Les Mohicans de Paris 4
Suite, où, si l’on aime mieux, commencement de la causerie conjugale.
CLXXXII
Suite, où, si l’on aime mieux, commencement de
la causerie conjugale.
Madame de Marande commença de comprendre où tendait la conversation et sentit passer sur son visage un nuage de pourpre. Son mari laissa à ce nuage le temps de se dissiper ; puis, revenant juste au point où la conversation avait été interrompue :
– Ces conditions, madame, demanda-t-il avec son éternel sourire et son implacable politesse, vous les rappelez-vous ?
– Parfaitement, monsieur, répondit la jeune femme d’une voix qu’elle s’efforçait de maintenir calme.
– C’est que voilà bientôt trois ans que j’ai le bonheur d’être votre époux ; et, en trois ans, on
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oublie bien des choses.
– Je n’oublierai jamais ce que je vous dois, monsieur.
– Ici, madame, nous différons d’avis. Je ne crois pas que vous me deviez quelque chose ; mais, si vous pensiez le contraire, et que vous crussiez avoir contracté quelque dette vis-à-vis de moi, c’est justement cette dette que je vous prierais d’oublier.
– On n’oublie pas quand on veut et comme on veut, monsieur ; et il est certaines gens pour lesquelles l’ingratitude est non seulement un crime, mais encore une impossibilité ! Mon père, vieux soldat inhabile aux affaires, mit toute sa fortune, qu’il espérait doubler, dans une spéculation industrielle, et fut ruiné. Il avait des engagements pris avec la maison de banque à laquelle vous venez de succéder, et ces engagements ne pouvaient être tenus à leur échéance. Un jeune homme...
– Madame... essaya d’interrompre M. de Marande.
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– Je ne veux passer sur rien, monsieur, insista Lydie : vous croiriez que j’ai oublié. Un jeune homme, supposant mon père riche, avait sollicité ma main ; une répugnance instinctive pour ce jeune homme avait fait que, d’abord, mon père avait repoussé sa demande. Cependant, vaincu par mes prières – ce jeune m’avait dit qu’il m’aimait, et j’avais cru l’aimer...
– Vous aviez cru ? fit M. de Marande.
– Oui, monsieur, je l’avais cru... À seize ans, est-on bien sûre de ses sentiments, surtout quand on sort de pension et qu’on ignore complètement le monde ?... Je répète donc : vaincu par mes prières, mon père avait fini par accueillir M. de Bedmar. Tout était arrêté, même ma dot : trois cent mille francs. Mais le bruit de la ruine de mon père se répandit : mon fiancé, tout à coup, cessa ses visites et disparut ! seulement, quelque temps après, mon père reçut de lui une lettre datée de Milan, et dans laquelle il lui disait qu’ayant appris ses répugnances premières à l’accepter pour gendre, il ne voulait point faire violence à ses sympathies. – Ma dot avait été déposée à part
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et sauvegardée de toute atteinte ; c’était à peu près la moitié de ce que devait mon père à votre maison de banque. Trois jours avant l’échéance de ses engagements, il se présenta chez vous, vous offrit les trois cent mille francs, et vous demanda du temps pour le reste. Vous lui répondîtes de se tranquilliser d’abord, et vous ajoutâtes que, comme vous aviez une affaire à lui proposer, vous lui demandiez un rendez-vous chez lui pour le lendemain. – Est-ce bien cela ?
– Oui, madame... Cependant, je réclamerai contre le mot affaire.
– C’est celui dont vous vous servîtes, je crois.
– Il me fallait un prétexte pour entrer chez vous, madame : le mot affaire fut, non pas une désignation, mais un prétexte.
– J’abandonne le mot, monsieur : en pareille circonstance, le mot n’est rien, la chose est tout... Vous vîntes, et vous fîtes à mon père cette proposition inattendue, de devenir mon mari, de prendre pour ma dot les six cent mille francs de dettes contractées par lui vis-à-vis de votre maison, et de lui laisser les cent mille écus qu’il
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vous avait offerts.
– En proposant davantage à votre père, madame, j’aurais craint qu’il ne me refusât.
– Je connais tout ce qu’il y a de délicatesse en vous, monsieur... Mon père, si étourdi qu’il fût de la proposition, accepta, sauf mon consentement, et, ce consentement, vous savez qu’il ne se fit pas attendre.
– Oh ! vous avez un cœur pieux et filial, madame.
– Vous vous rappelez notre entrevue, monsieur ? Mes premières paroles furent pour vous parler du passé, pour vous avouer...
– Un de ces secrets de jeune fille qu’un homme délicat ne doit jamais donner à sa fiancée le temps d’achever. D’ailleurs, j’ajoutai ceci : « Prenez ma proposition au point de vue qu’il vous plaira madame, ou comme une affaire que je vais... »
– Vous voyez bien que ce fut le mot dont vous vous servîtes !
– Je suis banquier, dit M. de Marande, et il
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faut pardonner à l’habitude... « Ou comme une affaire que je fais, et dont les résultats, quoique inconnus, doivent être avantageux pour moi, ou comme une dette que j’acquitte au nom de mon père. »
– Parfaitement, monsieur ! je me souviens de tout cela. Il s’agissait d’un service rendu par mon père au vôtre pendant l’Empire ou au commencement de la Restauration.
– Oui, madame... Puis j’ajoutai que, ne croyant point qu’il fût dû aucune reconnaissance à ce double titre auquel je devenais votre époux, je vous laissais parfaitement libre de vos sentiments à mon égard ; que moi-même, ayant des engagements pris, je me réservais mon indépendance ; que jamais vous ne seriez – si séduisante que Dieu vous ait faite – importunée par mes exigences conjugales. J’ajoutai, enfin, que, belle, jeune et apte à l’amour comme vous l’étiez, je croyais même ne devoir donner d’autre limite à cette liberté offerte que la mesure que vous-même, la réglant sur les convenances sociales, voudriez bien y mettre... Seulement, je
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me proposai de veiller sur vous comme un père indulgent fait pour sa fille, et – comme un père toujours, à titre de gardien de votre réputation, qui devenait la mienne – de réprimer les tentatives inconvenantes que certains hommes ne manqueraient point de faire, attirés et éblouis par votre beauté.
– Monsieur...
– Hélas ! ce titre de père, j’eus bientôt le droit de le prendre : le colonel mourut subitement pendant un voyage qu’il fit en Italie ; mon correspondant de Rome me transmit la triste nouvelle. Votre douleur, en l’apprenant, fut grande ; les premiers mois de notre mariage vous virent vêtue de deuil.
– Oh ! de cœur comme de corps, monsieur, je vous jure !
– Puis-je en douter, madame, moi qui eus tant de peine, non pas à vous faire oublier ce malheur, mais à obtenir de vous de renfermer votre désespoir dans les limites de la raison. Vous eûtes la bonté de m’écouter ; vous finîtes par quitter les vêtements sombres, ou plutôt les vêtements
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sombres finirent par vous quitter ; on vous vit sortir de ce deuil comme, aux premiers jours du printemps, une fleur sort de l’enveloppe grise de l’hiver. Le velouté de la jeunesse, la fraîcheur de la beauté, n’avaient jamais disparu de vos joues, mais le sourire s’était exilé de vos lèvres. Peu à peu... oh ! ne vous en faites pas un reproche, madame : c’est une loi de la nature... peu à peu, le sourire exilé revint, le front assombri s’éclaira, la poitrine oppressée par les soupirs commença de se dilater dans de joyeuses aspirations ; vous revîntes à la vie, au plaisir, à la coquetterie ; vous vous refîtes femme, et rendez-moi la justice de dire, madame, que je vous servis de guide et de soutien dans ce chemin difficile, plus difficile qu’on ne croit, qui ramène des pleurs au sourire, de la douleur à la joie.
– Oui, monsieur, dit madame de Marande en saisissant la main de son mari, et laissez-moi serrer cette loyale main qui m’a si patiemment, si charitablement, si fraternellement conduite.
– Vous me remerciez d’une faveur que vous m’avez faite ! c’est, en vérité, trop de bonté de
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votre part.
– Mais, enfin, monsieur, demanda madame de Marande, tout émue, soit de la scène même qui s’accomplissait, soit des souvenirs que lui rappelait cette scène, me ferez-vous la grâce de m’expliquer où vous voulez en venir ?
– Ah ! pardon, madame ! j’oubliais et l’heure qu’il est, et la place où je me trouve, et la fatigue que vous devez éprouver.
– Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous vous trompez éternellement sur mes intentions.
– J’abrège, madame... Je disais donc que votre rentrée dans le monde, après plus d’un an d’absence, avait produit une vive sensation. Vous l’aviez quitté belle, il vous revit charmante ; rien n’embellit comme le succès : de charmante que vous étiez, vos succès vous firent adorable.
– Nous voilà revenus aux compliments.
– Nous voilà revenus aux vérités : c’est toujours là qu’il faut en revenir, madame. Maintenant, laissez-moi vous dire, et, en
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quelques mots, j’aurai fini.
– J’écoute.
– Eh bien, madame, j’ai fait, en vous tirant de l’obscurité que jetaient sur vous vos vêtements de deuil, ce que fit Pygmalion en tirant sa Galathée du bloc de marbre où elle était cachée à tous les yeux. Or, supposez Pygmalion notre contemporain, supposez-le conduisant dans le monde sa Galathée sous le nom de... Lydie ; supposez qu’au lieu d’aimer Pygmalion, Galathée n’aime... rien – vous figurez-vous l’angoisse du pauvre Pygmalion, les souffrances, je ne dirai pas même de son amour, mais de son orgueil, lorsqu’il entendra dire : « Ce n’est pas pour lui, le pauvre statuaire, qu’il a animé le marbre ; c’est... pour... »
– Monsieur, la comparaison...
– Oui, je connais le proverbe : « Comparaison n’est pas raison » ; c’est vrai. Revenons donc purement et simplement à la réalité, sans métaphore. Eh bien, madame, cette étonnante beauté qui vous conquiert, à vous, mille amis, et me crée, à moi, mille envieux ; cette grâce
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merveilleuse qui fait bourdonner autour de vous, comme des abeilles autour d’un rosier, la fleur de nos élégants ; ce pouvoir que vous avez sur tout ce qui vous environne, et qui attire irrésistiblement tout ce qui passe dans sa sphère ; cette beauté magique, enfin, m’effraie et me fait trembler, comme me ferait trembler la vue d’un précipice au-dessus duquel je me promènerais en votre chère compagnie... Me comprenez-vous, madame ?...
– Je vous assure que non, monsieur, répondit Lydie.
Et, avec un charmant sourire, elle ajouta :
– Ce qui vous prouve, en passant, que je n’ai pas autant d’esprit que vous me faites parfois l’honneur de me le dire.
– Il en est de l’esprit comme du soleil, madame : il a ses heures de retraite et de recueillement. Je vais donc, en même temps qu’à votre esprit, tâcher de parler à vos yeux. Vous souvenez-vous qu’un jour, dans notre voyage de Savoie, en sortant d’Entremont, en apercevant du haut de la montagne le Rhône, qui étincelait au
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soleil comme un fleuve d’argent, à l’ombre comme un fleuve d’azur, vous souvenez-vous que, quittant tout à coup mon bras et courant sur le plateau, vous vous arrêtâtes avec effroi, en apercevant, à travers les fleurs et les herbes formant un frêle tapis, un abîme ouvert devant vos pas et visible seulement quand on venait d’en atteindre le bord ?
– Oh ! oui, je m’en souviens ! dit, en fermant les yeux et en pâlissant légèrement, madame de Marande, et je suis heureuse de m’en souvenir ; car, si vous ne m’aviez pas retenue et tirée en arrière, je n’aurais, selon toute probabilité, pas le bonheur de vous renouveler mes remerciements.
– Je ne les sollicitais point, madame ; seulement, par une image, et en éveillant vos souvenirs, je désirais vous expliquer, plus clairement que je ne l’avais fait encore, ce que j’appelais tout à l’heure un abîme. Eh bien, je le répète, votre beauté m’effraie à l’égal de ce ravin de six cents pieds que recouvraient des herbes et des fleurs, et j’ai peur qu’un jour nous n’y soyons engloutis l’un et l’autre !... Cette fois,
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comprenez-vous, madame ?
– Oui, monsieur, je crois que je commence à comprendre, répondit la jeune femme en baissant les yeux.
– Si vous commencez à comprendre, répondit en souriant M. de Marande, je suis parfaitement tranquille : vous ne tarderez pas à comprend tout à fait !...
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