Les Mohicans de Paris 4
Les deux cousins se reconnaissent définitivement.
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Salvator jeta un calme regard sur ces deux ou plutôt sur ces trois hommes.
– Eh bien, demanda-t-il, que se passe-t-il donc ici ?
– Rien, dit Jean Taureau ; seulement, avec votre permission, je vais noyer monsieur.
– Oui, nous allons le noyer, dit Toussaint.
– Et pourquoi cette extrémité ? demanda rêveusement Salvator.
– Parce qu’il a essayé d’abord de nous griser...
– Puis de nous acheter.
– Après ?
– Enfin, de nous intimider.
– Intimider Jean Taureau ?... Toussaint-
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Louverture, je ne dis pas ; mais Jean Taureau...
– Aussi, voyez ! dit le charpentier. Allons, laissez-nous passer, et, dans une demi-heure, son affaire sera faite...
– Et, pour t’intimider, mon brave, qu’a-t-il donc dit ?
– Qu’il vous dénoncerait, monsieur Salvator ; qu’il vous ferait arrêter, qu’il vous conduirait sur l’échafaud ! Alors, je lui ai dit : « Bon ! en attendant, je vais vous conduire à la Seine, moi !... » S’il vous plaît, rangez-vous, monsieur Salvator.
– Délie cet homme, Jean.
– Comment, que je le délie ?
– Oui.
– Mais vous n’avez donc pas entendu ce que je vous ai dit ?
– Si fait.
– Je vous ai dit qu’il voulait vous dénoncer, vous faire arrêter, vous faire guillotiner.
– Et moi, je t’ai répondu : « Délie cet homme,
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Jean » ; et j’ajoute : « Laisse-moi seul avec lui. »
– Monsieur Salvator ! fit Jean Taureau d’un air suppliant.
– Sois tranquille, mon ami, insista le jeune homme. M. le comte Lorédan de Valgeneuse ne peut rien contre moi, tandis que moi, au contraire...
– Vous, au contraire ?...
– Moi, je puis tout contre lui. Donc, une dernière fois, délie cet homme et laisse-nous tranquillement causer tous les deux.
– Allons, dit Jean Taureau, puisque vous le voulez absolument.
Et son regard interrogea encore une fois Salvator.
– Absolument ! répéta le jeune homme.
– Alors, j’obéis, dit Jean Taureau vaincu.
Et, ayant délié les mains du comte, lui ayant ôté son bâillon, il sortit avec son ami Toussaint, prévenant Salvator, ou plutôt M. de Valgeneuse, qu’il demeurait à la porte, afin d’accourir au
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premier appel.
Salvator les suivit des yeux, lui et Toussaint, et, dès que la porte fut fermée :
– Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, mon cousin, dit-il au comte de Valgeneuse ; car nous en avons, je le crains bien, beaucoup trop à nous dire pour rester debout.
Lorédan jeta un regard rapide sur Salvator.
– Ah ! reprit celui-ci en relevant avec la main ses beaux cheveux noirs si fins et si soyeux, et en découvrant son front, aussi calme et aussi pur que s’il se trouvait en face de son meilleur ami.
– Regardez-moi bien, Lorédan : c’est moi-même !
– D’où diable sortez-vous donc, monsieur Conrad ? dit le comte, plus à l’aise devant un homme du même rang que lui qu’il ne l’était en face des deux prolétaires avec lesquels il venait de lutter si désavantageusement. D’honneur, on vous croyait mort !
– Eh bien ! vous le voyez, dit Salvator, je ne l’étais pas. Eh ! mon Dieu, l’histoire est pleine
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d’événements de ce genre, depuis Oreste, qui fait annoncer sa mort par Pylade à Égisthe et à Clytemnestre, jusqu’au duc de Normandie, qui réclame à Sa Majesté Charles X le trône de son père Louis XVI.
– Mais, encore, ni Oreste ni le duc de Normandie n’ont-ils fait payer leur enterrement à ceux dont ils viennent tirer vengeance ou réclamer l’héritage, répondit M. de Valgeneuse maintenant la conversation sur le même ton.
– Oh ! mon Dieu, mon cher cousin, pour un pauvre billet de cinq cents francs que mon enterrement vous a coûté, n’allez-vous pas me le reprocher ? Mais songez donc que jamais argent n’a été si bien placé : voilà quelque chose comme six ans qu’il vous rapporte, bon an mal an, deux cent mille livres de rente ! Soyez tranquille, je vous le rendrai quand nous réglerons nos comptes.
– Nos comptes ! reprit dédaigneusement Lorédan ; nous avons donc des comptes à régler ?
– Pardieu !
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– Ce ne sont pas ceux de la succession du feu marquis de Valgeneuse, mon oncle ?
– Vous pourriez bien, mon cher monsieur Lorédan, ajoutez : Et votre père.
– Au fait, entre nous, c’est sans conséquence... J’ajouterai donc, si la chose vous est agréable : Et votre père.
– Oui, dit Salvator, elle m’est on ne peut plus agréable.
– Maintenant, monsieur Conrad... ou monsieur Salvator, comme vous voudrez – car vous avez plusieurs noms –, serait-ce trop indiscret de vous demander comment il se fait que vous viviez, quand tout le monde vous croit mort ?
– Oh ! mon Dieu, non ! j’allais même vous offrir de vous raconter cette histoire, pour peu qu’elle vous intéressât.
– Elle m’intéresse, et même beaucoup... Racontez, monsieur, racontez.
Salvator s’inclina en signe d’assentiment.
– Vous vous rappelez, mon cher cousin, dit-il, de quelle inattendue et fatale manière mourut M.
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le marquis de Valgeneuse, votre oncle et mon père ?
– Parfaitement.
– Vous vous rappelez qu’il n’avait jamais voulu me reconnaître, non point qu’il me jugeât indigne de son nom, mais parce que, au contraire, en me reconnaissant, il ne pouvait me laisser qu’un cinquième de sa fortune ?
– Vous devez être plus que moi au courant des dispositions du Code à l’endroit des bâtards... Étant fils légitime, je n’ai jamais eu occasion de m’en occuper.
– Eh ! mon Dieu, monsieur, ce n’est pas moi qui m’en occupais, c’est mon pauvre père... Il s’en occupait si bien, que, le jour même de sa mort, il fit venir son notaire, l’honnête M. Baratteau...
– Oui, et l’on n’a jamais bien su pourquoi il l’avait fait venir. Vous présumez, vous, que c’était pour lui remettre un testament en votre faveur ?
– Je ne le présume pas, j’en suis sûr.
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– Vous en êtes sûr ?
– Oui.
– Et comment cela ?
– La veille, comme s’il se fût douté du malheur qui le menaçait, mon père, quoique je me défendisse de l’entendre, m’avait annoncé ce qu’il voulait faire, ou plutôt ce qu’il avait fait.
– Je connais cette histoire de testament.
– Vous la connaissez ?
– Oui, telle que vous l’avez racontée, du moins. Le marquis avait fait un testament olographe qu’il devait remettre à M. Baratteau ; mais, avant de le lui remettre, ou après le lui avoir remis – ce point, si important qu’il soit, n’a jamais été éclairci –, le marquis tomba frappé d’une attaque d’apoplexie. Est-ce cela ?
– Oui, mon cousin... sauf un détail, cependant.
– Un détail ! et lequel ?
– C’est que, pour plus grande précaution, le marquis avait fait, non pas un testament, mais deux testaments.
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– Ah ! ah ! deux testaments ?
– Par duplicata, oui, mon cousin ; exactement pareils tous deux.
– Dans lesquels il vous léguait son nom et sa fortune ?
– Justement.
– Quel malheur que, de ces deux testaments, pas un ne se soit retrouvé !
– Oui, c’est une fatalité.
– Le marquis avait donc oublié de vous dire où ils étaient ?
– L’un était destiné à être remis au notaire, l’autre devait m’être remis à moi-même.
– Et, en attendant ?...
– En attendant, le marquis l’avait enfermé dans le tiroir à secret d’un petit meuble de sa chambre à coucher.
– Mais, dit Lorédan, en regardant fixement Salvator, je croyais que vous ignoriez où il était, ce précieux testament ?
– Je l’ignorais alors.
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– Et aujourd’hui ?...
– Aujourd’hui, répondit Salvator, je le sais.
– Ah ! fit Lorédan, contez-moi donc cela : la chose devient curieuse !
– Pardon ! mais ne voulez-vous pas que je vous conte d’abord comment je suis vivant, quoique chacun me croie, un peu plus ou un peu moins, trépassé ? Mettons de l’ordre dans le récit : il n’en sera que plus clair et plus intéressant.
– Mettez de l’ordre, mon cher cousin, beaucoup d’ordre... Je vous écoute.
Et, pour écouter le récit de Salvator, le comte de Valgeneuse se plaça de la façon la plus élégamment insouciante qu’il lui fut possible.
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