Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 19 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

La romance du Saule.

CLXXII

 

 

Un long, sourd et pénible soupir, parti de trois ou quatre points du salon, suivit cette annonce ; un profond silence succéda à cette exclamation de douleur. On eût dit que toutes les personnes présentes connaissaient l’histoire de Carmélite, et que l’effroi venait de tirer de leur âme ce douloureux gémissement, qu’elles n’avaient pu retenir en entendant annoncer, et en voyant tout à coup apparaître, le feu dans les yeux, la joie sur les lèvres, l’insouciance au front, ce jeune homme qu’on pouvait en quelque sorte regarder comme le meurtrier de Colomban.

Ce soupir avait été poussé à la fois par Jean Robert, par Pétrus, par Régina et par madame de Marande.

Quant à Carmélite, non seulement elle n’avait

 

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ni crié ni soupiré, mais encore elle était restée, sans souffle et sans haleine, immobile comme une statue.

M. de Marande seul, qui venait d’entendre et de reconnaître le nom oublié par lui, s’avança au-devant du jeune couple que lui avait recommandé son correspondant américain, en disant :

– Vous arrivez à merveille, monsieur de Rozan ! Si vous voulez vous asseoir et écouter, vous allez entendre, à ce qu’assure madame de Marande, la plus belle voix que vous ayez jamais entendue.

Et, offrant le bras à madame de Rozan, il la conduisit à un fauteuil, tandis que Camille cherchait, dans le spectre qu’il avait devant les yeux, à reconnaître Carmélite, et poussait, en la reconnaissant, un faible cri de surprise.

Lydie et Régina s’étaient élancées vers leur amie, croyant qu’elle avait besoin de secours et s’attendant à la voir s’évanouir entre leurs bras ; mais, à leur grand étonnement, Carmélite était, comme nous l’avons dit, restée debout et l’œil fixe ; seulement, son teint avait passé de la pâleur

 

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à la lividité.

Cet œil fixe, immobile, sans expression, sans vie apparente, semblait ne plus rien regarder ; le cœur avait l’air de ne plus battre, tant le corps paraissait subitement pétrifié. La jeune femme était effrayante à voir ainsi – d’autant plus effrayante, qu’à part cette lividité terrible, son visage de marbre ne portait la trace d’aucune émotion.

– Madame, dit M. de Marande en s’approchant de sa femme, ce sont les deux personnes dont j’ai eu l’honneur de vous parler.

– Occupez-vous d’elles, je vous en supplie, monsieur, dit madame de Marande ; moi, je suis toute à Carmélite... Voyez l’état où elle est.

En effet, cette lividité, ce regard atone, cette immobilité sculpturale frappèrent M. de Marande.

– Oh ! mon Dieu ! mademoiselle, demanda-t-il avec le ton du plus vif intérêt, que vous est-il donc arrivé ?

– Rien, monsieur, dit Carmélite en relevant la

 

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tête de ce mouvement que fait un cœur puissant pour regarder le malheur en face, rien.

– Ne chante pas... ne chante pas ce soir ! murmura sourdement Régina à Carmélite.

– Et pourquoi donc ne chanterais-je pas ?

– Le combat est au-dessus de tes forces, dit Lydie.

– Tu vas voir ! repartit Carmélite.

Et quelque chose comme le pâle reflet d’un sourire de morte se dessina sur ses lèvres.

– Tu le veux ? fit Régina en se remettant au piano.

– Ce n’est point la femme qui va chanter, Régina : c’est l’artiste.

Et Carmélite fit les trois pas qui la séparaient encore du piano.

– À la grâce de Dieu ! dit madame de Marande.

Régina préluda une seconde fois.

Carmélite commença :

 

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Assisa a’ pié d’un salice...

 

La voix était restée ferme, assurée, et, si, dès le second vers, une profonde émotion vint saisir les auditeurs, cette émotion résultait bien plus de la douleur de Desdemona que de la souffrance de Carmélite.

Il était, en effet, difficile de choisir un chant mieux approprié à la situation de la jeune fille : les craintes mortelles dont le cœur de Desdemona est assailli quand elle chante le premier couplet à l’esclave africaine, sa nourrice, étaient en quelque façon la formule des angoisses qui serraient son propre cœur ; l’orage qui plane au-dessus du palais de la belle Vénitienne, le vent qui vient briser un panneau de la croisée gothique de sa chambre, le tonnerre qui roule avec fracas dans le lointain, la nuit qui est sombre, la lampe qui vacille tristement, tout, dans cette soirée funeste, jusqu’à ces mélancoliques vers du Dante, que chante un gondolier en passant sur sa barque :

 

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Nessun maggior dolore

Che ricordarsi del tempo felice,

Nella miseria...

 

tout jette la pauvre Desdemona dans le désespoir le plus profond, tout est présage mauvais, tout est sinistre augure !

Le chant de la statue dans le don Juan de Mozart et le désespoir de la pauvre doña Anna quand elle heurte le cadavre de son père sont peut-être les deux seules situations comparables à cette poignante scène de pressentiments.

Nulle musique, nous le répétons, n’était donc plus propre que celle du grand maître italien à exprimer les douleurs de Carmélite.

Ce Colomban, brave, loyal et fort, dont elle menait le deuil en son cœur, n’était-il pas en quelque sorte le sombre et loyal Africain amoureux de Desdemona ? ce sinistre Iago, cet ami venimeux qui sème dans le cœur d’Otello les poisons de la jalousie, n’était-ce pas, toute

 

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proportion gardée, cet Américain frivole qui avait fait autant de mal avec sa légèreté qu’Iago en avait pu faire avec sa haine ?

Eh bien, cette situation était celle où se trouvait carmélite en revoyant Camille, et cette romance, qu’elle chantait avec tant de fermeté et tant d’expression à la fois, cette romance était un martyre continuel, et chaque note s’enfonçait dans son cœur, froide et douloureuse comme la lame d’un poignard.

Après le premier couplet, tout le monde applaudit avec le franc enthousiasme qu’excite tout talent nouveau chez le public qui n’est pas intéressé à porter un faux jugement.

Le second couplet :

 

I ruccelletti limpidi

A’ caldi suoi sospiri...

 

remplit les auditeurs d’étonnement ; ce n’était plus une femme, ce n’était plus une chanteuse qui faisait pleuvoir de sa bouche cette cascade de

 

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plaintes : c’était la Douleur qui se chantait elle-même.

Le refrain surtout :

 

L’aura fra i rami flebile

Ripetiva il suon...

 

fut dit avec une mélancolie si touchante, que tout le poème désespéré de la jeune fille dut, en ce moment, repasser devant les yeux de ceux qui la connaissaient, comme il repassait, bien certainement, devant les siens.

Régina était devenue presque aussi pâle que Carmélite ; Lydie pleurait.

En effet, jamais voix plus sympathique – à cette époque où tant de grandes cantatrices : la Pasta, la Pizzaroni, la Mainvielle, la Sontag, la Catalani, la Malibran, ravissaient leur auditoire –, jamais timbre plus frémissant n’avait ému le cœur des dilettanti dans cette belle langue italienne qui est elle-même une musique. Mais qu’on nous permette de dire en quelques lignes,

 

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pour ceux qui ont connu les grandes artistes que nous venons de nommer, qu’on nous permette de dire en quoi la voix de notre héroïne différait de celles de ces illustres cantatrices.

La voix de Carmélite avait naturellement une étendue extraordinaire : elle donnait le sol d’en bas avec la même facilité et la même sonorité que madame Pasta donnait le la, et elle montait jusqu’au ré aigu. La jeune fille pouvait donc chanter – et c’était le miracle de sa voix – les rôles de contralto aussi bien que les rôles de soprano.

Effectivement, nulle voix de soprano n’était plus pure, plus riche, plus brillante, plus propre aux fioritures, aux gorgheggi, s’il nous est permis de nous servir de ce mot, employé spécialement à Naples pour désigner le gazouillement du gosier, dont tout soprano qui débute abuse, à notre avis, si démesurément.

Quant à la voix de contralto, elle était unique.

Chacun connaît les effets prodigieux, magnétiques, pour ainsi dire, de la voix de contralto : elle peint l’amour avec plus de force,

 

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la tristesse avec plus d’expression, la douleur avec plus d’énergie que la voix de soprano. Les soprani chantent comme les oiseaux : ils plaisent, charment, ravissent ; les contralti agitent, inquiètent, passionnent. La voix de soprano est une pure voix de femme : elle en a les tendresses et les douceurs ; la voix de contralto est une véritable voix d’homme : elle en a la gravité, la rudesse, l’âpreté ; et, cependant, c’est un timbre à part, qui participe de l’un et de l’autre, une voix hermaphrodite. Aussi ces voix s’emparent-elles de l’âme des spectateurs avec la rapidité et la force de l’électricité et du magnétisme. La voix de contralto est en quelque sorte l’écho des sentiments de l’auditeur : si celui qui écoute chantait, il voudrait bien certainement chanter ainsi.

C’était donc là l’effet produit sur l’auditoire par la voix de Carmélite. Douée d’une habileté peu commune, quoique purement instinctive, car elle connaissait peu les procédés des grands chanteurs à la mode, Carmélite unissait, avec un bonheur étonnant, la voix de tête à la voix de poitrine ; l’union de ces deux voix était

 

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apparente, et un vieux maître eût été bien embarrassé de dire combien d’études avait été nécessaires pour combiner les effets merveilleux de deux voix si contraires.

Carmélite, en grande musicienne qu’elle était, et sous l’œil de Colomban, avait étudié si laborieusement et si fermement les principes fondamentaux de la musique, qu’elle n’avait besoin désormais que de se laisser aller pour séduire et pour électriser ; si sa voix était belle, son goût était parfait. Habituée, dès les premières leçons, aux sobriétés de la musique allemande, elle ne faisait qu’un usage fort modéré des fioritures italiennes, et ne s’en servait que pour augmenter l’expression d’un morceau, ou pour relier une phrase à une autre, mais jamais comme agrément, jamais comme tour de force.

Nous finirons cette analyse du talent de Carmélite en disant qu’au contraire des grandes chanteuses de l’époque – et même de toutes les époques –, la même note, dans deux situations différentes de l’âme, n’avait point chez elle, pour ainsi dire, le même ton.

 

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Que si, maintenant, quelqu’un s’étonne et nous taxe d’exagération, prétendant que nulle cantatrice, ayant eu pour maîtres Porpora, Mozart, Pergolèse, Weber ou même Rossini, n’est arrivée aux perfections de cette double voix, nous répondrons que Carmélite avait eu un maître bien autrement sérieux que ceux que nous venons de nommer, et que l’on appelle le Malheur !

Aussi, à la fin du troisième couplet, ce fut un hourra unanime, une frénésie inexprimable.

Les dernières notes ne s’étaient pas encore éteintes, plaintives et gémissantes comme le cri de la Douleur elle-même, qu’un tonnerre d’applaudissements ébranla la coupole dorée de ce salon mondain. Chacun se leva, comme pour être le premier à complimenter, à féliciter l’artiste qui venait de le ravir ; c’était une véritable fête, un entraînement général, tout ce que la furia francese, oublieuse du décorum, peut autoriser. On se précipitait vers le piano pour regarder de plus près cette jeune fille, belle comme la Beauté, puissante comme la Force, sinistre comme le Désespoir. Les vieilles femmes qui enviaient sa

 

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jeunesse, les jeunes femmes qui enviaient sa beauté, toutes celles qui enviaient son talent incomparable, tous ceux qui se disaient qu’il y aurait presque une gloire à être aimé d’une pareille femme, s’approchaient d’elle, lui prenant la main et la lui serrant avec amour !

Et voilà pourquoi l’art est véritablement beau, véritablement grand : c’est qu’il fait en un instant un vieil ami d’un inconnu.

Mille invitations, comme les fleurs futures de sa renommée, tombèrent et s’éparpillèrent en un instant autour de Carmélite.

Le vieux général, qui s’y connaissait, nous l’avons dit, le vieux général, qui n’était pas facile à émouvoir, sentit couler ses larmes ; c’était la pluie de l’orage qui avait gonflé son cœur pendant qu’il entendait chanter la sombre jeune fille.

Jean Robert et Pétrus s’étaient instinctivement rapprochés l’un de l’autre, et, dans la muette étreinte de leurs mains, ils s’étaient tacitement raconté leur poignante émotion, leur mélancolique ravissement. Si Carmélite leur eût

 

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fait un signe de vengeance, ils eussent bondi sur cet insoucieux Camille, qui, ignorant ce qui s’était passé, avait écouté tout cela, le sourire aux lèvres, le lorgnon à l’œil, et criant de sa place : « Brava ! brava ! brava ! » comme il eût fait d’une stalle des Italiens.

Régina et Lydie, qui avaient compris tout ce que la présence du Créole avait ajouté de douleur et d’expression à la voix de Carmélite ; Régina et Lydie, qui, pendant tout le temps que le chant avait duré, avaient tremblé, à chaque note, que le cœur de la chanteuse ne se brisât, étaient comme atterrées toutes deux ; Régina n’osait se retourner, Lydie n’osait pas relever la tête.

Tout à coup, à un cri d’effroi poussé par ceux qui entouraient Carmélite, les deux jeunes femmes sortirent de leur stupeur et se retournèrent en même temps de son côté.

Carmélite, après sa dernière note pleurée, venait de renverser sa tête en arrière, et, pâle, roide, immobile, elle allait infailliblement tomber sur le parquet, si deux bras ne l’eussent soutenue et si une voix amie ne lui eût dit tout bas :

 

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– Courage, Carmélite ! et soyez fière : à partir de ce soir, vous n’avez plus besoin de personne !

Avant de fermer les yeux, la jeune fille eut le temps de reconnaître Ludovic, ce cruel ami qui l’avait rappelée à la vie. Elle poussa un dernier soupir, secoua tristement la tête, et s’évanouit. Ce fut alors seulement que, de ses yeux fermés, on vit sourdre deux larmes qui roulèrent sur ses joues glacées.

Les deux jeunes femmes la prirent des mains de Ludovic, qui était survenu pendant que Carmélite chantait, et qui, par conséquent, entré sans bruit et sans être annoncé, s’était trouvé là pour la recevoir dans ses bras.

– Ce n’est rien, dit-il aux deux amies ; de pareilles crises lui font plus de bien que de mal... Qu’elle respire ce flacon : dans cinq minutes, elle sera revenue à elle.

Régina et Lydie, aidées du général, emportèrent Carmélite dans la chambre à coucher ; seulement, le général s’arrêta à la porte.

Une fois Carmélite disparue et l’auditoire

 

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rassuré par les quelques paroles de Ludovic, l’enthousiasme, arrêté dans son cours, fit de nouveau irruption de toutes parts.

Et ce ne fut qu’un cri unanime d’admiration !

 

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