Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 27 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Le nid de la colombe.

CLXXX

 

 

Nos lecteurs se rappellent peut-être qu’avec un accent de charmante galanterie, M. de Marande, avant de rentrer dans son cabinet, où l’attendaient les nouvelles des Tuileries données par Salvator, avait demandé à sa femme la permission d’aller, après la clôture du bal, lui faire une visite dans sa chambre à coucher.

Il est six heures du matin ; le jour commence à paraître ; les dernières voitures ont cessé de faire retentir le pavé de la cour de l’hôtel ; les dernières lumières s’éteignent dans les appartements ; les premiers bruits de Paris s’éveillent. Il y a un quart d’heure que madame de Marande est retiré dans sa chambre à coucher ; il y a cinq minutes que M. de Marande a échangé les dernières paroles avec un homme dont l’allure

 

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militaire se trahit sous son habit bourgeois.

Ces dernières paroles ont été :

– Que Son Altesse royale soit tranquille ! elle sait qu’elle peut compter sur moi comme sur elle-même...

Derrière cet homme, qui est parti rapidement, emporté par deux vigoureux chevaux, dans une voiture sans armoiries conduite par un cocher sans livrée et qui a disparu au coin de la rue de Richelieu, les portes de l’hôtel se sont fermées.

Maintenant, que le lecteur ne se préoccupe point trop de ces cloisons de fer et de chêne qui viennent de s’interposer entre lui et les maîtres de cette splendide maison dont nous avons éclairé quelques parties : notre baguette de romancier n’a qu’à se lever, et les portes les mieux fermées se rouvriront devant nous. Usons donc de ce privilège, et tournons, du bout de cette baguette, la porte du boudoir de madame Lydie de Marande. – SÉSAME, OUVRE-TOI !

Vous le voyez, voici la porte ouverte sur ce charmant boudoir bleu céleste où vous avez, il y a

 

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quelques heures, entendu Carmélite chanter la romance du Saule.

Tout à l’heure, nous aurons à ouvrir devant vous une porte bien autrement terrible, celle de la cour d’assises ; mais permettez qu’avant de mettre le pied dans cet enfer du crime, nous entrions nous reposer un instant, et prendre des forces, dans ce paradis d’amour qu’on appelle la chambre de madame de Marande.

Cette chambre était – pour ne pas se trouver en contact immédiat avec le boudoir – précédée d’une espèce de vestibule ayant la forme d’un dais immense ; ce vestibule, qui faisait en même temps une salle de bain, était éclairé par le plafond avec des verres de couleur formant des dessins arabes ; ses murailles et son plafond – moins l’ouverture destinée à laisser pénétrer un jour qui ne devait jamais aller au-delà d’une demi-obscurité – étaient tendus d’une étoffe toute particulière ; d’un ton neutre flottant entre le gris perle et le jaune-orange, le tissu semblait fait avec ces plantes d’Asie dont les Indiens extraient les fils textiles pour en fabriquer cette étoffe

 

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connue chez nous sous le non de nankin. Les tapis étaient des nattes de Chine, douces comme l’étoffe la plus flexible, et s’harmonisaient admirablement de couleur avec les tentures ; quant aux meubles, ils étaient de laque de Chine avec de simples filets d’or. Les marbres étaient blancs comme du lait, et les porcelaines qu’ils supportaient, de ce bleu turquoise tout particulier à ce qu’en termes de bric-à-brac on appelle du vieux sèvres pâte tendre.

En mettant le pied dans ce doux réduit, mystérieusement éclairé par une lampe de verre de Bohême suspendue au plafond, on se fût cru à cent lieues de la terre, et il eût semblé que l’on voyageait dans un de ces nuages orangés, pétris d’azur et d’or, dont Marilhat frangeait ses paysages d’Orient.

Une fois parvenu à ce nuage, il était tout simple que l’on entrât dans le paradis – et c’était bien le paradis, en effet, que cette chambre où nous conduisons le lecteur !

Aussitôt la porte ouverte, ou, pour parler plus exactement, aussitôt la portière soulevée – car,

 

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s’il y avait des portes, l’art du tapissier les avait rendues invisibles –, aussitôt la portière soulevée, le premier objet qui frappait les yeux, c’était la belle Lydie, rêveusement étendue dans le lit qui occupait le côté droit de la chambre, un coude appuyé ou plutôt enfoncé dans un oreiller qui semblait de gaze, et tenant de l’autre main un petit livre de poésie relié en maroquin, livre que peut-être elle avait le plus grand désir de lire, mais qu’elle ne lisait pas, tant elle semblait pleine d’une autre pensée que celle de la lecture.

Une lampe de porcelaine de Chine brûlait sur une petite table de Boule, et éclairait, à travers un globe de verre de Bohême rouge, les draps du lit, d’une teinte rosée pareille à celle qui se répand, au lever du soleil, sur la neige virginale de la Yungfrau ou du mont Blanc.

Voilà ce qui attirait d’abord les yeux ; et peut-être essayerons-nous tout à l’heure de rendre, le plus chastement qu’il nous sera possible, l’impression produite par ce ravissant tableau ; mais, auparavant, nous nous sentons entraîné comme malgré nous à décrire le reste de

 

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l’habitation.

L’Olympe d’abord ; puis la déesse qui l’habitait.

Qu’on imagine une chambre – ou plutôt un nid de colombe – assez grande tout juste pour dormir, assez haute tout juste pour respirer. Elle était tendue, plafond et muraille, de velours nacarat ayant des reflets de grenat, d’escarboucle et de rubis, aux endroits que leur saillie mettait en lumière.

Le lit en tenait presque toute la longueur, et à peine si, à chaque extrémité du lit, pouvait tenir une étagère en bois de rose chargée des plus délicieux brimborions de Saxe, de Sèvres et de Chine qu’on avait pu recueillir chez Mobro et chez Gansberg.

En face du lit, était la cheminée, tout habillée de velours, comme le reste de la chambre ; aux deux côtés de cette cheminée, étaient deux causeuses qui semblaient recouvertes avec les plumes de la gorge d’un colibri, et, au-dessus de chacune de ces causeuses, une glace dont le cadre était formé de feuilles et d’épis de maïs dorés.

 

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Asseyons-nous sur une de ces causeuses, et donnons un coup d’œil au lit :

Le lit était de velours nacarat, capitonné, et sans un seul ornement ; seulement, sa riche nuance ressortait par l’encadrement au milieu duquel il apparaissait ; cet encadrement était un chef-d’œuvre de simplicité, et l’on s’étonnait, en le voyant, qu’il y eût un tapissier assez poète, ou un poète assez tapissier pour arriver à un pareil résultat. Il se composait de ces grandes pièces d’étoffe d’Orient que les femmes arabes appellent des haïks ; ces haïks étaient de soie, à bandes alternées bleues et blanches ; leurs franges étaient les franges mêmes du tissu.

Aux deux extrémités du lit, deux larges pièces de cette étoffe tombaient verticalement et pouvaient se draper le long de la muraille à l’aide d’embrasses algériennes tressées de soie et d’or, avec des anneaux de turquoises.

Le fond du lit était une immense glace prise dans un cadre de velours pareil au lit et reposant, non pas sur la muraille, mais sur un troisième haïk. Au niveau supérieur de la glace, l’étoffe,

 

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froncée en mille plis, s’élançait et allait, par une pente douce, rejoindre une grande flèche d’or, autour de laquelle elle s’enroulait en deux gros bouillons.

Mais la merveille de cette chambre était ce que reflétait la glace de ce lit, évidemment destinée à faire disparaître les limites de l’appartement.

Nous avons dit qu’en face du lit était la cheminée. Au-dessus de cette cheminée, chargée de ces mille futilités délicieuses qui composent le monde d’une femme, s’étendait une serre dont on n’était séparé que par une glace sans tain, qui, au besoin, pouvait rentrer dans la muraille, et mettre ainsi en communication la chambre de la femme avec la chambre des fleurs. Au milieu de cette petite serre, surmontant un bassin dans lequel jouaient des poissons de Chine de toutes les couleurs, et où venaient s’abreuver des oiseaux de pourpre et d’azur gros comme des abeilles, s’élevait une statue de marbre de Pradier, demi-nature.

Certes, cette petite serre était à peine de la

 

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grandeur de la chambre ; mais, par un miracle d’arrangement, elle paraissait un magnifique et immense jardin de l’Inde ou des Antilles, tant les plantes tropicales dont elle était plantée s’enlaçaient les unes aux autres, comme pour donner aux regards qui se fixaient sur elles le spectacle de toute une flore exotique.

C’était, en effet, tout un continent de dix pieds carrés, toute une Asie de poche.

L’arbre que l’on a appelé le roi des végétaux, l’arbre de la science du bien et du mal, l’arbre né dans le paradis terrestre – et dont l’origine est incontestable, puisque la feuille a servi à couvrir la nudité de nos premiers parents, et que, pour cette cause, il a reçu le nom de figuier d’Adam –, était représenté par ses cinq espèces principales : le bananier du paradis, le bananier à fruits courts, le bananier de la Chine, le bananier à sparte rose, le bananier à sparte rouge. À côté de lui, croissait l’héliconia, qui s’en rapproche par la longueur et la largeur des feuilles ; puis le ravelania de Madagascar, représentant, en miniature, le fameux arbre du voyageur, où le nègre altéré

 

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trouve l’eau fraîche que lui refuse le ruisseau tari ; la strelitzia-regina, dont la fleur semble la tête d’un serpent à dard et à aigrette de feu ; le balisier des Indes orientales, avec lequel on fabrique, à Delhi, des tissus aussi souples que l’étoffe de soie la plus fine ; le costus, employé par les anciens dans toutes les cérémonies religieuses, à cause de son parfum ; l’angrec odorant de l’île de la Réunion ; le zingiber de la Chine, lequel n’est autre que la plante qui donne le gingembre ; enfin, toute une collection, en abrégé, des richesses végétales du monde entier.

Le bassin et le socle de la statue étaient pendus dans des fougères aux feuilles découpées comme avec un emporte-pièce, et dans des lycopodes qui pouvaient lutter avec la mousse des plus fins tapis de Smyrne et de Constantinople.

Maintenant, à défaut du soleil, qui ne sera que dans quelques heures le roi de l’horizon, cherchez, à travers toutes ces feuilles, toutes ces fleurs, tous ces fruits, le globe lumineux qui descend de la voûte, et qui, répandant ses rayons à travers une eau légèrement teintée de bleu,

 

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donne à cette petite forêt vierge la clarté sereine et mélancolique, les reflets doux et argentés de la lune.

 

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