Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 45 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Le passeport.

CXCVIII

 

 

Quatre heures sonnaient au moment où l’abbé Dominique mettait le pied hors de la Conciergerie. Ce qui nous a pris trois chapitres du récit s’était passé en une heure.

À la porte, le moine retrouva Salvator.

Le jeune homme vit le trouble où était l’abbé, devina ce qui se passait dans son âme, et comprit que, lui parler de son père, c’était raviver sa blessure. Aussi ne lui dit-il rien autre chose que ces mots :

– Et maintenant, que comptez-vous faire ?

– Je pars pour Rome.

– Quand ?

– Le plus tôt possible.

 

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– Vous faut-il un passeport ?

– Peut-être ma robe pourrait-elle m’en tenir lieu ; mais n’importe, pour ne subir aucun retard, je préfère en avoir un.

– Allons chercher un passeport ; nous sommes à deux pas de la Préfecture, et, grâce à moi, vous n’aurez pas, je crois, longtemps à attendre.

Cinq minutes après, ils entraient dans la cour de la Préfecture.

Au moment où ils franchissaient le seuil de la porte du bureau des passeports, un homme se heurta contre eux dans le sombre corridor.

Salvator reconnut M. Jackal.

– Recevez mes excuses, monsieur Salvator, dit l’homme de police en reconnaissant le jeune homme ; je ne vous demande pas, cette fois, par quel hasard j’ai le bonheur de vous rencontrer.

– Et pourquoi ne me le demandez-vous pas, monsieur Jackal ?

– Mais parce que je le sais.

– Vous savez ce qui m’amène ici ?

 

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– N’est-ce pas mon état de tout savoir ?

– Alors je viens ici, cher monsieur Jackal ?...

– Pour chercher un passeport, cher monsieur Salvator.

– Pour moi ? demanda en riant Salvator.

– Non... mais pour monsieur, répondit M. Jackal en désignant du doigt le moine.

– Nous sommes à la porte du bureau ; frère Dominique est avec moi ; vous savez que mon état me retient à Paris ; il n’est donc pas difficile de deviner, cher monsieur Jackal, que je viens chercher un passeport, et que ce passeport est pour monsieur.

– Oui ; mais ce qui l’était davantage, c’était de prévoir votre désir.

– Ah ! ah ... et vous l’avez prévu ?

– Autant qu’il a été permis à ma pauvre petite perspicacité de le faire.

– Je ne comprends pas.

– Voulez-vous me faire l’amitié de me suivre avec M. l’abbé, cher monsieur Salvator ? Alors

 

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vous comprendrez peut-être.

– Et où désirez-vous que nous vous suivions ?

– Mais dans la salle où l’on délivre les passeports. Vous trouverez celui de M. l’abbé tout préparé !

– Tout préparé ? fit Salvator d’un air de doute.

– Oh ! mon Dieu, oui, répondit M. Jackal avec cette bonhomie qu’il savait si bien étendre sur son visage.

– Même avec le signalement ?

– Même avec le signalement. Il ne doit y manquer que la signature de M. l’abbé.

Ils étaient arrivés devant le bureau du fond qui fait face à la porte.

– Le passeport de M. Dominique Sarranti, dit M. Jackal au chef du bureau, enfermé dans une petite cage de bois.

– Le voici, monsieur, répondit le chef de bureau en tendant le passeport à M. Jackal, qui le fit passer au moine.

– C’est bien cela, n’est-ce pas ? continua M.

 

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Jackal, tandis que Dominique jetait sur le papier officiel un regard étonné.

– Oui, monsieur, répondit l’abbé ; en effet, c’est bien cela.

– Eh bien, dit Salvator, il ne nous reste plus, maintenant, qu’à le faire viser par monseigneur le nonce.

– C’est chose facile, répondit M. Jackal en puisant profondément dans sa tabatière et en aspirant avec volupté une prise de tabac.

– Mais c’est un véritable service que vous nous rendez là, cher monsieur Jackal, dit Salvator, et je ne sais comment vous en témoigner ma reconnaissance.

– Ne parlons plus de cela ; les amis de nos amis ne sont-ils pas nos amis ?

Et M. Jackal prononça ces mots avec un tel mouvement d’épaules, avec un tel accent de bonhomie, que Salvator le regarda, plein de doute.

Il y avait des moments où il était tout prêt à prendre M. Jackal pour un philanthrope exerçant

 

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son état d’homme de police par amour pour l’humanité.

Mais, juste en ce moment, M. Jackal lui jetait en dessous un de ces regards qui attestaient sa parenté avec l’animal que rappelait son nom.

Puis, faisant signe à Dominique de l’attendre :

– Deux mots, cher monsieur Jackal, dit-il.

– Quatre, monsieur Salvator... six, tout un vocabulaire ; c’est un si grand plaisir pour moi de causer avec vous, que, quand j’ai ce bonheur-là, je voudrais que la conversation ne finît jamais.

– Vous êtes bien bon, fit Salvator.

Et, malgré sa répugnance intérieure pour cette espèce de compagnonnage, il prit le bras de l’homme de police.

– Voyons, cher monsieur Jackal, dites-moi deux choses...

– Avec grand plaisir, cher monsieur Salvator.

– Dans quelle intention avez-vous préparé ce passeport ?

– C’est la première des deux choses que vous

 

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avez à me demander ?

– Oui.

– Mais dans l’intention de vous être agréable.

– Merci... Maintenant, comment avez-vous su que vous me seriez agréable en préparant un passeport au nom de M. Dominique Sarranti ?

– Parce que M. Dominique Sarranti est votre ami, autant que j’en ai pu juger le jour où vous l’avez rencontré près du lit de M. Colomban.

– Très bien ! Mais comment avez-vous deviné qu’il allait faire un voyage ?

– Je ne l’ai pas deviné : il l’a dit lui-même à Sa Majesté en lui demandant un sursis de cinquante jours.

– Mais il n’a point dit à Sa Majesté où il allait.

– Oh ! belle malice, cher monsieur Salvator ! M. Dominique Sarranti demande au roi un sursis de cinquante jours pour faire un voyage de trois cent cinquante lieues. Or, combien y a-t-il de Paris à Rome ? Treize cents kilomètres par la route de Sienne, quatorze cent trente kilomètres par la route de Pérouse ; la moyenne est donc de

 

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trois cent cinquante lieues. À qui M. Sarranti peut-il avoir affaire dans les circonstances où il se trouve ? Au pape, car il est moine : le pape est le roi des moines ; et votre ami va à Rome essayer d’intéresser le roi des moines à son père, afin que celui-ci demande sa grâce au roi de France ; voilà tout, cher monsieur Salvator. Je pourrais vous laisser croire que je suis magicien ; j’aime mieux vous dire tout simplement la vérité. Maintenant, vous voyez, le premier venu aurait, en marchant de déductions en déductions, mené la chose à son but aussi habilement que moi. M. Dominique n’a donc plus qu’à me remercier en votre nom et au sien, et à partir pour Rome.

– Eh bien, dit Salvator, c’est ce qu’il va faire.

Puis, appelant le moine :

– Mon cher Dominique, dit-il, voici M. Jackal prêt à recevoir vos remerciements.

Le moine s’approcha, remercia M. Jackal, qui reçut les compliments de Dominique avec la même bonhomie et la même simplicité dont il avait fait montre pendant toute cette scène.

 

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Les deux amis sortirent de la Préfecture.

Ils firent une centaine de pas en silence.

Au bout de cent pas, l’abbé Dominique s’arrêta et posa sa main sur le bras de Salvator pensif.

– Je suis inquiet, mon ami, dit-il.

– Et moi aussi, répondit Salvator.

– La prévenance de cet homme de police ne me paraît pas naturelle.

– Ni à moi non plus... Mais continuons notre chemin ; nous sommes probablement suivis et épiés.

– Quel intérêt croyez-vous qu’il ait eu à faciliter ainsi mon voyage ? dit l’abbé, obéissant à l’injonction de Salvator.

– Je ne sais ; mais je crois, comme vous, qu’il en a eu un.

– Ce qu’il a dit de son désir de vous être agréable, y croyez-vous ?

– Eh ! mon Dieu, c’est possible à la rigueur : c’est un homme étrange, qui est pris parfois, on

 

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ne sait pourquoi ni comment, de sentiments qui ne semblent point appartenir à son état. Une nuit que je revenais à travers les quartiers perdus de la ville, j’entendis – dans une de ces rues qui n’ont point de nom, ou plutôt qui en ont un sinistre –, j’entendis, au bout de la rue de la Tuerie, près de la rue de la Vieille-Lanterne, des cris étouffés. Je suis toujours armé – vous devez comprendre pourquoi, Dominique – ; je m’élançai du côté où j’entendais ces cris. Je vis, du haut de l’escalier visqueux qui conduit de la rue de la Tuerie à la rue de la Vieille-Lanterne, un homme qui se débattait au milieu de trois hommes, lesquels essayaient, par la porte ouverte d’un égout, de l’entraîner vers la Seine. Je ne pris pas le temps de descendre l’escalier : je me glissai par-dessous la balustrade et me laissai tomber dans la rue. J’étais à deux pas du groupe ; un de ceux qui le formaient s’en détacha et vint à moi le bâton levé. Il roula à l’instant même dans l’égout, tué d’un coup de pistolet. À cette vue, au bruit de la détonation, les deux autres hommes s’enfuirent, et je me trouvai avec celui au secours duquel la Providence m’avait si miraculeusement envoyé.

 

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C’était M. Jackal. Je ne le connaissais alors que de nom – comme tout le monde le connaît. Il me dit qui il était et comment il se trouvait là : il devait opérer une descente dans un mauvais garni qui se trouve dans la rue de la Vieille-Lanterne, à quelques pas de l’escalier ; étant arrivé un quart d’heure avant ses agents, il se tenait caché contre la grille de l’égout, quand, tout à coup, la grille s’était ouverte, et trois hommes s’étaient jetés sur lui. Ces trois hommes étaient en quelque sorte les délégués de tous les voleurs et de tous les assassins de Paris, lesquels avaient juré de se débarrasser de M. Jackal, dont la surveillance était un fléau pour eux. Et, en effet, ils allaient tenir leur promesse et s’en débarrasser, quand, par malheur pour eux, et surtout pour celui d’entre eux qui râlait à mes pieds, j’étais arrivé au secours de M. Jackal... Depuis ce jour, M. Jackal me garde une certaine reconnaissance et me rend, à moi et à mes amis, tous les petits services qu’il peut me rendre sans manquer à son devoir de chef de la police de sûreté.

– Alors il est possible, en effet, dit l’abbé Dominique, qu’il ait eu l’intention de vous être

 

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agréable.

– C’est possible, mais rentrons. Voyez cet homme ivre : il nous suit depuis la rue de Jérusalem ; aussitôt que nous serons de l’autre côté de la porte, il sera dégrisé.

Salvator tira une clef de sa poche, ouvrit la porte de l’allée, fit passer Dominique le premier, et referma la porte derrière lui.

 

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