Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 67 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Comment M. Conrad de Valgeneuse reconnut que sa véritable vocation était d’être commissionnaire.

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Comment M. Conrad de Valgeneuse reconnut

que sa véritable vocation était d’être

commissionnaire.

 

Salvator s’interrompit :

– Pardon ! dit-il à son cousin, peut-être me trouverez-vous un peu prolixe ; mais j’ai pensé que ma vie était un événement si important dans votre existence, que chaque détail, en ce moment suprême, devait vous intéresser.

– Et vous avez raison, monsieur, dit Lorédan devenu plus sérieux. Continuez ; je vous écoute.

– La voix du prédicateur parvint à moi avant que je visse sa personne, reprit Salvator ; cette voix vibrait, tantôt douce, tantôt énergique, pénétrante toujours. Je fus quelques minutes sans entendre autre chose que des sons, un bruit

 

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musical, une mélopée suave, harmonieuse ; j’étais déjà si loin dans le monde futur, qu’il fallait un temps à la voix de ce monde, que je regardais comme le passé, pour venir jusqu’à moi... Aux premiers mots que j’entendis et dont je me rendis compte, je reconnus que le prêtre prêchait, je ne dirai pas contre le suicide, mais sur le suicide – le texte était pris de très haut au point de vue social –, sur les devoirs de l’homme envers ses semblables, sur le vide... je ne trouve pas de mot, j’en ferai un... sur le vide incomblable que laisse dans son cercle d’action l’homme qui meurt avant le moment marqué par la Providence. Il cita ce vers de Shakespeare, quand Hamlet réagit contre la pensée du suicide, qui l’étreint, le presse, le pousse au tombeau :

 

Il faut l’ordre de Dieu pour qu’un passereau tombe !

 

Il attaqua et renversa les uns après les autres, comme un bélier patient fait d’une première, puis d’une seconde, puis d’une troisième muraille ; il

 

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attaqua et renversa tous les motifs qui entraînent l’homme au suicide : l’ambition déçue, l’amour trahi, la fortune perdue. Il rappela les siècles de foi, du XVIe au XVIIIe siècle ; il y chercha vainement le suicide, il ne l’y trouva point. Le suicide, suivant lui, commençait où avait cessé le couvent. Autrefois, l’homme déçu, l’homme trompé, l’homme ruiné, l’homme brisé par une grande douleur, enfin, quelle que fût cette douleur, cet homme se faisait moine ; c’était un moyen de se brûler la cervelle, un suicide moral, sinon physique : il s’ensevelissait dans cette grande fosse commune qu’on appelait un monastère ; il priait, et parfois il était consolé. Aujourd’hui, rien de tout cela n’existait plus, les cloîtres étant abolis, les monastères fermés, les couvents rares, la prière remontée au ciel. – Restait le travail : travailler, c’était prier ! Il y avait pour moi toute une révélation dans ces mots ; je levai les yeux sur celui qui les prononçait.

« C’était un beau moine de vingt-cinq ans à peine, vêtu d’un costume espagnol ; un dominicain pâle, maigre, avec de grands yeux

 

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magnifiques ! – Lui réunissait les deux moyens qu’il avait indiqués : la prière et le travail ; on sentait que cet homme priait incessamment, travaillait toujours.

« Je regardai autour de moi, et je me demandai quel travail je pouvais faire. Rousseau apprend l’état de menuisier à son Émile ; moi, par malheur, on ne m’avait fait apprendre aucun état. – Je vis un homme d’une trentaine d’années : il était vêtu d’une veste de velours noir et tenait à la main sa casquette ; il avait à son habit une plaque de cuivre. Je reconnus un commissionnaire. Ce commissionnaire était appuyé à un pilier et écoutait attentivement le prédicateur ; j’allai près de lui et je m’appuyai au même pilier. J’étais décidé à ne pas le perdre de vue ; j’avais des questions à lui faire. – J’écoutai le sermon jusqu’au bout ; mais, avant qu’il fût terminé, j’étais déjà décidé à vivre... Le prédicateur descendit de la chaire et passa près de moi.

« – Comment vous appelez-vous, mon père ? lui demandai-je.

« – Devant les hommes ou devant Dieu ?

 

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répondit-il.

« – Devant Dieu.

« – Frère Dominique.

« Et il passa... La foule s’écoula. Je suivis le commissionnaire ; au coin de la rue Saint-Roch, je l’arrêtai.

« – Pardon, mon ami, lui dis-je.

« Il se retourna.

« – Monsieur a besoin de moi ?

« – Oui, j’ai besoin de vous, répondis-je en souriant.

« – Faut-il prendre les crochets, ou est-ce une simple course ?

« – C’est un renseignement.

« – Ah ! je comprends ; monsieur est étranger...

« – À la vie, oui.

« Il me regarda avec étonnement.

« – C’est un bon état que le vôtre ? lui demandai-je.

 

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« – Dame, c’est selon comme vous l’entendez.

« – Je demande si vous l’aimez.

« – Puisque je l’exerce !

« – Permettez-moi de vous dire que ce n’est pas toujours une raison.

« – Enfin, que désirez-vous savoir ?

« – Y trouve-t-on sa vie ?

« – On n’y gagne pas des mille et des cents ; mais, au bout du compte, il nourrit son homme.

« – Voyons, rendez-moi le service de me renseigner.

« – Interrogez-moi, je vous répondrai.

« – Bonne ou mauvais, en moyenne, combien la journée rapporte-t-elle ?

« – Il faut compter de cinq à six francs dans les bons quartiers.

« – Deux mille francs par an, alors ?

« – À peu près.

« – Combien dépensez-vous là-dessus ?

« – Environ la moitié.

 

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« – De sorte que vous économisez par année ?...

« – Un billet de mille francs.

« – Quels sont les désagréments de l’état ?

« – Je ne lui en connais pas.

« – Est-on libre ?

« – Comme l’air.

« – Il me semblait que, appartenant au public...

« – Au public ? Eh ! mon Dieu, qui ne lui appartient pas, au public ? Le roi Charles X tout le premier, est-ce qu’il n’appartient pas au public ? Je suis, par ma foi, bien plus libre que lui, moi !

« – Comment cela ?

« – Une commission me paraît louche, je la refuse ; un fardeau me paraît trop lourd, je secoue la tête. Le tout est de se faire connaître, et, quand on est connu, on choisit.

« – Il y a longtemps que vous exercez votre état ?

« – Dix ans.

 

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« – Et, depuis dix ans, vous n’avez point regretté de ne pas faire un autre métier ?

« – Jamais.

« Je réfléchis un instant.

« – Est-ce tout ? me demanda mon homme.

« – Un dernier renseignement ?

« – Dites.

« – Quand on veut se faire commissionnaire, quel moyen faut-il employer ?

« Le commissionnaire me regarda en riant.

« – Est-ce que vous voudriez vous faire commissionnaire, vous, par hasard ?

« – Peut-être.

« – Oh ! ce n’est pas difficile, et l’on n’a pas besoin de grandes protections pour cela.

« – Enfin ?

« – Dame, on va à la Préfecture, avec deux témoins qui répondent de votre moralité, et l’on demande un numéro.

« – Et cela coûte ?

 

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« – La peine de le demander.

« – Merci, mon ami.

« Je tirai de ma poche une pièce de cinq francs et la lui offris.

« – Qu’est-ce que cela ? me dit-il.

« – C’est le prix de la peine que je vous ai donnée.

« – Ça n’a pas été une peine, mais un plaisir, et l’on ne se fait pas payer un plaisir.

« – Alors, une poignée de main et un remerciement.

« – Ah ! c’est autre chose.

« Il me tendit sa grosse main, que je serrai cordialement, et qu’il accueillit, de son côté, d’une cordiale étreinte.

« – Ah ! pardieu ! me dis-je en m’éloignant, voilà qui est singulier : il me semble que c’est la première fois que je serre la main d’un homme !

« Et je repris le chemin de ma mansarde. »

 

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