Les Mohicans de Paris 4
Où les pétards de Camille font long feu.
CLXXIII
Quand on se fut bien extasié sur le talent de la future débutante, quand on eut épuisé en sa faveur toutes les formules de l’éloge, chacun des heureux auditeurs, en promettant de la prôner dans son cercle, se laissa peu à peu attirer du boudoir vers le salon, où retentissaient les premiers accords de l’orchestre, et passa de la musique à la danse.
Le seul épisode digne d’être rapporté dans le mouvement qui se fit à cette occasion, et que nous mentionnerons parce qu’il se lie tout naturellement à notre drame, c’est le faux pas que fit Camille de Rozan en adressant étourdiment la parole à des gens qui connaissaient à fond l’histoire de Carmélite.
Madame de Rozan, sa femme, jolie Créole de
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quinze ans, avait été provisoirement accaparée par une douairière d’origine américaine qui se déclarait sa parente.
Camille, voyant sa femme en famille, avait profité de la circonstance pour redevenir garçon.
Il avait aperçu Ludovic, son ancien camarade, presque son ami ; et, aussitôt le calme rétabli, à la suite de la sortie de Carmélite, dont il avait attribué l’évanouissement à la simple émotion, il s’était précipité vers le jeune docteur avec le vif engouement d’un étranger nouvellement arrivé qui retrouve une ancienne connaissance, et, lui tendant la main :
– Par Hippocrate ! s’était-il écrié, c’est M. Ludovic !... Bonjour, monsieur Ludovic ! comment se porte monsieur Ludovic ?
– Mal, répondit froidement le jeune médecin.
– Mal ? répéta le Créole. Mais vous avez le mois d’avril sur les joues !
– Qu’importe, monsieur, si j’ai le mois de décembre dans le cœur ?
– Vous avez du chagrin ?
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– Plus que du chagrin : de la douleur !
– Une douleur ?
– Profonde !
– Mon Dieu ! mon pauvre Ludovic, auriez-vous perdu un parent ?
– J’ai perdu quelqu’un de plus cher qu’un parent.
– Qu’y a-t-il donc de plus cher qu’un parent ?
– Un ami... attendu que c’est plus rare.
– Est-ce que je le connaissais ?
– Beaucoup.
– Un de nos camarades de collège ?
– Oui.
– Ah ! le pauvre garçon ! dit Camille avec une suprême indifférence. Et comment s’appelait-il ?
– Colomban, répondit sèchement Ludovic en saluant Camille et en lui tournant le dos.
Le Créole fut près de sauter à la gorge de Ludovic ; mais nous avons dit ailleurs qu’il avait de l’esprit : il comprit qu’il avait fait fausse
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route ; il pirouetta sur les talons, remettant sa colère à une meilleure occasion.
En effet, si Colomban était mort, Ludovic avait eu le droit de s’étonner que Camille ne fût pas plus attristé d’un pareil événement.
Mais comment pouvait-il être attristé de cet événement ? Il l’ignorait !
Pauvre Colomban, si jeune, si beau, si fort, de quoi avait-il pu mourir ?
Camille chercha des yeux Ludovic pour lui dire qu’il ignorait tout, et lui demander des détails sur la mort de leur ami commun ; mais il avait déjà disparu.
Tout en cherchant Ludovic, les regards de Camille tombèrent sur un jeune homme dont il crut reconnaître le visage sympathique ; seulement, il lui était impossible de mettre un nom sur ce visage. Il l’avait vu, il en était certain ; il l’avait connu, il pensait en être sûr. Si c’était à l’école de Droit – ce qui était probable –, ce jeune homme pourrait lui donner les renseignements qu’il désirait.
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Il alla donc à lui
– Pardon, monsieur, dit-il, j’arrive ce matin de la Louisiane, qui est à moitié chemin, à peu près, des antipodes ; j’ai fait naturellement deux mille lieues en mer ; par suite de quoi, il me reste dans le cerveau une sorte de tangage et de roulis intellectuels qui m’ôtent à la fois le discernement et la mémoire... Pardonnez-moi donc la question que je vais avoir l’honneur de vous adresser.
– Je vous écoute, monsieur, répondit assez poliment, mais, cependant, avec assez de sécheresse, celui qu’il venait d’accoster.
– Je crois, monsieur, reprit Camille, vous avoir vu dans plusieurs circonstances, à mon dernier voyager à Paris ; et, quand je vous ai aperçu tout à l’heure, votre figure m’a frappé comme celle d’une vieille connaissance... Avez-vous plus de mémoire que moi, et ai-je l’honneur d’être connu de vous ?
– Vous avez raison, je vous connais parfaitement, monsieur de Rozan, répondit le jeune homme.
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– Ah ! vous savez mon nom ? s’écria joyeusement Camille.
– Comme vous voyez.
– Et me ferez-vous le plaisir de me dire le vôtre ?
– Je me nomme Jean Robert.
– Ah ! c’est cela, Jean Robert... Parbleu ! je savais bien que je vous connaissais ! un de nos plus illustres poètes, et l’un des meilleurs amis de mon camarade Ludovic, si je ne m’abuse...
– Qui était lui-même un des meilleurs amis de Colomban, répondit Jean Robert en saluant sèchement le Créole et en se retournant.
Mais Camille l’arrêta.
– Monsieur, par grâce ! lui dit-il ; vous êtes la seconde personne qui me parle de la mort de Colomban... Pourriez-vous me donner des détails sur cette mort ?
– Lesquels ?
– Je désire savoir de quelle maladie Colomban est mort.
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– Il n’est pas mort de maladie.
– Aurait-il donc été tué en duel ?
– Non, monsieur, il n’a pas été tué en duel.
– Mais, enfin, comment est-il mort ?
– Il s’est asphyxié, monsieur.
Et, cette fois, Jean Robert salua si froidement Camille, que celui-ci, tout entier, d’ailleurs, à son étonnement, ne songea pas à l’arrêter davantage.
– Mort ! murmura Camille ; mort asphyxié ! Qui aurait pu supposer cela de Colomban, lui si pieux ?... Ah ! Colomban !
Et Camille leva les mains au ciel, en homme qui, pour croire la chose qu’on vient de lui dire, aurait besoin qu’on la lui répétât deux fois.
En levant les mains, Camille leva les yeux, et, en levant les yeux, il aperçut un jeune homme qui paraissait absorbé dans les plus profondes réflexions.
Il le reconnut pour un artiste qu’on lui avait montré pendant le trouble qui avait suivi l’évanouissement de Carmélite, et qu’on lui avait
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dit être un peintre des plus distingués. La figure de ce jeune homme exprimait la plus vive admiration.
C’était Pétrus, que l’effort sublime de Carmélite remplissait à la fois de tristesse et d’orgueil. – Les artistes avaient donc un autre cœur que le reste des hommes ; les artistes avaient donc une autre âme ; les artistes étaient donc des êtres privilégiés, pour la douleur peut-être ; mais enfin, puisqu’ils triomphaient si royalement de la douleur, c’étaient des êtres à part !
Camille se trompa à l’expression du visage de Pétrus : il le prit purement et simplement pour un dilettante en extase ; et, allant à lui avec l’intention de lui faire un compliment des plus agréables :
– Monsieur, lui dit-il, si j’étais peintre, je ne choisirais pas d’autre physionomie que la vôtre pour exprimer le ravissement d’un grand cœur en entendant la divine musique du grand maître.
Pétrus regarda Camille avec une froideur dédaigneuse et s’inclina sans répondre. Camille
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continua :
– Je ne sais pas précisément jusqu’où va l’enthousiasme des Français pour la musique du divin Rossini ; mais, dans nos colonies, elle fait fureur : c’est de la passion, de la frénésie, du fanatisme ! J’avais un ami, amateur de la musique allemande, qui a été tué en duel, pour avoir prétendu que Mozart était supérieur à Rossini, et dit qu’il préférait les Nozze di Figaro au Barbier de Séville. Pour moi, j’avoue que je suis partisan de Rossini, et que je le mets à cent pieds au-dessus de Mozart... C’est mon opinion, et, au besoin, je la soutiendrais jusqu’à la mort.
– Ce n’était pas, je crois, l’opinion de votre ami Colomban, monsieur, dit Pétrus en saluant froidement le Créole.
– Ah ! parbleu ! s’écria Camille, puisque tout le monde s’est donné le mot ici pour me parler de Colomban, et que vous faites comme tout le monde, monsieur, vous me direz si c’est à cause du triomphe de Rossini sur Mozart qu’il s’est asphyxié.
– Non, monsieur, répondit Pétrus avec une
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suprême politesse : il s’est asphyxié parce qu’il aimait Carmélite, et qu’il a préféré mourir plutôt que de trahir son ami.
Camille jeta un cri et porta ses deux mains à son front, comme si un éblouissement passait sur ses yeux.
Pendant ce temps, Pétrus, ainsi qu’avaient successivement fait Ludovic et Jean Robert, passa du boudoir dans le salon.
Au moment où Camille, un peu remis du choc qu’il venait d’éprouver, écartait ses mains de son visage et rouvrait les yeux, il vit devant lui – ce qui ne lui était pas encore arrivé depuis son entrée dans les salons de M. de Marande – un jeune homme de belle et hautaine tournure, qui se tenait prêt à l’aborder, quand lui-même serait prêt à soutenir cet abordage.
– Monsieur, lui dit le jeune homme, j’apprends que vous arrivez des colonies ce matin même, et que, pour la première fois, ce soir, vous avez été présenté à M. et à madame de Marande. Voulez-vous me faire l’honneur de m’accepter pour parrain dans les salons de notre commun
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banquier, et pour guide à travers les plaisirs de la capitale ?
Cet obligeant cicerone, c’était le comte Lorédan de Valgeneuse, qui avait, dès son entrée, remarqué la jolie Créole que venait d’importer en France Camille de Rozan, et qui, à tout hasard, essayait de se mettre bien avec le mari, pour, le cas échéant, se mettre, s’il était possible, mieux encore avec la femme.
Camille respira en rencontrant un homme qui échangeait dix paroles avec lui sans que le nom de Colomban fût mêlé à ces dix paroles.
Il va sans dire qu’il accepta avec empressement l’offre de M. de Valgeneuse.
Les deux jeunes gens s’engagèrent alors dans les salons de danse ; on venait de jouer le prélude d’une valse. Ils entrèrent juste au moment où la valse commençait.
La première personne qu’ils rencontrèrent en entrant dans le salon – on eût dit que son frère lui avait donné là rendez-vous, tant elle semblait attendre ! –, ce fut mademoiselle Suzanne de
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Valgeneuse.
– Monsieur, dit Lorédan, permettez-moi de vous présenter à ma sœur, mademoiselle Suzanne de Valgeneuse.
Puis, sans attendre la réponse de Camille, que, du reste, on pouvait lire dans ses yeux :
– Ma chère Suzanne, dit le comte, je vous présente un nouvel ami, M. Camille de Rozan, gentilhomme américain.
– Oh ! mais, dit Suzanne, votre nouvel ami, mon cher Lorédan, est pour moi une ancienne connaissance !
– Bon ! et comment cela ?
– Et quoi ! dit Camille avec une orgueilleuse joie, j’aurais l’honneur d’être connu de vous, mademoiselle ?
– Oh ! parfaitement, monsieur ! répondit Suzanne. À Versailles, dans la pension où j’étais, il n’y a pas bien longtemps encore, j’étais étroitement liée avec deux de vos compatriotes.
En ce moment, Régina et madame de Marande, après avoir confié aux soins d’une
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femme de chambre Carmélite revenue de son évanouissement, entraient dans la salle de bal.
Lorédan fit un signe imperceptible à sa sœur, qui lui répondit par un imperceptible sourire.
Et, tandis que, pour la troisième fois de la soirée, Lorédan s’apprêtait à renouer, avec madame de Marande, la conversation toujours interrompue, Camille et mademoiselle de Valgeneuse, pour faire plus ample connaissance, s’élançaient dans le tourbillon vertigineux de la valse et s’y perdaient au milieu d’un océan de gaze, de satin et de fleurs.
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