Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 43 sur 77

Pages du PDF

Les Mohicans de Paris 4

L’idée et l’homme.

CXCVI

 

 

M. Sarranti montra un tabouret à l’abbé Dominique, fit, avec un reste d’agitation, trois ou quatre tours dans l’étroite cellule ; puis, ayant apporté un tabouret près de son fils et s’étant assis lui-même, il recueillit ses esprits et parla ainsi au pauvre moine, qui l’écoutait la tête basse et le cœur serré :

– Mon fils, avec le regret de nous séparer, il me reste, au moment de mourir, une sorte de repentir, ou plutôt de crainte d’avoir mal employé ma vie.

– Oh ! mon père ! s’écria Dominique en relevant la tête et en essayant de prendre les mains de son père, que celui-ci retira, moins par un mouvement de froideur que, au contraire, pour ne pas donner à son fils cette prise magnétique

 

550

sur lui.

Sarranti reprit :

– Et, en effet, écoutez-moi bien, Dominique, et jugez-moi.

– Mon père !

– Jugez-moi, je le répète... À votre avis – car je me plais à le dire, mon fils, vous êtes un homme de haute moralité –, à votre avis, ai-je bien ou mal employé l’intelligence que Dieu m’avait donnée pour être utile aux autres ?... Parfois, je doute... écoutez-moi... et il me semble que cette intelligence ne leur a servi de rien.

Autre chose est de concourir autant qu’il est en soi à l’œuvre de civilisation que nous sommes, les uns et les autres, appelés à faire progresser ; autre chose est de dévouer sa vie à une seule idée, ou plutôt à un seul homme, si grand que l’homme soit.

– Oh ! mon père ! s’écria le moine fixant un œil ardent sur M. Sarranti.

– Écoutez-moi, mon fils, insista la prisonnier. Eh bien, j’ai, comme je vous le disais, un moment

 

551

de doute, et je crains de m’être trompé de chemin. Sur le point de quitter ce monde, je fais mon examen de conscience, et j’ai du bonheur à le faire devant vous. Croyez-vous que cette énergie que j’avais en moi eût pu être mieux employée ? Ai-je fait le meilleur usage que je pouvais faire des facultés dont Dieu m’avait doué, et, m’étant proposé une tâche, l’ai-je bien accomplie ? Répondez-moi, Dominique.

Pour la seconde fois, Dominique se laissa glisser aux genoux de son père.

– Mon noble père, dit-il, je ne connais pas, sous le ciel, un homme qui ait, plus loyalement et plus généreusement que vous ne l’avez fait, dépensé ses forces au service d’une cause qui lui semblait juste et bonne ; je ne connais pas de probité plus haute que votre probité, de dévouement moins intéressé que votre dévouement. Oui, mon noble père, vous avez accompli votre tâche au point de vue où vous vous l’étiez imposée, et la cellule où nous sommes à cette heure est le témoignage matériel de votre grandeur d’âme et de votre sublime

 

552

abnégation.

– Merci, Dominique, répondit M. Sarranti ; et, si quelque chose me console de la mort, c’est la pensée que mon fils a le droit d’être fier de ma vie. Je vous quitterai donc, mon seul et unique enfant, sans remords, sinon sans regrets. Et, pourtant, j’avais encore des forces au service de la patrie ; j’étais à peine – il me semble cela aujourd’hui –, j’étais à peine à la moitié de ma tâche, et je croyais entrevoir – dans un lointain obscur, mais que cependant il me serait possible d’atteindre –, je croyais entrevoir le rayon lumineux d’une vie meilleure, quelque chose comme la délivrance de mon pays, et, qui sait ? peut-être, à la suite de la délivrance de mon pays, l’affranchissement des nations !

– Ah ! mon père, s’écria l’abbé, ne le perdez point de vue, je vous en supplie, ce rayon lumineux ; car là est la colonne de feu qui doit conduire la France à la terre promise. Mon père, écoutez-moi, et que Dieu mette la persuasion dans la bouche de son humble ministre.

M. Sarranti passa la main sur son front

 

553

humide, comme pour le dégager des nuages matériels qui pouvaient obscurcir sa pensée et empêcher la parole de son fils d’arriver jusqu’à son esprit.

– À votre tour, écoutez-moi, mon père ; vous avez, d’un seul mot, éclairé tout à l’heure la question sociale à laquelle les hommes généreux, quels qu’ils soient, dévouent leur vie ; vous avez dit : L’homme et l’idée.

M. Sarranti, les yeux fixés sur Dominique, fit un signe d’assentiment.

– L’homme et l’idée, tout est là, mon père ! L’homme, dans son orgueil, croit être le maître de l’idée, tandis que, au contraire, l’idée est maîtresse de l’homme. L’idée, ô mon père, est la fille de Dieu, et Dieu lui a donné, pour accomplir son œuvre immense, les hommes comme des instruments... Écoutez bien ceci, mon père ; parfois je deviens obscur...

« À travers la période des temps, l’idée, comme un soleil, rayonne, éblouissant les hommes, qui en ont fait leur dieu. Voyez-la naître où naît le jour ; là où est l’idée, est la lumière ;

 

554

dans tout le reste est la nuit.

« Lorsque l’idée apparut au-dessus du Gange, et se leva derrière la chaîne de l’Himalaya, éclairant cette civilisation primitive dont nous n’avons conservé que des traditions, ces villes aïeules dont nous ne connaissons plus que les ruines, ses flammes rayonnèrent autour d’elle et éclairèrent, en même temps que l’Inde, toutes les nations voisines ; seulement, l’intensité de la lumière était là où était l’idée. L’Égypte, l’Arabie et la Perse étaient dans la demi-teinte ; le reste du monde, dans l’obscurité : Athènes, Rome, Carthage, Cordoue, Florence et Paris, ces foyers à venir, ces phares futurs, n’étaient pas encore sortis de terre, et l’on ignorait jusqu’à leur nom.

« L’Inde accomplit son œuvre de civilisation patriarcale. Cette mère du genre humain, qui avait pris pour symbole la vache aux intarissables mamelles, passa le sceptre à l’Égypte, à ses

quarante nomes1, à ses trois cent trente rois, à ses vingt-six dynasties. On ne sait pas ce qu’avait duré l’Inde ; l’Égypte dura trois mille ans. Elle

 

1 Divisions administratives de l’Égypte ancienne.

 

555

enfanta la Grèce ; après le gouvernement patriarcal et le gouvernement théocratique, le gouvernement républicain. La société antique était arrivée à la perfection païenne.

« Puis vint Rome ; Rome, la ville privilégiée, où l’idée devait se faire homme et régner sur l’avenir... – Mon père, inclinons-nous tous les deux : je vais prononcer le nom de ce juste qui mourut non seulement pour les justes que l’on devait immoler après lui, mais encore pour les coupables ; mon père, je vais prononcer le nom du Christ... »

Sarranti baissa la tête ; Dominique se signa.

– Mon père, continua le moine, au moment où le Juste jeta son dernier cri, le tonnerre gronda, le voile du temple se déchira, la terre s’entrouvrit... Cette gerçure, qui alla d’un pôle à l’autre, fut l’abîme qui séparait le monde ancien du nouveau. Tout était à recommencer, tout était à refaire ; on eût cru que Dieu, l’infaillible, s’était trompé, si, de place en place, comme des phares allumés à sa propre lumière, on n’eût reconnu ces grands précurseurs qu’on appelle Moïse, Eschyle,

 

556

Platon, Socrate, Virgile et Sénèque.

« L’idée avait eu avant Jésus-Christ son nom antique : Civilisation ; elle eut après Jésus-Christ son nom moderne : Liberté. Dans le monde païen, la liberté n’était point nécessaire à la civilisation : voyez l’Inde, voyez l’Égypte, voyez l’Arabie, voyez la Perse, voyez la Grèce, voyez Rome... Dans le monde chrétien, il n’y a pas de civilisation sans la liberté : voyez tomber Rome, voyez tomber Carthage, voyez tomber Grenade, voyez naître le Vatican. »

– Mon fils, demanda Sarranti avec une espèce de doute, le Vatican est-il bien le temple de la Liberté ?

– Il le fut du moins jusqu’à Grégoire VII... Ah ! mon père, c’est ici qu’il faut de nouveau séparer l’homme de l’idée ! L’idée, qui échappe aux mains du pape, passe aux mains du roi Louis le Gros, lequel achève ce que Grégoire VII a commencé. La France va continuer Rome ; c’est dans cette France, qui balbutie à peine le mot commune ; c’est dans cette France, dont la langue se forme, chez laquelle le servage va être aboli à

 

557

son tour ; c’est dans cette France, que se débattront désormais les destins du monde ! Rome n’a plus que le cadavre du Christ : la France a sa parole, son verbe, son âme – l’idée ! Voyez-la surgir sous le nom de commune... Commune, c’est-à-dire droits du peuple, démocratie, liberté !

« Ô mon père ! les hommes croient qu’ils usent les idées, tandis que, au contraire, c’est l’idée qui use les hommes.

« Écoutez-moi, mon père, car c’est au moment où vous sacrifiez votre vie à votre croyance, qu’il faut faire la lumière autour de cette croyance, pour que vous voyiez bien si le flambeau allumé par vous vous a conduit où vous vouliez aller... »

– J’écoute, répondit le condamné en appuyant sa main sur son front comme pour l’empêcher d’éclater devant la Minerve qu’il sentait s’agiter tout armée sous la voûte de son cerveau.

– Les événements diffèrent, continua le moine ; mais l’idée est la même. Après la

Commune, viennent les pastoureaux1 ; après les

1 Les pastoureaux étaient des bandes de paysans en révolte

 

558

pastoureaux, vient la Jacquerie ; après la Jacquerie, viennent les maillotins ; après les maillotins, vient la Guerre du bien public ; après la Guerre du bien public, la Ligue ; après la Ligue, la Fronde ; après la Fronde, la Révolution française. Eh bien, mon père, toutes ces révoltes – qu’elles s’appellent Commune, pastoureaux, Jacquerie, maillotins, Guerre du bien public, Ligue, Fronde, Révolution –, c’est l’idée toujours, l’idée qui se transforme, mais qui, à chaque transformation, grandit.

« La goutte de sang qui tombe de la langue du premier homme qui crie : Commune, sur la place publique de Cambrai, et à qui on coupe la langue comme à un blasphémateur, cette goutte de sang, c’est la source de la démocratie ; source d’abord, puis ruisseau, puis torrent, puis rivière, puis fleuve, puis lac, puis océan !

« Maintenant, mon père, voyons naviguer sur cet océan ce pilote, élu du Seigneur, qu’on appelle Napoléon le Grand... »

Le condamné, qui n’avait jamais entendu de

contre leur seigneur, et prétendant partir en croisade.

 

559

semblables paroles, se recueillit et écouta.

 

560