Les Mohicans de Paris 4
Ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire avec de l’argent.
CCVII
Ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut
pas faire avec de l’argent.
Le général laissa au jeune homme le soin de jeter un regard d’investigation autour de lui ; il lui donna le temps d’écouter jusqu’au moindre bruit venant à son oreille ; puis, lorsqu’il le vit à peu près rassuré :
– Parlez, dit-il.
– Eh bien, général, reprit Salvator, il faudrait d’abord nous rendre complètement maîtres du château et du parc de Viry.
– Rien de plus facile.
– Comment cela ?
– Sans doute : il n’y a qu’à les acheter.
– Malheureusement, général, ils ne sont pas à vendre.
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– Bon ! est-il quelque chose qui ne soit pas à vendre ?
– Hélas ! oui, général : justement cette maison et ce parc !
– Pourquoi cela ?
– Parce qu’ils servent de paravent, de retraite, d’abri à un crime presque aussi monstrueux que celui dont nous cherchons la preuve.
– Alors cette maison est habitée ?
– Par un homme tout-puissant.
– Comme position politique ?
– Non, comme affiliation religieuse ; ce qui est bien autrement solide !
– Et comment donc appelez-vous cet homme ?
– Le comte Lorédan de Valgeneuse.
– Attendez, dit le général appuyant son menton sur sa main, je connais ce nom...
– C’est probable, en effet, puisque ce nom est un des plus connus de l’aristocratie française.
– Mais, si j’ai bonne mémoire, dit le général
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en rappelant ses souvenirs, le marquis de Valgeneuse, celui que j’ai connu, était un homme d’une grande honorabilité.
– Oh ! oui, le marquis, s’écria Salvator, c’est le plus noble cœur, l’âme la plus loyale que j’aie jamais connus !
– Ah ! dit le général, vous l’avez connu aussi, monsieur ?
– Oui, répondit simplement Salvator ; mais ce n’est point de lui qu’il est question.
– C’est du comte, alors... Ah ! je ne dirai point de celui-là ce que je disais de son frère.
Salvator se tut, comme s’il ne voulait point formuler d’opinion à l’endroit du comte de Valgeneuse. Le général continua :
– Qu’est devenu le marquis ?
– Il est mort, répondit Salvator en baissant douloureusement la tête.
– Il est mort ?
– Oui, général... subitement... d’une attaque d’apoplexie foudroyante.
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– Mais il avait un fils... un fils naturel, je crois ?
– C’est bien cela.
– Qu’est devenu ce fils ?
– Mort, un an après son père.
– Mort !... Je l’ai connu enfant, pas plus haut que cela, dit le général en baissant sa main au niveau de l’herbe. C’était un enfant au-dessus de l’intelligence de son âge et d’une fermeté extraordinaire... Mort !... Et comment ?
– Il s’est brûlé la cervelle, répondit laconiquement Salvator.
– Quelque grande douleur, sans doute ?
– Oui, probablement.
– Alors c’est le frère du marquis qui a acheté le château et le parc de Viry ?
– C’est le fils de ce frère, le comte Lorédan, qui a, non pas acheté, mais loué ce parc et ce château.
– Je lui souhaite de ne pas ressembler à son père.
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– Le père est le génie de l’honneur et de la probité, comparé à son fils.
– Vous ne faites pas l’éloge du fils, mon cher monsieur... Encore une grande maison qui s’en va, dit mélancoliquement le général, et qui va tomber en poussière, ou, ce qui est bien pis, en honte !
Puis, après un moment de silence :
– Et que fait M. Lorédan de Valgeneuse de cette maison à laquelle il tient tant ? demanda le général.
– Ne vous ai-je pas dit que la maison abritait un crime ?
– Eh bien, voilà justement pourquoi je vous demande ce que M. de Valgeneuse fait de cette maison.
– Il en fait la prison d’une enfant qu’il a enlevée.
– D’une enfant ?
– Oui, d’une jeune fille de seize ans.
– D’une jeune fille... Seize ans ! murmura le
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général. Juste l’âge de la mienne.
Puis, tout à coup :
– Mais, puisque vous connaissez le crime, monsieur, demanda-t-il ; ou plutôt, puisque vous connaissez le criminel, pourquoi ne le dénoncez-vous pas à la justice ?
– Parce que, dans les temps mauvais comme ceux où nous sommes, général, il y a non seulement des crimes sur lesquels la justice ferme les yeux, mais encore des criminels qu’elle prend sous sa protection.
– Oh ! dit le général, et la France entière ne se soulève pas, ne se révolte pas contre un pareil état de choses ?
Salvator sourit.
– La France attend une occasion, général.
– On peut la faire naître, il me semble ?
– Nous ne nous rassemblons que dans ce but.
– Revenons au plus pressé ; car la France ne se révoltera pas exprès pour sauver M. Sarranti, et il faut que je le sauve... Voyons, si la maison n’est
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pas à vendre, par quels moyens espérez-vous vous en rendre maître ?
– Avant tout, général, laissez-moi vous mettre au courant de la situation.
– J’écoute.
– Un de mes amis a recueilli, voici déjà neuf ans, à peu près, une petite fille perdue ; il l’a élevée, il a fait son éducation ; l’enfant, devenue charmante, atteignit seize ans. Il allait l’épouser, quand elle fut violemment enlevée du pensionnat qu’elle habitait à Versailles, et disparut sans qu’on sût où elle était cachée. Je vous ai dit comment, le hasard me conduisant à la poursuite d’un crime inconnu, je retrouvai, à l’aide de mon chien, le cadavre d’un enfant. – Pendant que j’étais agenouillé devant la fosse, qu’épouvanté, je touchais de mes doigts les cheveux de la victime, j’entendis un bruit de pas et je vis s’approcher une espèce d’ombre vêtue de blanc. Je me tournai du côté de cette ombre, et, à la clarté de la lune, je reconnus la fiancée de mon ami, celle qui avait été enlevée et dont on ignorait la retraite. J’abandonnai la recherche d’un crime
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pour me mettre à la poursuite d’un autre. Je me fis reconnaître de l’enfant et lui demandai pourquoi, muette et sans essayer de fuir, elle supportait sa captivité. Alors elle me raconta qu’elle avait menacé son ravisseur d’écrire, d’appeler, de fuir, mais que celui-ci avait obtenu un mandat d’amener contre Justin...
– Qu’est-ce que Justin ? demanda le général avec une vivacité qui prouvait l’intérêt porté par lui au récit de Salvator.
– Justin est mon ami ; c’est le fiancé de la jeune fille.
– Comment avait-on pu se procurer un mandat d’amener contre lui ?
– On lui avait imputé à crime sa bonne action, général. Cette petite fille perdue qu’il avait recueillie, on l’accusait de l’avoir enlevée ; le dévouement dont il l’entourait depuis neuf ans, c’était de la séquestration ; ce mariage qui allait avoir lieu, c’était de la violence. La jeune fille était soupçonnée d’appartenir à une famille riche ; or, le cas est prévu par le Code, qui condamne à trois ou cinq ans de galères, selon la
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gravité des circonstances, l’homme convaincu d’avoir séquestré une mineure ; et, vous comprenez, général, on eût fait les circonstances aussi graves que possible ; de sorte que mon pauvre ami eût été condamné à cinq ans de galères pour une crime qu’il n’avait pas commis.
– Impossible ! impossible ! s’écria le général.
– M. Sarranti n’est-il pas condamné à mort comme voleur et comme assassin ? répondit froidement Salvator.
Le général inclina la tête.
– Temps de misère, murmura-t-il, temps d’infamie !
– Il fallut donc attendre ; et, dans ce moment, si j’hésite à poursuivre les preuves de l’innocence de M. Sarranti, c’est que, si je conduis la justice dans ce château et dans ce parc, celui qui menace croira que c’est un moyen de lui enlever sa proie, et, aveuglément, se vengera sur Justin.
– Mais, enfin, on peut pénétrer dans ce parc ?
– Sans doute, puisque je l’ai fait, moi.
– Si vous y avez pénétré, un autre peut y
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pénétrer comme vous ?
– Justin y visite de temps en temps sa fiancée.
– Et tous les deux restent purs ?
– Tous les deux sont croyants en Dieu et incapables d’une mauvaise pensée.
– Soit ; mais alors, pourquoi Justin n’enlève-t-il pas à son tour la jeune fille ?
– Et où la conduirait-il ?
– Hors de France.
Salvator sourit.
– Vous supposez Justin riche comme M. de Valgeneuse, général ; mais Justin est un pauvre maître d’école qui gagne, à grand-peine, cinq francs par jour, et qui nourrit avec cela sa mère et sa sœur.
– Mais n’a-t-il point d’amis ?
– Si fait, il a deux amis qui donneraient pour lui leur existence.
– Lesquels ?
– M. Müller et moi.
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– Eh bien ?
– Eh bien, M. Müller est un vieux professeur de musique, et moi, je suis un simple commissionnaire.
– Mais, comme chef de vente, ne disposez-vous pas de sommes considérables ?
– J’ai plus d’un million sous la main.
– Alors...
– Ce million n’est pas à moi, général, et je verrais l’être que j’aime le plus au monde mourir de faim, que, pour le sauver, je ne distrairais pas un denier de ce million.
Le général tendit la main à Salvator.
– C’est juste, dit-il.
Puis il ajouta :
– Je mets cent mille francs à la disposition de votre ami ; est-ce assez ?
– C’est le double de ce qu’il faut, général ; mais...
– Mais quoi ?
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– Un dernier scrupule me tient : un jour, sans doute, on connaîtra les parents de la jeune fille.
– Après ?
– Si ses parents sont nobles, riches, puissants, n’auront-ils point à récriminer contre Justin ?
– Contre l’homme qui a recueilli leur fille qu’ils abandonnaient ! qui l’a élevée comme l’enfant de sa mère, qui l’a sauvée du déshonneur !... Allons donc !
– Ainsi, vous, général, si vous étiez père ; si, en votre absence, votre enfant eût couru ces dangers que court la fiancée de Justin, vous pardonneriez à l’homme qui, loin de vous, eût disposé du sort de votre fille ?
– Non seulement je lui ouvrirais les bras comme à l’époux de mon enfant, mais encore je le bénirais comme son sauveur.
– Allons, général, tout va bien, en ce cas ; et, si j’avais un dernier doute, votre affirmation me l’enlève... Dans huit jours, Justin et sa fiancée seront hors de France, et nous aurons toute liberté de visiter le parc et le château de Viry.
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M. Lebastard de Prémont fit quelques pas hors du bois, afin de se trouver sous un rayon de lune.
Salvator le suivit.
Arrivé à l’endroit qui lui parut favorable, le général tira de sa poche un petit agenda, écrivit sur une page quelques mots au crayon, déchira la page, et, la tendant à Salvator :
– Tenez, monsieur, dit-il.
– Qu’est-ce que cela ? demanda Salvator.
– Ce que je vous ai offert : un bon de cent mille francs sur M. de Marande.
– Je vous ai dit que cinquante mille francs suffiraient, et au-delà, général.
– Vous me rendrez compte du reste, monsieur ; il ne faut pas que, dans une affaire de cette importance, nous soyons arrêtés par une bagatelle.
Salvator s’inclina.
Le général le regarda un instant ; puis, tendant la main vers lui :
– Votre main, monsieur !
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Salvator saisit la main du comte de Prémont et la pressa vivement.
– Je ne vous connais que depuis une heure, monsieur Salvator, dit le général avec une certaine émotion : j’ignore qui vous êtes ; mais j’ai beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup vécu ; j’ai étudié des visages de tous les types et de toutes les couleurs, et je crois me connaître en hommes : eh bien, monsieur Salvator, je vous le dis – et ce n’est là que l’expression affaiblie de ma pensée –, vous m’êtes un des hommes les plus sympathiques que j’aie jamais rencontrés.
Et c’était vraiment, nous croyons l’avoir déjà dit, l’effet que produisait le beau et loyal jeune homme sur tous ceux qui s’approchaient de lui. À la première vue, on se sentait invinciblement attiré et entraîné : il exerçait une sorte de fascination, et la conscience, prenant une figure humaine, n’en eût pas choisi une plus douce et plus expressive.
Les deux nouveaux amis se serrèrent une seconde fois la main, et, s’enfonçant sous l’aile de sycomores, ils gagnèrent la cave par laquelle,
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une heure auparavant, étaient déjà sortis les dix-neuf autres conjurés.
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