Les Mohicans de Paris 4
Ce qu’il y avait dans le cœur de Ludovic.
CCXXVIII
À partir de ce moment – et il y avait à peu près six semaines que cette exclamation lui était échappée –, Ludovic, avec la passion qu’il mettait à toute question médicale, s’était attaché à rendre la santé à la pauvre enfant.
Il avait compté les pulsations du pouls, il avait ausculté la poitrine, il avait étudié la flamme des yeux, et il était demeuré convaincu que la flamme des yeux et la précipitation du pouls tenaient à une surexcitation nerveuse, mais qu’aucun des organes nécessaires à la vie n’était sérieusement attaqué. Dès lors, il avait prescrit un traitement purement hygiénique au physique, purement philosophique au moral. Il avait mesuré le temps pour la nourriture spirituelle comme pour la nourriture matérielle. Tout en conservant un
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caractère pittoresque au costume de l’enfant, il lui avait enlevé ce qu’il avait de trop excentrique.
Enfin, au bout de six semaines de ce traitement, dont, chaque jour, Ludovic surveillait lui-même l’application, et qui avait produit l’amélioration espérée, Rose-de-Noël était devenue l’enfant que nous avons essayé de ramener jeune fille sous les yeux du lecteur, juste au moment où les questions de M. Jackal venaient de la jeter dans une de ces crises où elle tombait chaque fois qu’on la reportait, malgré elle, aux terribles souvenirs de sa jeunesse.
Nous avons vu comment Ludovic, qui avait pris l’habitude de visiter tous les jours la jeune fille, sous le spécieux prétexte de s’assurer si on lui faisait suivre le traitement qu’il avait ordonné, était arrivé au milieu de son évanouissement ; nous savons que, laissé seul près d’elle par M. Jackal, le jeune médecin avait recommandé le silence à la malade, et que, assis au pied de son lit, il veillait sur son sommeil, la couvait du regard, en se demandant à lui-même ce qui se passait dans son propre cœur.
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Était-ce simplement du désir qu’il ressentait ?
Non, anges de la vertu, vous le savez, vous ! non, ce n’était pas du désir ; car jamais regard plus chaste ne tomba sur un corps plus immaculé.
Qu’était-ce donc ?
La jeune homme mit une main sur son front pour contraindre son cerveau à penser ; il mit une main sur son cœur pour empêcher son cœur de battre ; mais son cerveau et son cœur chantaient à l’unisson le pur et sublime cantique du premier amour, et force lui fut de les écouter.
– Oh ! c’est de l’amour ! dit-il en laissant tomber sa tête dans ses deux mains.
Oui, c’était de l’amour, et du plus jeune, du plus frais, du plus innocent, du plus virginal amour qui puisse entrer dans un cœur en retard ; c’était l’ardente sympathie, la tendresse spontanée d’une âme tardive pour une âme à peine éclose. La fée des lis venait de passer au-dessus de leurs têtes, et elle avait effeuillé ses fleurs les plus blanches sur les fronts de ces deux enfants.
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Quelle femme saura jamais – et avec quelles paroles pourrait-on le lui dire ? – les adorations muettes, mystérieuses, ineffables, qui remplissent le cœur de l’homme aux premières révélations de l’amour ?
Il en fut ainsi pour Ludovic.
Son cœur lui apparut à lui-même comme un autel, son amour comme un culte ; tout son passé de sceptique disparut comme, au théâtre, disparaît, sous la baguette d’une fée et à l’ordre du machiniste, une décoration représentant un désert.
Il se tourna vers l’avenir, et, à travers des nuages blancs et roses, il vit un nouvel horizon. Cet horizon fut pour lui ce qu’est pour le matelot qui vient de traverser les tropiques et de doubler les caps l’apparition d’une de ces ravissantes îles de l’océan Pacifique ou de la mer des Indes, avec leurs grands arbres, leurs fleurs gigantesques, leurs profondes fraîcheurs, leurs âcres parfums – Tahiti ou Ceylan. Il releva le front, secoua la tête, et s’appuya de nouveau au bois de lit, comme il l’avait fait au moment où Rose-de-Noël venait de
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s’endormir, et il la contempla avec une sorte de tendresse paternelle.
– Dors, enfant, murmura-t-il, et sois bénie, toi qui m’as révélé la vie !... Ainsi, c’était l’amour que tu portais sous ton aile, chère colombe, le jour où je t’ai rencontrée ! Ainsi, j’ai passé tant de fois près de toi, tant de fois je t’ai vue, tant de fois je t’ai regardée, tant de fois j’ai serré ta main dans la mienne, et tout est resté muet ou m’a parlé une langue inconnue ! C’est pendant ton sommeil que tu m’as révélé ton amour... Dors, chère fille à la mystérieuse origine ! Les anges veillent à ton chevet, et je me cacherai derrière les plis de leurs robes pour te voir dormir... Sois tranquille dans le beau pays des songes où tu voyages : je ne te regarderai qu’à travers le voile blanc de ton innocence, et ma voix ne troublera jamais le sommeil doré de ton cœur.
Ludovic en était là de ce concert intime, que nous avons tous entendu plus ou moins harmonieux en nous ou autour de nous, lorsque Rose-de-Noël ouvrit les yeux et le regarda.
La rougeur monta au front de Ludovic, comme
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s’il venait d’être surpris faisant une mauvaise action. Il sentit la nécessité d’adresser la parole à la jeune fille, et, cependant, sa langue hésita.
– Avez-vous bien dormi, Rose ? demanda-t-il.
– Vous ! répéta l’enfant ; vous me dites vous, monsieur Ludovic ?
Ludovic baissa les yeux.
– Pourquoi me dire vous ? continua l’enfant habituée, dans son intimité, à ce que tout le monde la tutoyât.
Puis elle ajouta, comme s’interrogeant elle-même :
– Est-ce que j’ai été méchante pendant mon sommeil ?
– Vous, chère enfant ? s’écria Ludovic, dont les yeux se remplirent de larmes.
– Vous... encore ! répéta Rose-de-Noël. Mais pourquoi donc ne me tutoyez-vous plus, monsieur Ludovic ?
Ludovic la regarda sans répondre.
– Il me semble que l’on est fâché contre moi
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lorsqu’on ne me tutoie pas, continua Rose-de-Noël. M’en voulez-vous ?
– Non, je vous jure ! s’écria Ludovic.,
– Vous, toujours ! Bien certainement, je vous ai fait quelque chagrin que vous ne voulez pas dire ?
– Oh ! non, non, rien, chère petite Rose !
– À la bonne heure ! voilà qui est mieux déjà. Continuez. Ludovic essaya de donner un peu de gravité à son visage.
– Écoutez, chère enfant, dit-il.
Rose-de-Noël fit une petite moue charmante en entendant le mot écoutez, qui lui présageait je ne sais quelle vague contrariété dont elle eût été bien embarrassée de dire la cause.
Ludovic reprit :
– Vous n’êtes plus une enfant, Rose...
– Moi ? interrompit la petite fille avec étonnement.
– Ou vous ne le serez plus dans quelques mois, continua Ludovic. Dans quelques mois,
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vous serez une grande personne à laquelle tout le monde devra le respect. Eh bien, Rose, il n’est pas respectueux à un jeune homme de mon âge de parler à une jeune fille du vôtre aussi familièrement que je vous parle d’habitude.
L’enfant regarda Ludovic d’une façon si naïve et si expressive à la fois, que Ludovic fut contraint de baisser les yeux.
Ce regard signifiait clairement : « Je crois que vous avez, en effet, une raison de ne plus me tutoyer ; mais est-ce la véritable raison que vous venez de me donner ? J’en doute. »
Ludovic comprit parfaitement le regard de Rose-de-Noël ; il le comprit si bien, que, pour la seconde fois, il baissa les yeux, fort embarrassé sur la manière dont il s’en tirerait si Rose-de-Noël demandait une explication plus positive à propos de ce changement dans la forme de leurs relations.
Mais elle, de son côté, le regardant tandis qu’il baissait les yeux, sentit quelque chose d’inconnu dans son cœur ; c’était une oppression, mais une oppression pleine de mollesse et de bonheur.
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Alors il arriva une chose singulière : c’est que, lui adressant tout bas les paroles qu’elle eût voulu lui adresser tout haut, Rose-de-Noël s’aperçut que, pendant que Ludovic, qui l’avait toujours tutoyée, ne la tutoyait plus, elle, qui lui avait toujours dit vous avec la voix, lui disait tu avec le cœur ; et ce fut à Rose-de-Noël de se taire, de trembler et de rougir à son tour.
Elle enfonça sa tête dans son oreiller et tira sur ses yeux une de ces gazes dont elle avait coutume de s’envelopper dans ses pittoresques toilettes.
Ludovic la regarda faire avec inquiétude.
– Je l’ai chagrinée, se dit-il, et la voilà qui pleure.
Alors, se levant et se reprochant à lui-même cette trop grande délicatesse, incomprise de l’innocente enfant, il s’approcha du lit, se pencha sur l’oreiller, et, de sa voix la plus douce :
– Rose, dit-il, ma chère Rose !
À cet appel, qui retentit jusqu’au fond du cœur de l’enfant, elle se retourna si vivement, que son souffle embrasé se trouva confondu au souffle de
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Ludovic.
Celui-ci voulut se relever ; mais, sans que Rose-de-Noël se rendît compte de ce mouvement tout instinctif, ses deux bras s’étaient enlacés au cou de Ludovic ; et, en effleurant de ses lèvres les lèvres ardentes du jeune homme, elle murmura, comme une réponse à ces quatre mots : « Rose, ma chère Rose ! »
– Ludovic, mon cher Ludovic !
Puis tous deux jetèrent un cri, Rose-de-Noël repoussant le jeune homme, le jeune homme se cambrant violemment en arrière. En ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Babolin qui rentrait en criant :
– Dis donc, Rose-de-Noël, Babylas s’était sauvé, mais la Brocante a remis la main dessus, et il va recevoir une fameuse danse !
En effet, les cris lamentables de Babylas, montant jusqu’à l’entresol de Rose-de-Noël, vinrent confirmer le fameux proverbe « Qui aime bien, châtie bien ! »
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