Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 39 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

La quadruple alliance

CXCII

 

 

Nous avons déjà une fois, on s’en souvient, rencontré les quatre principales héroïnes de notre roman au pied du lit de Carmélite ; nous les trouvons réunies cette fois au pied de l’échafaud de M. Sarranti. Nous avons dit quelques mots de leur éducation commune ; regardons plus avant dans ces premières années de la jeunesse, toutes de fleurs et de parfums, et voyons le lien qui les unissait. – Nous avons le temps de faire un pas en arrière : Régina a dit elle-même qu’elle ne serait pas de retour avant midi.

Ce lien était puissant ; il fallait qu’il fût ainsi pour faire de quatre jeunes filles, si différentes de goût, de rang, de tempérament, d’humeur, un même goût, une même humeur, une même volonté.

 

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Toutes quatre, Régina, fille du général de Lamothe-Houdon, vivant encore ; Lydie, fille du colonel Laclos, mort comme nous avons vu ; Carmélite, fille du capitaine Gervais, tué à Champaubert ; et Fragola, fille du trompette Ponroy, tué à Waterloo, étaient les filles de légionnaires et avaient été élevées à la maison impériale de Saint-Denis.

Mais, d’abord, répondons à une question que ceux qui nous suivent à la piste pour nous prendre en faute ne manqueraient pas de nous faire.

Comment Fragola, fille d’un simple trompette, simple chevalier, avait-elle été admise à Saint-Denis, où n’entrent que les filles d’officier ?

Nous allons le dire en quelques lignes.

À Waterloo, au moment où Napoléon, sentant que la bataille pliait entre ses mains, envoyait ordres sur ordres à ses différentes divisions, il eut besoin d’en envoyer un au général comte de Lobau, commandant la jeune garde. Il regarda autour de lui : plus d’aides de camps ; tous étaient partis, sillonnant le champ de bataille dans toutes

 

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les directions.

Il aperçut un trompette, il l’appela.

Le trompette accourut.

– Tiens, lui dit-il, porte cet ordre au général Lobau, et tâche d’arriver jusqu’à lui par le chemin le plus court. C’est pressé !

Le trompette jeta les yeux sur le chemin à parcourir et secoua la tête.

– Il fait chaud sur ce chemin-là ! dit-il.

– As-tu peur ?

– Allons donc... un chevalier de la Légion d’honneur !

– Eh bien, pars, alors ! voici l’ordre.

– Et, si je suis tué, l’empereur m’accordera-t-il une grâce ?

– Oui, parle vite... Que veux-tu ?

– Je désire, si je suis tué, que ma fille Athénaïs Ponroy, demeurant avec sa mère, rue des Amandiers, 17, soit élevée à Saint-Denis, comme une fille d’officier.

 

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– Cela sera fait : pars tranquille !

– Vive l’empereur ! cria le trompette.

Et il partit au galop.

Il traversa tout le front de bataille et arriva jusqu’au comte de Lobau ; seulement, en arrivant, il tomba de son cheval en tendant au général le papier qui renfermait l’ordre de l’empereur. Quant à prononcer une parole, ce fut chose impossible : il avait la cuisse cassée, une balle dans le ventre et une autre dans la poitrine.

Nul n’entendit jamais reparler du trompette Ponroy.

Mais l’empereur se souvint de sa promesse : en arrivant à Paris, il donna l’ordre que la petite fille fût à l’instant même conduite et reçue à Saint-Denis.

Voilà comment l’humble Athénaïs Ponroy – dont le nom de baptême, un peu prétentieux, avait été changé par Salvator en celui de Fragola –, voilà comment l’humble Athénaïs Ponroy avait été reçue à Saint-Denis avec les filles des colonels et des maréchaux.

 

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Ces quatre jeunes filles, de conditions et de fortunes si différentes, se trouvèrent un jour étroitement liées ensemble par une confraternité de cœur qui, les réunissant dès l’enfance, ne devait les séparer qu’à la mort. Représentant à elles seules la société française tout entière, pour ainsi dire, on les eût prises pour les incarnations de l’aristocratie, de la noblesse de l’Empire, de la bourgeoisie et du peuple.

Toutes quatre du même âge, à quelques mois près, elles avaient, dès les premiers jours de leur entrée au pensionnat, senti l’une pour l’autre une vive sympathie, que n’éprouvent pas d’ordinaire, dans les collèges ou les pensionnats, des élèves de conditions si différentes ; entre ces quatre jeunes filles, le rang, la fortune, le nom n’avaient aucun sens : la fille du capitaine Gervais s’appelait Carmélite pour Lydie, la fille du trompette Ponroy s’appelait Athénaïs pour Régina. Nul souvenir de la grandeur de l’une ou de l’humilité de l’autre ne venait altérer cette pure affection, qui devint peu à peu une étroite et profonde amitié.

 

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Le chagrin d’enfant qui pouvait arriver à l’une retentissait dans le cœur des trois autres, et, comme elles partageaient leurs chagrins, elles partageaient leurs joies, leurs espérances, leurs rêves, leur vie enfin ; car, à cette époque-là, la vie est-elle autre chose qu’un rêve ?...

C’était la fraternité dans toute l’acception du mot, la fraternité s’accroissant et se resserrant chaque jour davantage en raison des jours, des mois et des années, et qui, pendant la dernière année, avait pris des proportions telles, que leur quadruple alliance était devenue proverbiale à Saint-Denis.

Mais le dernier jour de cette vie en commun devait arriver. Quelques mois encore, et chacune, sortant de Saint-Denis, allait prendre un chemin différent pour rentrer à la maison paternelle : l’une le faubourg Saint-Germain, l’autre le faubourg Saint-Honoré ; celle-ci le faubourg Saint-Jacques, celle-là le faubourg Saint-Antoine. De même, elles allaient prendre quatre routes différentes dans la vie, et chacune allait entrer dans un monde où les trois autres ne pourraient

 

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plus la rencontrer que par accident.

C’en était donc fini de cette intimité charmante, de cette douce vie à quatre, où nulle n’avait perdu et où chacune avait gagné ! c’en était donc fait de ce quadruple cœur battant depuis des années des mêmes émotions ! c’en était donc fait de cette enfance paisible et souriante ! Tout cela allait disparaître, sans espérance de retour. Ce rêve, commencé à quatre, chacune allait le continuer seule ; le chagrin de l’une serait ignoré de l’autre. La vie de pension avait été un long et délicieux songe ; la vie réelle allait commencer.

Sans doute, c’était le hasard, ou plutôt – laissons à cette divinité cruelle son vrai nom –, c’était la fortune qui les dispersait sous son souffle et les éparpillait comme des fleurs aux quatre vents de la vie. Mais elles résistèrent courageusement, pliant comme des roseaux, mais ne rompant pas.

Elles mirent leurs quatre blanches mains les unes dans les autres et se jurèrent solennellement de s’entraider, de se secourir, de s’aimer, en un

 

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mot, comme au pensionnat, et cela, jusqu’au dernier jour de leur vie.

Elles firent donc entre elles ce traité dont la principale clause était que chacune devait se lever à l’appel de l’autre, à toute heure du jour, à toute heure de la nuit, à quelque moment de la vie que ce fût, dans quelque situation franche ou épineuse, joyeuse ou triste, hasardeuse ou désespérée, que l’une d’elles appelât l’autre, ou même les trois autres à son secours.

Nous les avons vues, fidèles à ce contrat, se rendant à l’appel de la mourante Carmélite ; nous les retrouverons non moins exactes dans des occasions non moins graves.

Nous avons dit comment il avait été convenu que, tous les ans, le jour du mercredi des Cendres, on devait se réunir à la messe de midi à Notre-Dame.

Pendant les deux ou trois ans qui s’étaient écoulés depuis leur sortie de pension, Carmélite et Fragola n’avaient guère vu leurs amies qu’à ce rendez-vous annuel.

 

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Encore, une année, Fragola y avait-elle manqué. Si nous racontons jamais son histoire, nous dirons à quelle occasion.

Régina et Lydie s’étaient vues un peu plus souvent.

Mais cette rareté de fréquentation entre les quatre jeunes filles n’avait fait qu’accroître leur amitié au lieu de l’affaiblir ; et, à elles quatre, en s’appuyant les unes sur les autres, peut-être eussent-elles obtenu par leurs tenants et leurs aboutissants ce qu’un congrès de diplomates n’eût pu obtenir.

Et, en effet, à elles quatre, placées sur les quatre échelons ascendants ou descendants de la société, elles tenaient les clefs de l’édifice social tout entier : la cour, l’aristocratie, l’armée, la science, le clergé, la Sorbonne, l’Université, les académies, le peuple, que sais-je ? Leurs clefs allaient à toutes les serrures, ouvraient toutes les portes ; à elles quatre, elles représentaient le pouvoir suprême, illimité, absolu.

Il n’y avait, comme nous l’avons vu, que contre la mort qu’elles ne pouvaient rien.

 

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Douées des mêmes vertus, imbues des mêmes principes, pénétrées des mêmes sentiments, capables des mêmes sacrifices, aptes au même dévouement, elles semblaient nées pour le bien, et, isolément ou ensemble, à quelque prix que ce fût, chacune, l’occasion étant donnée, s’efforçait de l’accomplir.

Nous aurons, sans doute, dans la suite de notre récit, occasion de les voir aux prises avec des passions de toute sorte, et peut-être alors verrons-nous comment peuvent sortir victorieuses des luttes les plus redoutables les âmes bien trempées.

Maintenant, écoutons.

C’est midi qui sonne, Régina ne peut tarder à rentrer.

À midi et quelques minutes, le roulement d’une voiture se fit entendre.

Les trois jeunes femmes causaient ensemble... de quoi ? Carmélite, du mort certainement ; les deux autres, des vivants peut-être – les trois

 

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jeunes femmes, disons-nous, se levèrent spontanément.

Les cœurs battaient à l’unisson ; mais, certes, celui de Fragola plus vivement encore que ceux des deux autres.

Tout à coup, on entendit la voix de la petite Abeille, qui, charmant précurseur, s’était échappée et criait :

– Nous voilà ! nous voilà ! nous voilà ! Ma sœur Rina a l’audience.

Et elle apparut dans la serre tout en criant ainsi.

En effet, Régina venait ensuite, souriante comme une triomphatrice : elle tenait à la main la lettre d’audience.

L’audience était indiquée sur la lettre pour le jour même à deux heures et demie ; il n’y avait donc pas une minute à perdre.

Les jeunes femmes s’embrassèrent en renouvelant leurs serments d’amitié. Fragola descendit rapidement, sauta dans la voiture de Régina, qui promettait d’aller plus vite que son

 

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fiacre, et la voiture armoriée, emportant la belle et charmante enfant vers son humble demeure, s’arrêta à la porte de l’allée de la rue Mâcon.

Les deux hommes étaient à la fenêtre.

– C’est elle ! dirent-ils en même temps.

– Dans une voiture armoriée ? demanda le moine à Salvator.

– Oui ; mais la question n’est point là. A-t-elle ou n’a-t-elle pas la lettre d’audience ?

– Elle tient un papier à la main ! s’écria Dominique.

– Alors tout va bien, dit Salvator.

Dominique s’élança vers le palier.

Fragola entendit la porte s’ouvrir.

– C’est moi, cria-t-elle, j’ai la lettre !

– Pour quel jour ? demanda Dominique.

– Pour aujourd’hui, dans deux heures.

– Oh ! s’écria le moine, soyez bénie, chère enfant.

 

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– Et Dieu soit loué, mon père ! dit Fragola remettant respectueusement au moine, de sa petite main blanche, la lettre d’audience du roi.

 

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