Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 51 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Comment fut fondée la société – Aide-toi, le ciel t’aidera.

CCIV

 

Comment fut fondée la société – Aide-

toi, le ciel t’aidera.

 

Donc, le lundi 21 mai, à minuit, dans le bois, à gauche quand on entre par la rue d’Enfer – mais nous croyons qu’on n’y peut plus entrer aujourd’hui, car la chaîne de la grille nous a paru rivée la dernière fois que nous sommes passés par là et que nous avons jeté un regard rétrospectif sur les événements dont cet enclos a été le théâtre – ; donc, le lundi 21 mai, à minuit, dans le bois, à gauche quand on entre par la rue d’Enfer, à droite quand on entre par la rue de l’Est, se trouvaient réunis (introduits par le charbonnier, guide et gardien que nous avons fait passer sous les yeux de nos lecteurs, et qui n’était autre que notre ami Toussaint-Louverture), se trouvaient réunis, disons-nous, vingt carbonari masqués, c’est-à-

 

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dire une vente particulière.

Pourquoi et comment cette vente avait-elle choisi cet endroit pour se réunir ? Il nous est facile de l’expliquer.

On se souvient de la nuit pendant laquelle M. Jackal, à cheval sur une corde, avait, en descendant dans la rue du Puits-qui-parle, découvert le secret des réunions des carbonari dans les catacombes ; on se souvient que c’était à la suite de cela que M. Jackal était parti pour Vienne, et qu’avait échoué le complot qui avait pour but d’enlever le duc de Reichstadt.

Des agents maladroits avaient éventé cette découverte, et la visite de M. Jackal n’était plus un secret pour aucun des conjurés.

Cette visite, tout en renversant le projet si laborieusement conçu du général Lebastard de Prémont, n’avait pas eu, pour les conjurés de Paris, toute l’importance qu’au premier abord elle semblait avoir. Dix régiments français, fussent-ils descendus dans les catacombes, n’eussent pu mettre la main sur un seul carbonaro, tant les mille sentiers des funèbres souterrains

 

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conduisaient à des retraites inaccessibles. D’ailleurs, dans cinq ou six endroits, les catacombes étaient admirablement minées, et il suffisait d’une étincelle, secouée sur une mèche de ces mines, pour faire sauter la rive gauche tout entière.

Il est vrai qu’on s’engloutissait en engloutissant Paris ; mais n’était-ce pas ainsi que Samson était mort ?

Cependant, avant d’en arriver à la terrible extrémité, mieux valait abandonner momentanément les catacombes, quitte à y revenir dans les cas désespérés. Les lieux de réunion ne manquaient pas, et, si les catacombes n’étaient plus possibles comme emplacement, elles pouvaient toujours servir de chemin pour aller çà et là dans l’ombre chez celui des frères qui offrirait son appartement.

Ce fut ainsi, et dans les recherches que l’on fit à cette occasion, qu’un des conjurés, qui demeurait rue d’Enfer, s’aperçut, une nuit, que la cave par laquelle il pénétrait d’ordinaire dans les catacombes communiquait, du côté de l’est, avec

 

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une des caves de la maison déserte ; seulement, il était dangereux de se réunir dans une cave, fût-ce celle d’une maison déserte.

On fit donc dans la cave une percée d’une trentaine de pieds, puis un trou, et l’on se trouva au milieu du bois. Les terres furent maintenues par des étais, de peur des éboulements ; on laissa, à l’extrémité de ce souterrain, un passage pour un homme seul, et l’on résolut, jusqu’à nouvel ordre, de se réunir dans cette solitude, chacun bien décidé à brûler la cervelle du premier qui la viendrait troubler.

Au reste, que l’on ne s’étonne point de tous ces accidents souterrains, que nous décrivons minutieusement afin de donner toute sa vraisemblance à notre récit : plus de cinquante maisons du quartier où se passent les événements que nous racontons sont ainsi perforées, et nous pourrions citer autant de caves machinées comme des planchers de théâtre. Consultez, par exemple, un brave cafetier de la rue Saint-Jacques, nommé Giverne, presque en face le Val-de-Grâce ; demandez-lui de vous faire visiter sa cave et de

 

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vous dire la légende de cette cave : il marchera devant vous et vous contera que ce souterrain faisait jadis partie du jardin des Carmes.

– Mais à quoi bon un souterrain dans le jardin des Carmes, demanderez-vous, et où conduisait-il ?

– Parbleu ! chez les Carmélites, qui étaient en face, où est le Val-de-Grâce ! – Demandez à Giverne.

Qu’on ne nous accuse donc pas de mettre des trappes et des souterrains là où il n’y a ni souterrains ni trappes. Toute la rive gauche, depuis la tour de Nesle, qui avait son souterrain donnant sur la Seine, jusqu’à la Tombe-Issoire, qui a son entrée près de Montrouge, toute la rive gauche n’est qu’une trappe, du haut en bas ; et, si les démolitions modernes révèlent les mystères du dessus de Paris, un jour, peut-être, les habitants de la rive gauche se réveilleront effrayés en découvrant les mystères du dessous.

Revenons à notre réunion nocturne.

Cette réunion se composait, comme nous

 

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l’avons dit déjà, de vingt carbonari ; car, quoique, depuis 1824, la charbonnerie, ayant subi mille échecs successifs, fût dissoute de fait, et n’eût plus d’existence apparente, ses membres principaux s’étaient retrouvés et avaient réorganisé la charbonnerie, sinon sous le même nom, du moins sur les mêmes bases.

Le but de la réunion de cette nuit était de jeter les fondements de cette société qui devait, peu de temps après, prendre le titre de société Aide toi, le ciel t’aidera ; ses fondateurs avaient principalement en vue de diriger les élections et de guider et éclairer l’esprit public.

On proposa divers modes de formation du comité qui devait administrer les affaires de la société : on convint de constituer ce comité au moyen d’élections trimestrielles qui auraient lieu dès que le nombre des sociétaires serait arrivé à cent ; on convint, en outre, qu’on se renfermerait strictement dans la légalité, ou plutôt qu’on s’y barricaderait.

Toutefois, ce n’était point assez d’avoir des réunions à Paris et de former un comité pour

 

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diriger les élections, il fallait instruire les départements et les amener à la hauteur de la capitale. On parla donc de créer des comités électoraux dans chaque arrondissement et, autant que possible, dans chaque canton, et d’entretenir avec ces comités des rapports permanents, pour arriver à les faire fonctionner.

Tel était le but de cette réunion nocturne, dans la laquelle furent jetés les premiers jalons de cette formidable société Aide-toi, le ciel t’aidera qui devait avoir une si grande influence sur les prochaines élections.

On en était là de la discussion, et il était un heure du matin, à peu près, lorsqu’on entendit craquer les branches sèches sous les pas d’un homme, et qu’on vit une ombre noire apparaître à la lisière du bois.

En une seconde, chaque conjuré eut à la main le poignard qu’il tenait caché dans sa poitrine.

L’ombre s’avança : c’était Toussaint, le concierge de la maison déserte, carbonaro lui-même et placé là pour servir de gardien, non seulement à la maison, mais encore à ceux qui s’y

 

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réunissaient.

– Qu’y a-t-il ? demanda un des chefs.

– Un frère étranger, dit Toussaint, et qui demande à être introduit.

– Est-ce bien un frère ?

– Il a fait tous les signes de reconnaissance.

– Et d’où vient-il ?

– De Trieste.

– Est-il seul ou accompagné ?

– Il est seul.

Les carbonari se consultèrent en se réunissant en un seul groupe, en dehors duquel resta Toussaint ; puis, après un moment de consultation, le groupe se rouvrit, et une voix dit :

– Introduisez le frère étranger, mais avec toutes les précautions d’usage.

Toussaint s’inclina et disparut.

Au bout d’un instant, on entendit de nouveau craquer les branches sèches, et l’on vit s’avancer, à travers les arbres, deux ombres au lieu d’une.

 

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Les carbonari attendaient en silence.

Toussaint amena au centre de la ligne décrite par eux le frère étranger et inconnu, qui s’approchait guidé par lui et les yeux bandés ; là, il le laissa seul et se retira.

La ligne des carbonari se referma en s’arrondissant et en formant un cercle autour du nouveau venu.

Puis la même voix qui avait parlé, s’adressant à lui :

– Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? que demandez-vous ? dit-elle.

– Je suis le général comte Lebastard de Prémont, répondit le nouveau venu ; j’arrive de Trieste, où je me suis embarqué après avoir échoué dans mon entreprise sur Vienne, et je viens à Paris pour sauver M. Sarranti, mon ami et mon complice.

Il se fit un grand murmure parmi les carbonari.

Puis la voix qui avait déjà parlé dit ces simples mots :

 

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– Ôtez votre bandeau, général ; vous êtes parmi des frères !

 

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