, comme un tonnerre de malédictions, les cris : « À bas Villèle ! À bas Peyronnet ! À bas les jésuites ! »
– Ah ! ah ! dit le roi en souriant, je connais cela. Vous n’étiez pas à la revue, ce matin, messieurs ?
– J’y étais, moi, sire, répondit M. de Peyronnet.
– C’est vrai, je crois vous avoir aperçu à cheval avec l’état-major.
M. de Peyronnet s’inclina.
– Eh bien, c’est la continuation du Champ de Mars, reprit le roi.
– C’est une audace qu’il faut réprimer, sire !
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s’écria M. de Villèle.
– Vous dites, monsieur ?... demanda froidement le roi.
– Je dis, sire, poursuivit le ministre des finances, rappelé au sentiment de son devoir, je dis qu’à mon avis, les insultes qui frappent le ministre atteignent le roi. Nous venions donc demander à Sa Majesté quel était son bon plaisir à l’endroit de ce qui se passe.
– Messieurs, répondit le roi, ne vous exagérez-vous point, je ne dirai pas le danger ? – je ne crois pas que je coure aucun danger au milieu de mon peuple, et je suis sûr que je n’aurais qu’à me montrer pour changer tout ces cris divers en un seul, celui de « Vive le roi ! »
– Oh ! sire, dit derrière Charles X une voix de femme, j’espère que le roi ne commettra pas l’imprudence de sortir !
– Ah ! vous voilà, madame la dauphine !
– Le roi ne m’a-t-il pas permis de venir le rejoindre ?
– C’est vrai... Eh bien, messieurs, que me
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proposez-vous à l’endroit de ce qui se passe, comme vous disiez tout à l’heure, monsieur le ministre des finances ?
– Sire, vous savez qu’au nombre des cris proférés, sont ceux de « À bas les prêtres ? » dit la duchesse d’Angoulême.
– Ah ! vraiment... J’avais bien entendu crier : « À bas les jésuites ! »
– Eh bien, sire ? dit la dauphine.
– Ce n’est pas tout à fait la même chose, ma chère fille... Demandez plutôt à monseigneur l’archevêque. – Voyons, monsieur de Frayssinous, parlez-nous franchement : croyez-vous que les cris « À bas les jésuites ! » s’adressent au clergé ?
– Je fais une différence, sire, répondit l’archevêque, homme d’un caractère doux et d’un esprit droit.
– Moi, dit la dauphine en serrant ses lèvres minces, j’avoue que je n’en fais point.
– Allons, messieurs, dit le roi, prenez place et parlez chacun sur la question.
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Les ministres s’assirent, et la discussion commença.
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