Les Mohicans de Paris 4
Le père et le fils.
CXCV
Toutes ces fleurs d’espérance qui germent lentement dans le sein de l’homme, et qui ne donnent leurs fruits qu’à certaines heures, s’épanouirent dans le cœur de l’abbé Dominique au fur et à mesure qu’il mettait le pied sur un degré qui l’éloignait de la majesté royale et le rapprochait de ses concitoyens.
En se rappelant les faiblesses du malheureux monarque, il lui semblait impossible que cet homme, courbé sous les années, au cœur bon, mais à l’esprit inerte, fût un sérieux obstacle à l’œuvre de cette grande déesse qui est en marche depuis que le génie humain a allumé son flambeau et qu’on appelle la Liberté !
Alors, chose étrange, et qui prouvait que, sans doute, son plan était bien arrêté pour l’avenir,
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tout son passé lui revint subitement à la mémoire. Il se souvint des moindres détails de sa vie de prêtre, de ses irrésolutions indicibles au moment de prononcer ses vœux, de ses combats intimes au moment de recevoir l’ordination ; mais tout avait été vaincu par cet espoir qui, pareil à la colonne de feu de Moïse, lui indiquait sa voie à travers la société et lui disait que la carrière dans laquelle il pouvait être le plus utile à son pays était la carrière religieuse.
Comme l’étoile des mages, sa conscience rayonnait et lui montrait la véritable route. Un seul instant la tempête avait obscurci son ciel, et il avait cessé de reconnaître son chemin ; mais il recommençait à y voir et se remettait en route, sinon avec une entière confiance, du moins avec la plus ferme résolution.
Il descendit la dernière marche du palais, le sourire sur les lèvres.
À quelle pensée secrète, dans une pareille situation, correspondait donc son sourire ?
Mais, à peine eut-il mis le pied dans la cour des Tuileries, qu’il aperçut la sympathique figure
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de Salvator, qui, inquiet du résultat de la démarche de l’abbé Dominique, attendait sa sortie dans une fiévreuse anxiété.
Salvator comprit, rien qu’en voyant le visage du pauvre moine, le résultat de sa visite.
– Bon ! dit-il, je vois que le roi vous a accordé le sursis que vous lui avez demandé.
– Oui, fit l’abbé Dominique ; c’est un excellent homme, au fond.
– Eh bien, dit Salvator, voilà qui me réconcilie un peu avec lui, voilà qui fait un peu rentrer en grâce auprès de moi Sa Majesté Charles X. Je lui pardonne ses faiblesses en souvenir de sa bonté native. Il faut être indulgent pour ceux qui n’entendent jamais la vérité.
Puis, changeant subitement de ton :
– Nous retournons, maintenant, à la Conciergerie, n’est-ce pas ? dit-il à l’abbé.
– Oui, répondit simplement celui-ci en serrant la main de son ami. Ils prirent une voiture qui passait à vide sur le quai et arrivèrent promptement à leur destination.
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À la porte de la sombre prison, Salvator tendit la main à Dominique et lui demanda ce qu’il comptait faire en sortant.
– Quitter Paris à l’instant même.
– Puis-je vous être utile dans le pays où vous irez ?
– Pouvez-vous abréger les formalités qui accompagnent la remise d’un passeport ?
– Je puis vous le faire donner sans aucune formalité.
– Alors attendez-moi chez vous ; j’irai vous y prendre.
– C’est moi qui vous attendrai ici, dans une heure ; vous me retrouverez à l’angle du quai. Vous ne pouvez rester dans l’intérieur de la prison que jusqu’à quatre heures, et il en est trois.
– Dans une heure donc, dit l’abbé Dominique en pressant de nouveau la main du jeune homme.
Et il disparut sous le sombre guichet.
Le prisonnier avait été conduit dans la cellule qui avait renfermé Louvel, et qui devait
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renfermer Fieschi. Dominique fut introduit sans difficulté près de lui.
M. Sarranti, assis sur un tabouret, se leva et alla à la rencontre de son fils ; celui-ci s’inclina devant lui avec cette déférence dont on accueille les martyrs.
– Je vous attendais, mon fils, dit M. Sarranti.
Et il y avait dans sa voix comme un accent de reproche.
– Mon père, dit l’abbé, il n’y a point de ma faute si je ne suis pas venu plus tôt.
– Je le crois, répondit le prisonnier en lui serrant les deux mains.
– Je sors des Tuileries, continua Dominique.
– Vous sortez des Tuileries ?
– Oui, je viens de voir le roi.
– Vous venez de roi le roi, Dominique ? dit M. Sarranti, étonné, en regardant fixement son fils.
– Oui, mon père.
– Et pourquoi avez-vous été voir le roi ? Ce n’est point, à coup sûr, pour lui demander ma
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grâce.
– Non, mon père, se hâta de dire l’abbé.
– Qu’aviez-vous donc à lui demander, alors ?
– Un sursis.
– Un sursis ! et pourquoi un sursis ?
– La loi vous accorde trois jours pour vous pourvoir en cassation ; quand rien ne presse l’arrêt de la cour, c’est une affaire de quarante à quarante-deux jours.
– Eh bien ?
– Eh bien, j’ai demandé deux mois.
– Au roi ?
– Au roi.
– Pourquoi deux mois ?
– Parce que deux mois me sont nécessaires pour me procurer les preuves de votre innocence.
– Je ne me pourvoirai pas, Dominique, répondit résolument M. Sarranti.
– Mon père !
– Je ne me pourvoirai pas... c’est une
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résolution prise, et j’ai défendu à Emmanuel de se pourvoir en mon nom.
– Mon père, que me dites-vous ?
– Je dis que je refuse toute espèce de sursis ; j’ai été condamné, je veux être exécuté ; j’ai récusé mes juges, non pas le bourreau.
– Mon père, écoutez-moi.
– Je veux être exécuté... j’ai hâte d’en finir avec les tortures de la vie et l’iniquité des hommes.
– Mon père, murmura tristement l’abbé.
– Je sais, Dominique, tout ce que vous pourrez me dire à ce sujet, je sais les reproches que vous avez le droit de me faire.
– Oh ! mon vénéré père ! dit l’abbé Dominique en rougissant, si cependant je vous suppliais à genoux...
– Dominique !
– Si je vous disais que cette innocence que je vous promets, je la produirai, aux yeux des hommes, aussi pure que ce jour de Dieu qui vient
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jusqu’à nous à travers les barreaux de cette prison...
– Eh bien, mon fils, cette innocence, après ma mort, n’en éclatera que plus brillante et plus lumineuse ; je ne demanderai pas de sursis, je n’accepterai point de grâce !
– Mon père ! mon père ! s’écria Dominique désespéré, ne persistez pas dans cette résolution, qui est votre mort et qui sera le désespoir de ma vie, à moi, et peut-être la perte inutile de mon âme.
– Assez ! dit Sarranti.
– Non, point assez, mon père !... reprit Dominique en se laissant effectivement glisser sur ses genoux et en pressant entre ses mains les mains de son père, qu’il couvrait de baisers et de larmes.
M. Sarranti essaya de détourner la tête et retira ses mains.
– Mon père, continua Dominique, vous refusez parce que vous ne croyez pas à mes paroles ; vous refusez parce que cette mauvaise
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idée vous vient, que j’emploie un subterfuge pour vous disputer à la mort et pour ajouter deux mois à votre existence, si noble et si bien remplie, que vous sentez pouvoir mourir à quelque heure et à quelque âge que ce soit, et que vous mourrez, aux yeux du juge suprême, plein de jours et d’honneur.
Un sourire mélancolique, et qui prouvait que Dominique avait rencontré juste, erra sur les lèvres de M. Sarranti.
– Eh bien, mon père, continua Dominique, je vous jure, moi, que les paroles de votre fils ne sont pas de vaines paroles ; je vous jure que j’ai là – et Dominique mit la main sur sa poitrine –, que j’ai là les preuves de votre innocence !
– Et tu ne les as pas produites ! s’écria M. Sarranti en reculant d’un pas et en regardant son fils avec un étonnement qui tenait de la défiance ; et tu as laissé rendre contre ton père un jugement ; tu as laissé condamner ton père à une mort infâme, ayant là – et M. Sarranti allongea le doigt vers la poitrine du moine –, ayant là les preuves de l’innocence de ton père ?...
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Dominique étendit la main.
– Mon père, aussi vrai que vous êtes un homme d’honneur ; aussi vrai que je suis votre fils, si j’avais fait usage de ces preuves, si je vous eusse sauvé la vie, sauvé l’honneur à l’aide de ces preuves, mon père, vous m’eussiez méprisé et seriez mort plus cruellement de votre mépris que vous ne mourrez jamais par le fer du bourreau.
– Mais, si tu n’as pas pu donner ces preuves aujourd’hui, comment pourras-tu les donner un jour ?
– Mon père, c’est là un second secret que je ne puis pas davantage vous révéler, un secret qui est entre moi et Dieu.
– Mon fils, dit le condamné d’une voix brève, il y a dans cela trop de mystère pour moi. Je n’accepte jamais que ce que je puis comprendre ; je ne puis comprendre ; je ne comprends pas : en conséquence, je refuse.
Et, reculant d’un pas et faisant signe au moine de se relever :
– Assez, Dominique ! dit-il ; épargnez-moi
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toute discussion, et passons les dernières heures que nous avons encore à rester ensemble sur la terre, le plus doucement que nous pourrons.
Le moine poussa un soupir ; il savait que, ces paroles une fois prononcées par son père, il n’avait plus rien à espérer.
Et, cependant, en se relevant, il rêvait par quel retour il pourrait obtenir, de l’homme inflexible qu’il appelait son père, un changement de résolution.
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