Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 58 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

La nuit d’un commissionnaire.

CCX

 

 

Ou étaient Justin et Mina ? Là était la question.

Les jours où Mina attendait Justin, elle se tenait près du banc où, pour la première fois, Salvator avait vu la jeune fille ; mais il ne s’était pas encore présenté de circonstance où Justin vînt un jour qu’il n’était pas attendu : en se quittant, les deux jeunes gens convenaient de leur prochain rendez-vous.

Salvator courut du côté du château. Le général, descendu avec Justin, avait suivi ce dernier.

Quand nous disons que Salvator courut, nous nous trompons : il était impossible de courir dans ce parc où tout était broussailles, épines, orties,

 

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hautes herbes ; où la main de l’homme semblait n’avoir point passé depuis des années, et qui rappelait, à s’y méprendre, la forêt vierge de la rue d’Enfer.

Roland inclinait, avec de sourds gémissements, du côté du massif où était la fosse de l’enfant ; mais Salvator, tout en se frayant un chemin à travers le fourré, retenait le chien près de lui.

On arriva sur le bord de l’étang.

Là, un instant, Jean Taureau et Toussaint-Louverture s’arrêtèrent.

Salvator chercha des yeux la cause de leur hésitation.

– Bon, dit Toussaint-Louverture, ce sont des statues !

Et, en effet, ce qui avait arrêté court les deux hommes, c’étaient les images mythologiques, mises en mouvement par les allées et venues de la lune, et qui semblaient se détacher de leur base et s’apprêter à courir sus à ces violateurs de leur domaine.

 

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Quant à Roland, il reconnut parfaitement l’étang et voulut y plonger de nouveau ; mais Salvator l’arrêta.

– Plus tard ! plus tard, Roland ! murmura-t-il à demi-voix ; aujourd’hui, nous avons autre chose à faire.

De là, on pouvait voir toutes les fenêtres de la vieille façade. Pas une de ces fenêtres n’était éclairée.

Salvator prêta l’oreille ; il lui sembla – dans une direction tout opposée à celle qu’il avait suivie – entendre la voix de Justin qui appelait Mina.

– L’imprudent ! dit-il. Il est vrai qu’il ne sait pas...

Et il se mit à courir dans la direction de la voix, en disant à ses deux hommes :

– Retournez d’où nous venons, et, quelque chose qui arrive, comme c’est convenu, ne bougez pas que je ne vous appelle.

Les deux hommes s’étaient orientés ; ils reprirent le chemin qu’ils avaient suivi.

 

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Salvator et Roland contournèrent l’étang, choisissant, pour décrire cette courbe, le cercle le plus sombre, c’est-à-dire la rive la plus rapprochée du bois.

Roland courait devant : on eût dit qu’il devinait ce que cherchait son maître.

Le chien et l’homme arrivèrent dans une des allées transversales du parc, au moment où Justin et Mina se jetaient dans les bras l’un de l’autre.

La première personne qu’aperçut Mina en reportant les yeux autour d’elle, fut le général de Prémont. Elle poussa un petit cri de terreur.

– Ne crains rien, chère enfant, dit Justin ; c’est un ami !

En même temps, apparaissaient de l’autre côté Salvator et Roland.

– Alerte ! alerte ! dit Salvator ; il n’y a pas une minute à perdre.

– Qu’arrive-t-il donc ? demanda Mina un peu effrayée.

– Il arrive, ma chère Mina, que nous vous enlevons.

 

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– Mina ?... murmura le général. C’est le nom de ma fille !

Et il s’approcha, les bras tendus, vers Mina.

Mais Salvator ne lui laissa pas le temps d’échanger une seule parole avec l’enfant.

– Du silence et de la promptitude ! dit-il. Vous vous raconterez dans la voiture tout ce que vous avez à vous raconter. Pendant deux jours et deux nuits, vous aurez le temps !

Et, aidé de Justin, il entraîna la jeune fille vers l’endroit du mur qu’il s’agissait de lui faire franchir.

– Montez, Justin ! dit Salvator.

– Mais ma pauvre Mina ?... demanda celui-ci.

– Montez ! répéta Salvator ; je vous dis qu’il n’y a pas une minute à perdre.

Justin obéit.

– Adieu, monsieur Salvator ! adieu, mon bien bon ami ! murmura la jeune fille en tendant son front blanc au jeune homme.

– Adieu, ma sœur ! adieu ! dit Salvator.

 

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Et il appuya les lèvres sur son front.

– Oh ! moi aussi, dit le général. Un baiser, mon enfant !

Les lèvres du général prirent la place des lèvres de Salvator ; puis, étendant la main sur la tête de Mina :

– Sois heureuse, enfant ! dit-il avec une voix pleine de larmes ; – c’est un père qui n’a pas vu sa fille depuis quinze ans qui te bénit... A... dieu !

Et il sépara ces deux dernières syllabes, qui, prononcées ainsi, étaient toute une prière et qui voulaient dire : « Je te recommande à Dieu comme je lui recommanderais ma fille. »

– Allons, allons, dit Salvator, chaque minute a la valeur d’une heure, chaque heure le prix d’un jour !

– J’attends, dit Justin, déjà placé à califourchon sur la crête de la muraille.

– Bien ! dit Salvator.

Et, d’un élan, il se plaça en face de lui.

– Maintenant, dit-il au général, prenez l’enfant

 

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entre vos bras et élevez-la jusqu’à nous. Le général enleva Mina comme Milon de Crotone eût enlevé un agneau ; puis, la soutenant sur la paume de ses mains étendues, il l’approcha du mur. Une fois Mina à la portée des deux jeunes gens, chacun d’eux enlaça sa taille d’un bras, tandis que le général, passant la main sous ses deux pieds réunis, aidait à l’ascension.

Quand Mina fut assise sur le chaperon du mur :

– Et maintenant, descendez, Justin ! dit Salvator.

Justin sauta dans le chemin.

– Approchez-vous du mur, reprit Salvator ; appuyez-vous-y en arc-boutant la tête et les deux mains... Bon ! vous êtes bien ainsi.

Puis, à Mina :

– Mon enfant, ajouta-t-il en l’enlevant et en lui faisant faire volte-face, posez chacun de vos pieds sur chacune des épaules de Justin.

La jeune fille exécuta le mouvement commandé.

 

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– Pliez sur vos jarrets, Justin.

Justin plia sur les jarrets.

– Un peu plus que cela.

Justin plia encore.

– Agenouillez-vous.

Justin s’agenouilla.

– À présent, dit Salvator en lâchant les deux mains de Mina, vous êtes sauvée !

– Pas encore ! dit une voix.

Et la détonation d’une arme à feu se fit entendre.

En même temps que la voix disait : « Pas encore ! » et que le coup de feu retentissait, Mina, qui n’était plus qu’à deux pieds du sol, sautait légèrement sur le gazon qui bordait la muraille. En entendant le coup de pistolet et en reconnaissant la voix de M. de Valgeneuse, la jeune fille poussa un cri.

– Sauvez-vous ! et bon voyage ! dit Salvator en sautant du mur dans le parc.

Le général s’était déjà élancé du côté où il

 

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avait vu la flamme.

– Arrière, général ! dit Salvator écartant violemment M. Lebastard de Prémont pour passer lui-même ; cela me regarde.

Le général lui fit place.

Salvator se précipita vers l’endroit d’où le coup était parti, et se trouva face à face avec M. de Valgeneuse.

– Ah ! je t’ai manqué une première fois, s’écria celui-ci ; mais, de ce coup, je ne te manquerai pas !

Et il abaissa le canon de son pistolet, qui se trouva presque toucher la poitrine de Salvator.

Une seconde de plus, la détente s’abattait, et le jeune homme était mort ; mais, en ce moment, un animal, bondissant comme un tigre, s’élança et saisit le comte à la gorge : c’était Roland qui venait au secours de son maître.

En passant, il releva la main qui tenait le pistolet, et le coup partit en l’air.

– Ah ! par ma foi, mon cher monsieur Lorédan, dit Salvator, savez-vous qu’il s’en est

 

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fallu de bien peu que vous n’ayez tué votre cousin ?...

Sous la secousse imprimée par Roland, le comte de Valgeneuse était tombé à la renverse, et, en tombant, avait lâché le pistolet. Roland, lui, ne lâchait pas la gorge.

– Eh ! monsieur, dit le comte en se débattant, allez-vous me laisser étrangler par ce chien ?

– Roland, cria Salvator, ici !... à moi !

Le chien, à son grand regret, lâcha le comte, et, tout grondant, revint s’asseoir près de son maître.

Lorédan se redressa sur un genou, et, en se redressant, tira un stylet de sa poche ; mais, grâce à un nouvel incident, le comte n’eut pas le temps de se servir de l’arme qu’il venait d’appeler à son secours : à sa droite, était Jean Taureau, à sa gauche, Toussaint-Louverture.

Quand Salvator, parlant à Roland, avait crié : « Ici ! à moi ! » les deux hommes, croyant entendre le signal arrêté, étaient accourus. – On se rappelle que Salvator leur avait recommandé

 

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de ne venir que lorsqu’il crierait : À moi !

Jean Taureau, voyant, à la clarté de la lune, briller l’arme dans la main de Lorédan, saisit cette main au-dessus du poignet et serra le bras du comte de telle façon, que l’on entendit craquer l’articulation.

– Allons, dit Jean Taureau, lâchez ce bijou, qui ne peut vous servir à rien, mon bon jeune homme.

Et il redoubla la pression. Sous les muscles de fer du charpentier, qui lui broyait le poignet, M. de Valgeneuse poussa un cri à peu près pareil à celui que doit pousser un patient que l’on met à la question extraordinaire ; ses doigts furent forcés de s’ouvrir et laissèrent échapper le stylet, qui tomba à ses pieds.

– Ramasse, Toussaint, dit Barthélemy Lelong ; cela pourra nous servir à débourrer nos pipes.

Toussaint se baissa et ramassa le stylet.

– Maintenant, reprit Jean Taureau s’adressant à Salvator, que faut-il faire de M. le comte, notre bourgeois ?

 

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– Mais, répondit Salvator toujours avec le même calme, lui mettre votre mouchoir sur la bouche et lui lier les mains et les pieds avec les cordes que vous avez dans votre poche.

Toussaint-Louverture tira son mouchoir de sa poche, et Jean Taureau les cordes de la sienne.

Pendant cette opération, Jean Taureau fut obligé de lâcher la main du comte ; celui-ci, dans l’espérance de s’échapper, profita de l’instant de liberté qui lui était laissé, et fit un bond de côté en criant :

– Au secours !

Mais, en face de lui, il trouva le général, qui, jusque-là, s’était tenu, muet et immobile, spectateur de ce qui se passait.

– Monsieur, dit le général en présentant le canon d’un pistolet à la hauteur du front de Lorédan, je vous donne ma parole d’honneur que, si vous faites un seul mouvement pour vous échapper, que, si vous jetez un seul cri pour appeler au secours, je vous casse la tête comme à un chien enragé.

 

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– Mais, dit M. de Valgeneuse, j’ai donc affaire à une bande de brigands ?

– Vous avez affaire, répondit Salvator, à des hommes d’honneur qui ont juré de tirer de vos mains la jeune fille que vous aviez lâchement enlevée.

Et, faisant un signe à Toussaint-Louverture et à Jean Taureau :

– Allons, le mouchoir ! allons, les cordes ! dit-il ; seulement, placez le mouchoir de façon à ce que le prisonnier n’étouffe pas, et ne serrez les cordes que juste ce qu’il faut pour qu’il ne puisse se servir ni de ses pieds ni de ses mains. Je reviens dans un instant.

– Avez-vous besoin de moi, monsieur ? demanda le général.

– Non, restez là et présidez à l’opération.

Le général fit de la tête un signe d’assentiment, et Salvator disparut.

Avec une adresse merveilleuse, Toussaint-Louverture appliquait le mouchoir sur la bouche du comte, tandis que Jean Taureau le ficelait de la

 

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tête aux pieds et ralliait l’extrémité de la corde au nœud du mouchoir.

M. Lebastard de Prémont regardait faire, les bras croisés.

Au bout de dix minutes, on entendit le pas d’un cheval assourdi par les grandes herbes de l’allée, et Salvator reparut, tenant, d’une main, en bride, la monture du comte, de l’autre, une pince de fer.

– C’est fait, notre bourgeois, dit Jean Taureau, et bien fait, je vous en réponds !

– Je n’en doute pas, Jean, dit Salvator. À présent, tandis que nous allons assurer monsieur sur son cheval, prends cette pince et va ouvrir la grille.

Le cheval avait une bride et un filet ; on lui enleva le filet, et, avec la mince lanière de cuir, on assujettit le comte de Valgeneuse sur son cheval.

– Là ! fit Salvator ; maintenant, en route !

Toussaint prit le cheval par la bride, et l’on s’avança vers la grille. Jean Taureau, tenant sa

 

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barre à la main comme un suisse, se trouvait près de la grille ouverte. Salvator s’approcha de lui.

– Tu connais la cabane du bord de l’eau ? dit-il.

– Celle où nous nous sommes réunis il y a quinze jours ?

– Justement.

– Comme la maison de ma mère, monsieur Salvator.

– Bien ! c’est là que vous déposerez délicatement le comte.

– Il y a un lit : il y sera à merveille.

– Vous le garderez à vue, Toussaint et toi.

– À vue, c’est dit.

– Il y a, dans l’armoire, des provisions pour deux jours en viande, en pain et en vin.

– Pour deux jours... Alors nous le garderons deux jours ?

– Oui... S’il a faim, s’il a soif, s’il désire manger enfin, vous lui débarrasserez la bouche, vous lui délierez les mains, et vous le laisserez

 

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boire et manger.

– C’est juste, il faut que tout le monde vive.

– Mauvais proverbe, Jean Taureau, et qui sauvegarde les coquins.

– Ah ! mais... si vous désirez qu’il ne vive pas, monsieur Salvator, reprit Jean Taureau en faisant le geste d’un homme qui appuie son pouce sur la gorge d’un autre homme, il n’y a qu’un seul mot à dire, vous savez.

– Malheureux ! fit Salvator ne pouvant s’empêcher de sourire à l’idée de cet aveugle dévouement.

– Ce n’est pas votre idée ? N’en parlons plus, dit Jean Taureau.

Salvator fit un mouvement pour revenir au groupe formé par le cheval, le jeune homme lié dessus, Toussaint-Louverture et le général.

Jean Taureau l’arrêta.

– À propos, monsieur Salvator ? demanda-t-il.

– Quoi ?

– Quand faudra-t-il le laisser aller ?

 

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– Après-demain, à cette heure-ci. Vous aurez autant de soin du cheval que de l’homme.

– Plus de soin, monsieur Salvator, plus de soin, dit Jean Taureau en secouant la tête ; car, à coup sûr, l’homme vaut moins que le cheval !

– À minuit, le cheval sera tout sellé à la porte de la cabane ; un de vous déliera les cordes, l’autre ouvrira la porte ; vous laisserez partir le prisonnier et lui souhaiterez bon voyage.

– Faudra-t-il retourner à Paris ?

– Il faudra retourner à Paris, et toi, Jean Taureau, t’en aller à l’ouvrage comme si de rien n’était, en disant à Toussaint-Louverture d’en faire autant.

– C’est tout ?

– C’est tout.

– Besogne facile, monsieur Salvator !

– Et honnête, mon cher Barthélemy. Ta conscience peut donc être tranquille.

– Oh ! du moment où vous y mettez la main, monsieur Salvator...

 

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– Merci, mon brave !

– Allons, fit Jean Taureau, en route, monsieur le comte !

– Hue, dada ! dit Toussaint-Louverture en flattant le cheval d’une main, tandis que, de l’autre, il le guidait par le mors.

Jean Taureau en fit autant de son côté, et les deux Mohicans, escortant M. de Valgeneuse, se mirent en route pour la cabane du bord de l’eau.

Vu à distance, au clair de la lune, ainsi couché et garrotté sur son cheval, M. de Valgeneuse avait un faux air de Mazeppa.

– Et maintenant, général, dit Salvator, refermons la grille, et occupons-nous de M. Sarranti.

Aidé du général, en effet, Salvator referma la grille ; puis, la grille refermée, il appela Roland. Roland avait disparu, attiré par une force invincible du côté du banc. Salvator l’appela une seconde fois d’une voix plus impérative et en le nommant, non plus Roland, mais Brésil.

Le chien reparut en hurlant tristement ; il était

 

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évident qu’on le contrariait dans ses plus chers désirs.

– Oui, murmura Salvator, oui, je sais bien ce que tu veux, mon cher Brésil ; mais, sois tranquille, nous y reviendrons... Derrière, Brésil ! derrière !

Le général semblait n’avoir point remarqué cette discussion engagée entre Brésil et Salvator ; il baissait la tête, suivant machinalement le jeune homme sans prononcer une seule parole.

Le chêne et le banc qui attiraient l’attention de Brésil dépassés, Salvator s’engagea dans l’allée qui conduisait au château, marchant également en silence.

Au bout de quelques pas, ce silence fut rompu par le général.

– Vous ne sauriez croire, monsieur Salvator, dit celui-ci, de quelle émotion j’ai été saisi à la vue de cette enfant.

– Il est vrai que c’est une charmante créature, répondit Salvator.

– Hélas ! dit le général, j’ai aussi une enfant

 

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qui doit avoir le même âge... si toutefois elle vit encore.

– Ignorez-vous ce qu’elle est devenue ?

– Au moment de mon départ pour la France, je l’ai confiée à de braves gens à qui j’en demanderai compte aussitôt que je pourrai le faire publiquement. L’heure venue, nous parlerons de cela, monsieur Salvator.

Salvator s’inclina en signe d’assentiment.

– Et ce qui m’a ému surtout, continua le général, c’est que vous avez prononcé le nom de Mina.

– C’est, en effet, le nom de l’enfant.

– C’était aussi le nom de ma fille, murmura le général. Je voudrais bien retrouver ma Mina aussi belle et aussi pure que la vôtre, cher monsieur Salvator.

Et le général, laissant retomber sa tête sur sa poitrine, rentra dans le silence, poussé à se taire par le même sentiment qui l’avait fait parler.

Chacun des deux hommes resta muet pendant quelque temps, suivant la pensée qui le

 

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préoccupait. Ce fut Salvator qui, à son tour, prit le premier la parole.

– Je n’ai qu’une inquiétude, maintenant, dit-il.

– Laquelle ? demanda machinalement le général.

– Ce château n’était habité que par trois personnes : Mina, M. de Valgeneuse et une espèce de gouvernante.

– Mina ! répéta le général, comme s’il trouvait plaisir à redire ce nom.

– Mina est partie avec Justin ; M. de Valgeneuse est aux mains de Jean Taureau et de Toussaint-Louverture – et ils ne le lâcheront pas, j’en réponds – ; reste la gouvernante.

– Eh bien ? demanda avec un peu plus d’intérêt le général, qui comprenait que Salvator le ramenait à l’affaire qu’ils étaient en train de poursuivre, c’est-à-dire à la disculpation de M. Sarranti.

– Eh bien, répéta Salvator, si elle n’était pas endormie, elle a dû entendre le coup de feu, et, si elle a entendu le coup de feu, elle a dû se sauver à

 

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tous les diables.

– Allons à sa recherche, dit le général.

– Par bonheur, continua Salvator, nous avons Brésil, Brésil nous aidera à la retrouver.

– Qu’est-ce, Brésil ?

– C’est mon chien.

– Je croyais qu’il s’appelait Roland.

– Il s’appelle, en effet, Roland, général ; mais mon chien est comme moi, il a deux noms : un qu’il porte en face de tout le monde, et qui correspond à sa vie présente ; l’autre qui n’est connu que de moi, et qui correspond à sa vie passée – car il faut vous dire que Roland a une existence presque aussi agitée, presque aussi mystérieuse que la mienne.

– Si jamais je suis assez votre ami, monsieur, pour entrer dans le mystère de cette vie... dit M. de Prémont.

Et il s’arrêta, comprenant que la moindre insistance le faisait indiscret.

– C’est probable, général, dit Salvator ; mais,

 

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en attendant, ce sont les mystères de la vie de Brésil qu’il s’agit de sonder.

– Ce n’est pas chose commode, répondit le général ; et, quoique je parle sept ou huit langues, je ne me charge pas de vous servir d’interprète.

– Oh ! entre Brésil et moi, il n’en est pas besoin, général, et vous allez voir comme nous nous comprenons... Et, tenez, vous l’avez vu insouciant, n’est-ce pas ? remarquez comme, au fur et à mesure qu’il approche du château, il s’anime. Ce n’est point pour la lumière qui en sort ou le bruit que l’on y fait, n’est-ce pas ? Vous voyez, il n’y brûle pas une bougie, et son cœur ne bat pas plus que celui d’un cadavre.

Et, en effet, en s’approchant du château, tout muet et sombre qu’était le sourd édifice, Brésil dressait l’oreille, portait le nez au vent, et hérissait son poil, comme s’il se préparait à un combat.

– Voyez, général, dit Salvator ; je vous promets que, si la gouvernante est encore au château, soit à la cave, soit au grenier, nous l’y trouverons, si bien qu’elle puisse être cachée.

 

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Entrons, général !

Rien, en effet, n’était plus facile que d’entrer. En sortant pour se promener dans le parc, Mina avait laissé la porte ouverte ; seulement, comme nous l’avons dit, l’édifice n’était éclairé que par la lumière extérieure de la lune.

Salvator tira de sa poche une petite lanterne sourde et l’alluma.

Brésil, au milieu de l’antichambre, tournait sur lui-même, comme s’il passait l’inspection des objets et reconnaissait les localités ; puis, tout à coup, prenant son parti, il alla donner de la tête contre une porte basse qui semblait conduire aux parties inférieures de la maison.

Salvator ouvrit cette porte.

Brésil se précipita dans un corridor sombre, au bout duquel, par un escalier de six ou huit marches, il descendit dans une espèce de cave, où, arrivé le premier, il poussa un hurlement si lugubre, qu’il fit frissonner Salvator et le général, c’est-à-dire deux hommes qui ne frissonnaient pas facilement.

 

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– Eh bien, Brésil, qu’y a-t-il donc ? demanda Salvator ; est-ce que c’est ici, par hasard, que Rose-de-Noël ?...

Le chien, comme s’il eût compris la question de son maître, reprit, tout courant, le chemin qu’il venait de suivre et disparut.

– Où va-t-il ? demanda le général.

– Je n’en sais rien, répondit Salvator.

– Si nous le suivions ?

– Non, s’il avait désiré être suivi, il aurait tourné la tête de mon côté pour me faire signe de le suivre. Il ne l’a pas fait ; nous devons l’attendre ici.

Salvator et le général n’attendirent pas longtemps.

Tandis que tous deux regardaient du côté de la porte, une fenêtre basse vola en éclats, et Brésil tomba entre eux deux, les yeux sanglants, la langue pendante ; puis, trois ou quatre fois, il tourna autour de la cave, comme cherchant quelqu’un à dévorer.

– Rose-de-Noël, n’est-ce pas ? dit Salvator au

 

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chien ; Rose-de-Noël ?

Brésil hurla avec fureur.

– C’est ici, dit Salvator, que l’on a tenté d’assassiner Rose-de-Noël.

– Qu’est-ce que Rose-de-Noël ? demanda le général.

– Un des deux enfants disparus et que M. Sarranti aurait tenté d’assassiner.

– Tenté d’assassiner ? répéta le général ; ainsi, vous en êtes sûr, l’assassinat n’a pas été consommé ?

– Non, par bonheur !

– Et l’enfant ?...

– Je vous l’ai dit, général, l’enfant vit.

– Et vous la connaissez ?

– Je la connais.

– Pourquoi ne pas l’interroger, elle, alors ?

– Parce qu’elle ne veut pas répondre.

– Que faire, en ce cas ?

– Interroger Brésil ! vous voyez qu’il répond,

 

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lui.

– Alors, continuons.

– Parbleu ! dit Salvator.

Et l’on revint à Brésil, qui grattait et mordait le sol avec fureur.

Salvator regardait, pensif, la rage du chien.

– Il y a quelqu’un enterré ici, dit le général.

Salvator secoua la tête.

– Non, dit-il.

– Pourquoi non ?

– Parce que je vous ai dit que la petite fille vivait.

– Mais le petit garçon ?

– Ce n’est point ici qu’il est enterré, lui.

– Vous savez où il est enterré ?

– Oui.

– Le garçon est mort, alors ?

– Il est mort !

– Assassiné ?

 

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– Noyé !

– Et la petite fille ?

– La petite fille a failli être tuée d’un coup de couteau, elle.

– Où cela ?

– Ici.

– Et qui a empêché l’assassinat de s’achever ?

– Brésil.

– Brésil ?

– Oui, en brisant cette fenêtre comme il vient de le faire, et, probablement, en se jetant sur l’assassin.

– Mais que cherche-t-il là ?

– Il ne cherche pas, il retrouve.

– Quoi ?

– Regardez !

Salvator abaissa la lanterne et projeta sa lumière sur la dalle du caveau.

– Ah ! fit le général, on dirait des traces de sang.

 

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– Oui, reprit Salvator, c’est une permission du Seigneur que la tache faite par le sang qui sort tiède du corps de l’homme ne s’efface jamais. Ce sang, général, aussi vrai que M. Sarranti est innocent, ce sang sur lequel s’acharne Brésil, c’est le sang de l’assassin !

– Mais ne disiez-vous pas que la petite fille avait failli être tuée d’un coup de couteau ?

– Oui.

– Ici ?

– Probablement.

– Mais Brésil ?...

– Il ne s’y trompe point, allez ! – Brésil ! dit Salvator, Brésil !

Brésil s’interrompit et vint à son maître.

– Cherche, Brésil ! dit Salvator.

Brésil flaira les dalles et s’avança vers un petit caveau qui avait une sortie sur le parc.

La porte du petit caveau était fermée ; il gratta contre la porte en gémissant avec tristesse, et, en deux ou trois endroits, lécha le sol avec sa

 

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langue.

– Voyez la différence, général, dit Salvator. Là est tombé le sang de la petite fille. Elle a fui par cette porte ; je vais l’ouvrir, et vous verrez Brésil suivre la trace du sang.

Salvator ouvrit la porte ; Brésil s’élança dans le caveau, s’arrêtant deux ou trois fois pour toucher la dalle du bout de sa langue.

– Tenez, dit Salvator, c’est par ici que s’est enfuie l’enfant, tandis que Brésil luttait avec l’assassin.

– Mais l’assassin, quel est-il ?

– Je crois que c’est une femme... La petite fille, dans ses moments de folie – parfois la pauvre enfant devient presque folle –, la petite fille, dans ses moments de folie, a crié deux ou trois fois : « Ne me tuez pas ! ne me tuez pas, madame Gérard ! »

– Quel effroyable labyrinthe que toute cette histoire ! s’écria le général.

– Oui, dit Salvator ; mais nous tenons une des extrémités du fil, et il faudra bien que nous

 

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arrivions à l’autre.

Puis, appelant :

– Brésil, dit-il, viens !

Brésil, déjà engagé dans le parc, où il semblait chercher une piste perdue, revint sur l’appel de son maître.

– Nous n’avons plus rien à faire ici, général, dit Salvator ; je sais tout ce que je veux savoir, et il est important, vous vous en souvenez, de ne pas laisser fuir la gouvernante.

– Cherchons donc la gouvernante.

– Allons, Brésil ! allons ! dit Salvator, remontant les marches du cellier et rentrant dans le vestibule.

Brésil suivit son maître. Arrivé dans le vestibule, il hésita un instant : à travers la porte ouverte, il voyait resplendir l’étang, pareil à un miroir d’acier poli, et il se sentait attiré vers l’étang.

Un second appel de Salvator le contint.

Alors il prit l’escalier, mais sans hâte et

 

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comme une voie qui devait le conduire, non pas à un but, mais hors du vestibule.

Cependant, arrivé au corridor du premier étage, il s’élança assez rapidement jusqu’au bout ; puis il s’arrêta devant une porte et poussa un grognement tendre et plaintif.

– Serait-ce là que nous allons trouver la gouvernante ? demanda le général.

– Non, je ne crois pas, répondit Salvator ; ce serait plutôt la chambre de l’un des deux enfants. Au reste, nous allons bien voir.

La chambre était fermée à clef ; mais, au premier effort que fit Salvator en poussant la porte, la gâche de la serrure céda, et la porte s’ouvrit.

Le chien s’élança dans la chambre avec un aboiement joyeux.

Salvator ne s’était pas trompé : la première chose qui frappa sa vue fut une alcôve avec deux lits jumeaux ; ces deux lits étaient évidemment des lits d’enfant. Brésil allait joyeusement de l’un à l’autre, appuyait ses pattes de devant sur la

 

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couverture, et regardait Salvator avec une expression de joie à laquelle il n’y avait point à se méprendre.

– Voyez-vous, général, dit Salvator, c’était ici la chambre des enfants.

Brésil y fût resté éternellement, il se fût couché entre ces deux lits, il y fût mort. Mais Salvator le força de sortir en l’appelant avec insistance. Brésil suivit son maître, la tête basse et tout plaintif.

– Nous reviendrons, Brésil ; nous reviendrons, sois tranquille ! dit Salvator.

Et, comme s’il eût compris ces paroles, le chien monta l’escalier qui conduisait au second étage.

Sur le palier, il s’arrêta ; puis, l’œil ardent, le poil hérissé, avec un grognement terrible, il s’approcha d’une porte.

– Diable ! fit Salvator, nous voici arrivés devant la chambre de quelque ennemi. Voyons un peu cela.

La porte, comme celle du premier étage, était

 

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fermée ; mais, comme celle du premier étage, elle céda sous l’effort d’une vigoureuse pression.

Brésil entra, et, aussitôt entré, il aboya d’une façon terrible ; sa colère paraissait dirigée contre une commode.

Salvator essaya d’ouvrir ce meuble : les tiroirs en étaient fermés à clef.

Brésil mordait avec rage les poignées des tiroirs.

– Attends, Brésil, attends, dit Salvator ; nous verrons bien ce qu’il y a dans ces tiroirs. En attendant, silence !

Le chien se tut, regardant ce qu’allait faire son maître ; mais ses yeux étincelaient et l’écume lui frangeait la gueule, tandis que l’eau tombait goutte à goutte de sa langue haletante et rouge comme du sang.

Salvator souleva le marbre de la commode, et l’adossa au mur.

Le chien eut l’air de comprendre et d’encourager son maître en piétinant avec fureur.

Puis Salvator tira de sa poche un court

 

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poignard avec lequel, en opérant une pesée, il leva un carré de bois.

En voyant ce résultat, Brésil se dressa contre la commode.

Salvator plongea sa main par le trou pratiqué et tira de la commode éventrée un corsage de laine rouge.

Mais, avant que le corsage de laine rouge fût sorti de l’excavation, Brésil l’avait saisi à belles dents et arraché des mains de Salvator.

Ce corsage faisait partie du costume d’Orsola.

Salvator se jeta sur le chien, qui mâchonnait l’étoffe avec rage ; à grand-peine, il lui arracha le corsage d’entre les pattes et d’entre les dents.

– Je ne me trompais pas, dit Salvator : c’est une femme qui a essayé d’assassiner la petite fille, et cette femme est madame Gérard, ou plutôt Orsola.

Et il tint suspendu de toute la hauteur de son bras le corsage écarlate, après lequel Brésil se mit à sauter avec de féroces aboiements.

Le général restait stupéfait de cette

 

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communion de pensées qui montaient du chien à Salvator et redescendaient de l’homme à l’animal.

– Voyez, continua Salvator, il n’y a plus de doute.

Puis, comme sa conviction était faite sur ce point, il réintégra le corsage dans la commode, replaça tant bien que mal le carré de chêne, et reposa le marbre sur le tout.

Le chien grondait, comme si on lui eût arraché l’os le plus succulent.

– Bon, bon, dit Salvator à Brésil, assez ! Tu comprends bien que nous repasserons plus tard, mon brave chien ; mais le plus pressé à cette heure, c’est la gouvernante ; cherchons donc la gouvernante.

Le chien, repoussé de la chambre, sortit en grondant ; mais, une fois sur le palier, il se remit en quête et s’arrêta devant la dernière porte au fond du couloir en jetant des cris d’appel.

– Nous y voici, général, dit Salvator se dirigeant vers la porte devant laquelle Brésil

 

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aboyait.

Puis, au chien :

– Il y a quelqu’un là, n’est-ce pas, Brésil ?

Le chien répondit en aboyant plus fort.

– Allons, dit Salvator, quand la police ne fait point sa besogne, il faut faire la besogne de la police.

Puis, présentant la lumière au général :

– Prenez cette lanterne, général, dit-il, et ne me démentez pas.

Le général prit la lanterne, tandis que Salvator nouait autour de sa taille la ceinture blanche qui faisait à cette époque reconnaître les commissaires de police, les magistrats et les officiers ministériels.

Puis, frappant trois coups à la porte :

– Au nom du roi ! dit-il.

La porte s’ouvrit.

Alors, en voyant entrer, éclairé par un homme vêtu de noir, un personnage qu’à son écharpe, elle crut reconnaître pour un commissaire de

 

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police, la femme qui habitait la chambre, et qui s’était levée en chemise pour ouvrir la porte, tomba à genoux au milieu de l’appartement, en criant :

– Jésus ! Maria !

– Au nom du roi, reprit Salvator, femme, je vous arrête !

Celle vers laquelle Salvator étendait la main, mais sans la toucher, semblait une vieille fille de cinquante à soixante ans, hideuse à voir dans le trop simple appareil où elle apparaissait.

Près d’elle, la Brocante eût semblé la Vénus de Milo.

Elle poussa un cri de terreur auquel Brésil, dont ce cri avait probablement agacé les nerfs, répondit par un hurlement lugubre et prolongé.

Salvator cherchait à saisir dans l’obscurité une ressemblance quelconque entre l’abominable créature et quelque souvenir de sa propre vie.

– Éclairez donc cette femme, dit-il, au général ; il me semble que je la connais.

Le général dirigea la lumière de la lanterne sur

 

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le visage de la laide créature.

– C’est cela, dit Salvator, je ne me trompais pas.

– Oh ! mon bon monsieur, s’écria la gouvernante, je vous jure que je suis une honnête femme !

– Tu mens ! dit Salvator.

– Mon bon commissaire !... insista la vieille.

– Tu mens ! interrompit de nouveau Salvator. Je vais te dire qui tu es, moi : tu es la mère de la Cagnote.

– Oh ! monsieur, s’écria la mégère épouvantée.

– Tu es cause qu’une charmante créature qui avait été, par erreur, conduite dans un lieu infâme, et qui s’y était trouvée avec ta fille – laquelle n’y avait pas été conduite par erreur, elle ! – poursuivie par tes obsessions, dénoncée par toi, déshonorée par toi, n’a pu survivre à son déshonneur et s’est jetée dans la Seine !

– Monsieur le commissaire, je vous proteste...

 

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– Souviens-toi d’Athénaïs, dit impérativement Salvator, et plus de mensonges ni de parjures !

On se rappelle qu’Athénaïs est le nom que portait la fille du trompette Ponroy, avant que Salvator l’eût baptisée du nom de Fragola. Si nous pénétrons un jour, nous le répétons, dans les mystérieux replis de la vie de Salvator, nous y retrouverons, selon toute probabilité, les traces de l’événement auquel le faux commissaire de police faisait allusion en ce moment.

La vieille femme baissa le front, comme si le rocher de Sisyphe venait de lui tomber sur la tête.

– Maintenant, dit Salvator, réponds aux questions que je vais t’adresser.

– Monsieur le commissaire...

– Réponds ou j’appelle deux hommes, et je te fais conduire aux Madelonnettes.

– Je réponds, je réponds, monsieur le commissaire !

– Depuis quand es-tu ici ?

– Depuis le dernier dimanche gras.

 

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– Quand la jeune fille enlevée par M. de Valgeneuse est-elle arrivée au château ?

– Dans la nuit du mardi gras au mercredi des Cendres.

– Depuis qu’elle est arrivée au château, M. de Valgeneuse a-t-il permis que cette jeune fille en sortît ?

– Jamais !

– Quelle espèce de violence a-t-il employée pour l’empêcher de sortir ?

– Il l’a menacée d’accuser son amant de rapt et de le faire condamner aux galères.

– Et cet amant, comme s’appelle-t-il ?

– M. Justin Corby.

– Combien M. de Valgeneuse te donnait-il par mois pour garder la jeune fille enlevée ?

– Monsieur le commissaire...

– Combien te donnait-il ? répéta Salvator d’un ton plus impératif.

– Cinq cents francs.

 

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Salvator regarda autour de lui et vit un petit meuble ayant la forme d’un secrétaire ; il l’ouvrit et y trouva du papier, de l’encre et des plumes.

– Assieds-toi devant ce bureau, dit-il à la femme, et écris la déclaration que tu viens de me faire.

– Je ne sais pas écrire, monsieur le commissaire.

– Tu ne sais pas écrire ?

– Non, je vous jure !

Salvator tira un portefeuille de sa poche, chercha dans ce portefeuille un papier qu’il déplia et qu’il mit sous les yeux de la sorcière.

– Si tu ne sais pas écrire, dit-il, qui donc a écrit cela ?

 

« Si tu ne m’as pas donné cinquante francs ce soir, je dis où ma fille t’a connue, et je te fais chasser de ton magasin.

« LA GLOUETTE.

« 11 novembre 1824. »

 

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La vieille femme demeura anéantie.

– Tu vois que tu sais écrire, lui dit Salvator ; mal, c’est vrai, mais assez pour que tu obéisses à l’ordre que je te réitère. Allons, écris la déclaration que tu m’as faite tout à l’heure.

Et Salvator, forçant la vieille femme à s’asseoir, lui mit la plume entre les mains, et, tandis que le général l’éclairait, présida à la rédaction de la pièce suivante, qu’elle écrivit d’une écriture immonde, en l’émaillant de fautes de français qui garantissaient l’authenticité de l’autographe. – Nous nous dispenserons de reproduire les fautes, croyant qu’il suffira à nos lecteurs de connaître le texte de la déclaration.

 

« Moi soussignée, femme Brabançon, dite la Glouette, je déclare que j’ai été engagée au service de M. Lorédan de Valgeneuse, à partir du dernier dimanche gras, pour garder une jeune fille nommée Mina, qu’il avait enlevée d’un pensionnat à Versailles.

 

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« Je déclare, en outre, que la jeune fille enlevée est arrivée au château de Viry dans la nuit du mardi gras au mercredi des Cendres ; qu’elle a menacé M. le comte de crier, d’appeler, de fuir, mais que M. le comte l’a empêchée de rien faire de pareil, en lui disant qu’il avait les moyens d’envoyer son amant aux galères, et que ce moyen était de le dénoncer comme ayant séquestré une jeune fille mineure ; il avait même dans sa poche un mandat d’amener en blanc qu’il lui montra.

« Signé : Femme BRABANÇON, dite la Glouette.

« Donné au château de Viry, pendant la nuit du 23 mai 1827. »

 

Nous sommes obligé d’avouer que Salvator avait été pour quelque chose dans la rédaction de cette pièce ; mais, comme elle ne s’écartait point un seul instant de la vérité, nous espérons qu’en faveur de l’intention qui le faisait agir, nos lecteurs lui pardonneront cette pression, plus littéraire encore que morale.

 

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Salvator prit la déclaration, la plia en quatre, et la mit dans sa poche ; puis, se retournant vers la Glouette :

– Là ! dit-il, maintenant, tu peux te recoucher.

La vieille eût préféré rester debout ; mais elle entendit, à sa gauche, gronder sourdement Brésil, et elle se jeta sur son lit, comme elle se fût jetée à la rivière pour éviter un chien enragé.

Les dents de Brésil, en effet, semblaient l’effrayer encore plus que l’écharpe du commissaire ; c’était tout simple : il avait dû lui arriver vingt fois dans sa vie d’avoir affaire à des gens de justice, tandis qu’il était bien certain que, même dans ses cauchemars les plus terribles, elle n’avait jamais vu un chien de cette envergure.

– Maintenant, dit Salvator, comme tu es la complice de M. de Valgeneuse, qui vient d’être arrêté sous la prévention d’avoir enlevé et séquestré une jeune fille mineure, crime prévu par la loi, je t’arrête et t’enferme dans cette chambre, où, demain matin, M. le procureur du roi viendra t’interroger. Seulement, comme tu pourrais avoir l’idée de t’échapper, je te préviens

 

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que je mets une sentinelle sur le palier et une autre en bas, avec ordre tirer sur toi, si tu ouvres la porte ou la fenêtre.

– Jésus ! Maria ! répéta pour la seconde fois la vieille, mais en tremblant encore plus fort à la seconde fois qu’à la première.

– Tu as entendu ?

– Oui, monsieur le commissaire.

– En ce cas, bonne nuit !

Alors, faisant passer le général devant lui et fermant en dehors la porte à double tour :

– Je vous réponds, général, ajouta Salvator, qu’elle ne bougera pas, et que nous pouvons compter sur une nuit tranquille.

Puis, s’adressant à son chien :

– Allons, en route, Brésil ! dit-il ; nous ne sommes qu’à la moitié de la besogne.

 

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