Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 16 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Séduction.

CLXIX

 

 

Nous avons dit qu’il y avait, au milieu de tout ce parterre de femmes, quatre ou cinq hommes seulement. Profitons de ce que la société n’est pas plus nombreuse pour nous mêler à ce bavardage de salon qui emploie d’habitude tant de paroles à dire si peu de choses.

Le plus bruyant de ces cinq privilégiés du boudoir de madame de Marande était un jeune homme que nous n’avons vu que dans de douloureuses ou sinistres circonstances. C’était M. Lorédan de Valgeneuse, qui, de temps en temps, à quelque endroit du boudoir qu’il fût et avec quelque femme qu’il causât, échangeait un regard rapide comme l’éclair et d’une étrange signification avec sa sœur, mademoiselle Suzanne de Valgeneuse, l’amie de pension de la

 

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pauvre Mina.

M. Lorédan était un véritable homme de salon : nulle bouche ne savait mieux sourire, nul regard ne savait mieux complimenter : il avait au plus haut degré cette courtoisie qui frise l’impertinence, et, de 1820 à 1827, personne n’avait pu encore le détrôner dans l’art de mettre sa cravate et d’y faire, même tout ganté, le nœud à la mode sans en chiffonner le satin ou la baptiste.

Il causait en ce moment avec madame de Marande, dont il admirait l’éventail rococo en véritable amateur des Vanloo et des Boucher de bric-à-brac.

Celui qui, après Lorédan, attirait les regards des femmes, moins à cause de sa beauté et de son élégance qu’à cause de sa réputation, déjà établie par trois ou quatre succès de théâtre et par une conversation plus originale encore peut-être que spirituelle, était le poète Jean Robert. Au nombre des invitations imprimées qu’avaient fait pleuvoir autour de lui ses premiers triomphes, et auxquelles il se gardait bien de répondre, deux ou

 

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trois invitations autographes de la belle Lydie – qui voulait faire de son salon le rendez-vous littéraire, comme son mari voulait faire du sien le rendez-vous politique des grands hommes de l’époque – avaient vaincu ses scrupules. Sans être un des visiteurs les plus assidus de madame de Marande, il était un de ses habitués, et, à chaque séance qu’elle avait donnée depuis trois semaines à son ami Pétrus, il avait assisté religieusement, dans le but de donner, en causant avec la charmante jeune femme, de l’animation à son portrait. Il faut dire que, cette fois encore, Jean Robert avait réussi, et que jamais le regard et le sourire de Lydie n’avaient été, l’un plus brillant, l’autre plus animé.

M. de Marande en avait fait, ce soir-là même – le portrait n’était de retour à l’hôtel que depuis deux jours –, M. de Marande, disons-nous, en avait fait, ce soir-là même, son compliment à Jean Robert, en le remerciant de la complaisance avec laquelle il avait abrégé pour madame de Marande les ennuis de la pose.

Jean Robert n’avait pas su d’abord si M. de

 

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Marande parlait sérieusement ou raillait ; son regard, rejeté rapidement sur le visage du banquier, avait même cru un instant surprendre sur ce visage une expression ironique.

Mais les yeux des deux hommes s’étaient arrêtés et fixés l’un sur l’autre avec une certaine gravité, et alors M. de Marande, en s’inclinant, avait répété ces mots :

– Monsieur Jean Robert, c’est sérieusement que je parle ; et madame de Marande ne saurait me faire de plus grand plaisir que de cultiver la connaissance d’un homme de votre mérite.

Et il lui avait tendu la main si franchement, que Jean Robert lui avait donné la sienne avec une franchise égale, quoique cette franchise, de la part du jeune poète, ne parût pas exempte d’une certaine hésitation.

Le troisième personnage dont nous nous occuperons est notre introducteur Pétrus. Nous savons, lui, quel astre l’attire. Aussi les compliments d’usage faits à madame de Marande, à Jean Robert, à son oncle le vieux général Herbel – qui digère dans un coin assez

 

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péniblement pour que sa digestion lui donne un air digne et sérieux –, les dames saluées en masse, a-t-il trouvé moyen, au bout d’un instant, de se trouver accoudé à la causeuse sur laquelle la belle Régina, à moitié couchée, effeuille un bouquet de violettes de Parme, bien certaine que, lorsqu’elle se sera levée et aura changé de place, les violettes décapitées par elle ne seront point perdues.

Le cinquième personnage est tout simplement un danseur. Il appartient à cette race très appréciée des maîtresses de maison, mais dont la poésie, le roman et la peinture n’ont à s’occuper que comme un metteur en scène s’occupe d’un comparse.

Nous avons donc dit que Lorédan causait avec madame de Marande ; que Jean Robert, appuyé au marbre de la cheminée, les regardait ; que Pétrus causait avec Régina, souriant à chaque violette qui tombait des belles mains de sa divinité ; que le général comte Herbel digérait laborieusement sur un sofa ; enfin, que le danseur inscrivait ses contredanses, afin de s’élancer

 

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chronologiquement vers sa danseuse, chaque fois que l’orchestre, qui ne devait se faire entendre qu’à minuit, jetterait à l’atmosphère parfumée des salons ses notes d’appel à un nouveau quadrille.

Pour être exact, il faut dire que le tableau que nous venons d’essayer de peindre n’avait aucune fixité. De minute en minute, on annonçait un nouveau nom ; la personne désignée par le nom entrait : si c’était une femme, madame de Marande allait au-devant d’elle, et, selon le degré d’intimité où elle était avec cette femme, l’embrassait ou se contentait de lui serrer la main ; si c’était un homme, elle faisait un signe de tête, accompagnait ce signe de tête d’un gracieux sourire et même de quelques mots, puis, montrant un siège libre à une femme, la serre-galerie à l’homme, laissait les nouveaux venus devenir ce qu’ils voulaient, soit qu’il leur plût d’examiner les batailles d’Horace Vernet, les marines de Gudin, les aquarelles de Decamps ; soit qu’ils aimassent mieux nouer quelque conversation particulière ou coudre un lambeau à cette sorte de conversation générale qui flotte toujours dans un salon, et à laquelle s’accrochent

 

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les gens qui ne savent ni causer à deux, ni – chose bien autrement difficile ! – garder le silence.

Quelqu’un qui eût eu un intérêt à s’apercevoir de cela eût pu remarquer que, malgré tous les déplacements que l’arrivée des nouveaux venus imposait à cette maîtresse de la maison, quelque part que se trouvât madame de Marande, après sa révérence faite, après son baiser donné ou son serrement de main accompli, M. Lorédan de Valgeneuse avait le talent de se retrouver près d’elle.

Lydie avait remarqué cette insistance, et, soit qu’elle lui déplût en réalité, soit qu’elle craignît que quelque autre personne ne la remarquât, elle avait essayé d’y échapper, une première fois, en venant s’asseoir à côté de Régina et en interrompant pour quelques instants la douce conversation des deux jeunes gens – égoïsme qu’elle s’était bien vite reproché – ; une seconde fois, en allant se réfugier sous l’aile du vieux voltairien que nous avons vu si rigide observateur des dates dans sa conversation avec la marquise de la Tournelle.

 

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Cette fois, madame de Marande s’obstinait à vouloir tirer du cœur du vieux comte ce secret qui rendait soucieux un visage d’ordinaire souriant ; plus que souriant : railleur.

Mais, que le chagrin du vieux comte lui vînt du cœur ou – ce qui, pour lui, était bien autrement grave – de l’estomac, il ne paraissait pas le moins du monde décidé à faire madame de Marande confidente de son secret.

Quelques mots de leur conversation parvinrent jusqu’à Pétrus et Régina, et les tirèrent de leur extase. Les deux jeunes gens échangèrent un regard. De la part de Régina, ce regard voulait dire :

– Nous sommes bien imprudents, Pétrus ! voilà une demi-heure que nous causons ensemble avec autant d’abandon que si nous étions dans la serre du boulevard des Invalides.

– Oui, répondit le regard de Pétrus, bien imprudents, c’est vrai, mais bien heureux, ma Régina !

Puis, comme ils avaient échangé un regard, les

 

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deux jeunes gens échangèrent, à distance et par un simple frissonnement de lèvres, un de ces baisers que le cœur envoie au cœur ; et, comme s’il était naturellement attiré par la conversation de son oncle et de madame de Marande, Pétrus s’approcha d’eux, et, le sourire de l’insouciance sur les lèvres :

– Mon oncle, fit-il en enfant gâté qui se croit le droit de tout dire, je vous préviens que, si vous ne confiez pas à madame de Marande, qui vous a fait l’honneur de vous la demander deux fois, la cause de vos soucis, par notre aïeul Josselin II, qu’on appelait Josselin le Galant, un siècle et demi avant que la galanterie fût découverte, par cet ancêtre mort au champ d’honneur de l’amour, je vous jure, mon oncle, que je vous dénonce à madame, et que je révèle la véritable cause de vos peines, si mystérieuse qu’elle soit !

– Révèle, mon garçon, dit le général avec un certain air de tristesse qui donna à douter à Pétrus que son oncle fût sous la seule préoccupation d’une digestion laborieuse, révèle ; mais, si tu m’en crois, avant la révélation, tu tourneras ta

 

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langue sept fois dans ta bouche, de peur de te fourvoyer.

– Oh ! je n’ai crainte, mon oncle ! dit Pétrus.

– Alors, dites vite, monsieur Pétrus, car je meurs d’inquiétude, reprit madame de Marande qui, elle aussi, paraissait tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant d’aborder le véritable sujet de conversation qui l’avait amenée là.

– Vous mourez d’inquiétude, madame ? dit le vieux général. Eh bien, voilà qui dépasse tout à fait ma perspicacité ! Aurais-je le bonheur, par hasard, que vous eussiez quelque faveur à me demander, et craignez-vous que ma mauvaise humeur n’influe sur ma réponse ?

– Ô profond philosophe ! dit madame de Marande, qui vous a donc révélé ainsi les secrets du cœur humain ?

– Donnez-moi votre belle main, madame.

Lydie tendit la main au vieux général, après lui avoir fait la galanterie d’ôter son gant.

– Quelle merveille ! dit le général ; je croyais qu’il n’y avait plus de ces mains-là.

 

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Il l’approcha de ses lèvres ; puis, s’arrêtant :

– Oh ! par ma foi, dit-il, c’est un sacrilège que des lèvres de soixante-six ans touchent un pareil marbre.

– Comment ! dit madame de Marande en minaudant, vous refusez de baiser ma main, général ?

– Cette main est-elle à moi en toute propriété pour une minute ?

– En toute propriété, général.

Le général se tourna vers Pétrus :

– Approche ici, garçon, lui dit-il, et baise-moi cette main-là.

Pétrus obéit.

– Là ! et maintenant, prends garde ; car, après un pareil cadeau, je me crois parfaitement libre de te déshériter.

Puis, à madame de Marande :

– Donnez vos ordres, madame, dit le vieux comte ; votre indigne serviteur les attend à genoux.

 

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– Non, je suis femme et entêtée. Je veux, auparavant, savoir quelle chose vous rend si soucieux, mon cher général.

– Vous avez ce coquin-là qui va vous le dire... Ah ! madame, à son âge, je me serais fait tuer pour baiser une pareille main ! Que le paradis n’est-il à reperdre, et que ne suis-je Adam ?

– Ah ! général, dit madame de Marande, on ne peut être à la fois Adam et le serpent. – Voyons, monsieur Pétrus, dites-nous ce qui est arrivé à votre oncle.

– Eh bien, madame, voici le fait. Mon oncle, qui a l’habitude de se préparer par la méditation à tous les actes importants de sa vie, a l’habitude, à cet effet, de rester seul une heure avant son dîner, et je crois...

– Vous croyez ?

– Eh bien, je crois que sa chère solitude a été troublée aujourd’hui.

– Ce n’est pas cela, dit le général. Tu n’as tourné ta langue que sept fois : tourne-la quatorze.

 

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– Mon oncle, continua Pétrus sans s’inquiéter du démenti que lui donnait le vieux général, mon oncle a reçu aujourd’hui, entre cinq et six heures, la visite de madame la marquise Yolande Pentaltais de la Tournelle.

Régina, qui ne demandait qu’une occasion de se rapprocher de Pétrus et de ne pas perdre une de ses paroles, dont chaque syllabe faisait battre son cœur, Régina, en entendant prononcer le nom de sa tante, crut que c’était une occasion de prendre part à la conversation.

Elle se leva donc de sa causeuse et s’approcha doucement du groupe.

Pétrus ne la vit pas, ne l’entendit pas ; mais il la sentit venir et frissonna de tous ses membres.

Ses yeux se fermèrent, sa voix s’éteignit.

La jeune fille comprit, de son côté, ce qui se passait dans le cœur de son cœur, et elle en ressentit une volupté étrange.

– Eh bien, dit-elle d’une voix douce comme les vibrations d’une harpe éolienne, est-ce parce que je suis-là que vous ne parlez plus, monsieur

 

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Pétrus ?

– Ô jeunesse ! jeunesse ! murmura le comte Herbel.

 

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