Les Mohicans de Paris 4
La nuit du 29 au 30 avril.
CLXXVIII
Tandis que la discussion, dont nous connaîtrons plus tard les détails et les résultats, s’ouvrait autour de cette table au tapis vert, où se sont tant de fois joués les destins de l’Europe ; tandis que M. de Marande, simple voltigeur dans la 2e légion, rentrant chez lui sans avoir, de toute la journée, laissé échapper une marque d’approbation ou d’improbation à laquelle on pût reconnaître son opinion politique, dévêtait son uniforme avec un empressement qui indiquait son peu de sympathie pour l’état militaire, et comme s’il n’eût été préoccupé que du grand bal qu’il devait donner, présidait lui-même à tous les préparatifs de la soirée ; nos jeunes gens, qui n’avaient pas revu Salvator depuis les dernières recommandations échangées à la revue, s’étaient
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hâtés, ainsi que M. de Marande, de mettre bas leur uniforme et de venir s’informer chez Justin, comme à une source commune, de ce qui leur restait à faire dans les différentes éventualités qui pouvaient s’offrir.
Justin attendait lui-même Salvator.
Le jeune homme arriva vers les neuf heures ; il avait, lui aussi, ôté son uniforme et repris son costume de commissionnaire. On voyait, à son front couvert de sueur et à sa poitrine haletante, qu’il avait largement utilisé le temps depuis son retour de la revue.
– Eh bien ? demandèrent les quatre jeunes gens d’une seule voix, aussitôt qu’ils l’aperçurent.
– Eh bien, répondit Salvator, il y a conseil des ministres.
– À quel propos ?
– Mais à propos de la punition qu’il s’agit d’infliger à cette bonne garde nationale, qui n’a pas été sage.
– Et quand saura-t-on le résultat du conseil ?
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– Aussitôt qu’il y aura un résultat.
– Vous avez donc vos entrées aux Tuileries ?
– J’ai mes entrées partout.
– Diable ! fit Jean Robert, je regrette de ne pouvoir attendre ; j’ai un bal obligé.
– Moi aussi, dit Pétrus.
– Chez madame de Marande ? demanda Salvator.
– Oui, firent les deux jeunes gens étonnés. Comment savez-vous cela ?
– Je sais tout.
– Mais, demain matin, au point du jour, des nouvelles, n’est-ce pas ?
– Inutile ! vous en aurez cette nuit.
– Mais, puisque Pétrus et moi allons chez madame de Marande...
– Eh bien, vous en aurez chez madame de Marande.
– Qui nous en donnera ?
– Moi.
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– Comment ! vous allez chez madame de Marande ?
Salvator sourit finement.
– Non pas chez madame de Marande, dit-il, mais chez monsieur.
Puis il ajouta avec le même sourire qui était un de signes particuliers de sa physionomie :
– C’est mon banquier.
– Ah ! sacrebleu ! dit Ludovic, je suis fâché, maintenant, de ne pas avoir accepté l’invitation que tu m’offrais, Jean Robert.
– S’il n’était pas si tard ! s’écria ce dernier.
Et, tirant sa montre :
– Mais neuf heures et demie, continua-t-il : impossible !
– Vous désirez aller au bal de madame de Marande ? demanda Salvator.
– Oui, répondit Ludovic ; j’aurais voulu ne pas quitter mes amis cette nuit... Ne peut-il pas y avoir quelque chose d’un moment à l’autre ?
– Il n’y aura probablement rien, dit Salvator ;
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mais ne quittez pas vos amis pour cela.
– Il faut bien que je les quitte, puisque je n’ai pas d’invitation.
Salvator laissa errer sur son visage un de ces sourires qui lui étaient habituels.
– Priez notre poète de vous présenter, dit-il.
– Oh ! fit vivement Jean Robert, je ne suis pas assez libre dans la maison.
Et une légère rougeur passa sur ses joues.
– Alors, reprit Salvator en se retournant vers Ludovic, priez M. Jean Robert de mettre votre nom sur cette carte.<Et il tira de sa poche une carte imprimée portant ces mots :
« M. et madame de Marande ont l’honneur d’inviter M... à la soirée qu’ils donneront en leur hôtel de la rue d’Artois, le dimanche 29 avril prochain. On dansera.
« Paris, 20 avril 1827. »
Jean Robert regarda Salvator avec un
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étonnement qui tenait de la stupéfaction.
– Allons, dit Salvator, vous avez peur qu’on ne reconnaisse votre écriture ?... Donnez-moi une plume, Justin.
Justin tendit une plume à Salvator ; celui-ci écrivit le nom de Ludovic sur la carte, en forçant son écriture fine et aristocratique à prendre les proportions d’une écriture ordinaire ; puis il donna la carte au jeune docteur.
– Maintenant, demanda Jean Robert, vous avez dit, mon cher Salvator, que vous alliez, non pas chez madame de Marande, mais chez monsieur ?
– En effet, j’ai dit cela.
– Comment nous verrons-nous ?
– C’est vrai, reprit Salvator avec son même sourire, car vous allez chez madame, vous !
– Je vais au bal d’un ami, et je ne présume pas qu’on parlera politique dans ce bal.
– Non... mais, à onze heures et demie, quand notre pauvre Carmélite aura chanté, le bal commencera, et, à minuit sonnant, on ouvrira, au
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bout de la galerie qui forme une serre, le cabinet de M. de Marande ; là seront admis tous ceux qui diront ces deux mots : Charte et Chartres. Ils ne sont pas difficiles à retenir, n’est-ce pas ?
– Non.
– Eh bien, voilà toutes choses convenues. Maintenant, si vous voulez vous habiller et être à dix heures et demie dans le boudoir bleu, il n’y a pas de temps à perdre !
– J’ai une place pour quelqu’un dans mon coupé, dit Pétrus.
– Prends Ludovic : vous êtes voisins, dit Jean Robert ; moi, j’irai de mon côté.
– Soit !
– Ainsi, à dix heures et demie dans le boudoir de madame pour entendre Carmélite, dit Pétrus ; et à minuit dans le cabinet de monsieur, pour savoir ce qui se sera passé aux Tuileries.
Et les trois jeunes gens, après avoir serré la main de Salvator et de Justin, se retirèrent, laissant ensemble les deux carbonari.
À onze heures, nous l’avons vu, Jean Robert,
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Pétrus et Ludovic étaient réunis chez madame de Marande et applaudissaient Carmélite ; à onze heures et demie, tandis que madame de Marande et Régina prodiguaient leurs soins à Carmélite évanouie, ils donnaient à Camille la leçon que nous avons dite ; enfin, à minuit, pendant que M. de Marande, resté en arrière pour prendre des nouvelles de Carmélite, baisait galamment la main de femme et lui demandait comme une faveur, une fois le bal terminé, d’aller la saluer dans sa chambre à coucher, ils entraient dans le cabinet du banquier en donnant le mot de passe convenu : Charte et Chartres.
Là étaient rassemblés tous les vétérans des conspirations de Grenoble, de Belfort, de Saumur et de la Rochelle ; tous ces hommes, enfin, qui avaient conservé leur tête sur leurs épaules par un miracle d’équilibre : les la Fayette, les Kœchlin, les Pajol, les Dermoncourt, les Carrel, les Guinard, les Arago, les Cavignac, chacun représentant soit une opinion tranchée, soit une nuance d’opinion, tous produisant au grand jour une honorabilité reconnue.
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On mangeait des glaces, on buvait du punch, et l’on parlait théâtres, art, littérature... Politique, on s’en fût bien gardé !
Les trois jeunes gens entrèrent ensemble et cherchèrent des yeux Salvator.
Salvator n’était point encore arrivé.
Tous trois alors, selon leurs sympathies, allèrent s’attacher à une de ces grandes renommées qui étaient là : Jean Robert à la Fayette, qui avait pour lui une amitié presque paternelle ; Ludovic à François Arago, cette belle tête, ce grand cœur, ce charmant esprit ; enfin, Pétrus à Horace Vernet, dont tous les tableaux venaient d’être refusés au Salon, et qui avait fait chez lui une exposition particulière, à laquelle courait tout Paris.
Le cabinet de M. de Marande présentait un curieux échantillon des mécontents de tous les partis. Tous ces mécontents, parlant, comme nous l’avons dit, de choses d’art, de science, de guerre, tournaient cependant la tête vers la porte à chaque nouvel arrivant : ils semblaient attendre quelqu’un.
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Et, en effet, ils attendaient le messager encore inconnu qui devait leur apporter des nouvelles du château.
Enfin, la porte s’ouvrit et donna passage à un jeune homme d’une trentaine d’années mis avec la plus parfaite élégance.
Pétrus, Ludovic et Jean Robert retinrent un cri d’étonnement : ce jeune homme, c’était Salvator.
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