Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 18 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Carmélite.

CLXXI

 

 

Au moment où madame de Marande prononçait ces mots : « Quand tu voudras, Carmélite... » en entrant dans la chambre à coucher et en laissant retomber la portière derrière elle, on annonçait à la porte du salon :

– Monseigneur Coletti.

Profitons des quelques secondes que va mettre Carmélite à se rendre à l’invitation de son amie pour jeter un coup d’œil rapide sur monseigneur Coletti, qu’on annonce et qui fait son entrée.

Nos lecteurs se rappellent peut-être avoir entendu prononcer le nom de ce saint homme par madame de la Tournelle.

En effet, monseigneur Coletti était le directeur de la marquise.

 

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Monseigneur Coletti était, en 1827, non seulement un homme en faveur, mais encore un homme en réputation ; non seulement un homme en réputation, mais un homme à la mode. Les conférences qu’il venait de tenir pendant le carême lui avaient fait un renom de grand prédicateur que nul, si peu dévot qu’il fût, ne songeait à lui contester ; excepté peut-être Jean Robert qui, poète avant tout et voyant tout en poète, s’étonnait toujours que les prêtres, ayant un texte aussi magnifique que l’Évangile, fussent d’ordinaire si mal inspirés, si peu éloquents. Il lui semblait, à lui qui luttait, et qui luttait victorieusement, contre un auditoire cent fois plus rebelle que celui qui vient s’édifier aux conférences saintes, il lui semblait, disons-nous, qu’il eût eu, s’il fût monté en chaire, une parole bien autrement persuasive ou bien autrement tonnante que toutes les paroles musquées de ces mondains prélats dont une fois, par hasard, il allait écouter les homélies. Alors il se prenait à regretter de n’être pas prêtre, de ne pas avoir une chaire au lieu d’un théâtre, et des auditeurs chrétiens au lieu de spectateurs profanes.

 

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Bien que ses fins bas de soie et tout son costume de couleur violette révélassent un des dignitaires de l’Église, on pouvait prendre monseigneur Coletti pour un simple abbé du temps de Louis XV, tant sa figure, sa tournure, son air, sa démarche et son dandinement dénonçaient un galant coureur de ruelles, bien plus qu’un rigide prélat prêchant l’abstinence en carême ; on eût dit qu’après s’être endormi, comme Épiménide, pendant un demi-siècle, dans le boudoir de madame de Pompadour ou de madame du Barry, monseigneur Coletti s’était réveillé tout à coup et s’était mis à courir le monde sans s’informer des changements survenus dans les mœurs ou dans les coutumes, ou bien encore qu’arrivé tout frais de la cour pontificale, il s’était fourvoyé au milieu d’une réunion française avec son costume d’abbé ultramontain.

Au premier aspect, c’était un joli prélat dans toute l’acceptation du mot, rose, frais, paraissant trente-six ans à peine ; mais, en y regardant de plus près, on s’apercevait bientôt que monseigneur Coletti avait, pour son visage, la

 

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faiblesse qu’ont pour le leur les femmes de quarante-cinq ans qui tiennent à n’en paraître que trente : monseigneur Coletti mettait du blanc ; monseigneur Coletti mettait du rouge.

Lorsqu’on parvenait à percer cette couche de badigeon et qu’on arrivait jusqu’à la peau, on était effrayé de rencontrer, sous cette apparence animée, je ne sais quoi de morbide et d’éteint qui faisait froid.

Deux choses, cependant, vivaient dans ce visage immobile comme un masque de cire : les yeux et la bouche : les yeux, petits, noirs et profonds, lançant des éclairs rapides, menaçants même, puis se voilant aussitôt sous une paupière doucereuse et béate ; la bouche, petite, fine, avec la lèvre inférieure moqueuse, spirituelle, méchante par moments jusqu’au venin.

L’ensemble de cette physionomie pouvait parfois révéler l’esprit, l’ambition, la luxure, mais jamais la bonté. On sentait de prime abord qu’on avait tout intérêt à ne pas avoir cet homme pour ennemi ; mais nul n’eût éprouvé, au point de vue de la sympathie, le désir de s’en faire un ami.

 

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Sans être grand, il était, comme disent les bourgeois en parlant d’un homme d’Église, d’une belle prestance. Joignez à cela quelque chose d’éminemment hautain, dédaigneux, impertinent, dans sa façon de porter la tête, de saluer les hommes, d’entrer dans un salon, d’en sortir, de s’asseoir et de se lever. En revanche, il semblait avoir réservé pour les femmes ses plus fines fleurs de courtoisie ; il clignait des yeux, en les regardant, d’une façon significative, et, lorsque la femme à laquelle il adressait la parole lui plaisait, sa figure prenait une indéfinissable expression de luxurieuse douceur.

Ce fut avec ces yeux à demi fermés et clignotants qu’il entra dans ce salon qu’on pouvait appeler le salon des femmes, tandis que le général, qui connaissait monseigneur Coletti de longue main, murmurait entre les dents en l’entendant annoncer :

– Entre, monseigneur Tartufe !

Cette annonce, cette entrée, ce salut, l’hésitation de monseigneur Coletti à s’asseoir, enfin, l’espèce d’importance qui s’attachait au

 

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prédicateur en renom du dernier carême, avaient un instant détourné l’attention de Carmélite – nous disons un instant, car il ne s’était passé qu’un instant entre le moment où madame de Marande avait laissé retomber la portière et celui où la portière se releva pour donner passage aux deux amies.

Il était impossible de voir un plus saisissant contraste que celui qui existait entre madame de Marande et Carmélite.

Mais était-ce bien là Carmélite ?

Oui, c’était elle... mais non plus la Carmélite dont nous avons copié le portrait dans la Monographie de la Rose ; non plus la Carmélite aux joues empourprées, au teint brillant, au front éclatant de candeur et d’innocence ; non plus la Carmélite à la lèvre souriante, aux narines dilatées pour aspirer le parfum de ce champ de fleurs qui s’étendait sous ses fenêtres et embaumait le tombeau de La Vallière... Non, la Carmélite nouvelle, c’était une grande jeune femme dont les cheveux noirs retombaient toujours avec le même luxe sur ses épaules ; mais

 

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les épaules étaient de marbre ! c’était le même front, haut, découvert, intelligent ; mais le front était d’ivoire ! c’étaient les mêmes joues, autrefois teintées des nuances rosées de la jeunesse et de la santé, mais, aujourd’hui, décolorées, pâlies et devenues d’une étrange mateur !

Les yeux surtout, déjà si grands et si beaux, semblaient avoir grandi de moitié ; ils lançaient toujours des flammes, mais les étincelles étaient devenues des éclairs, et, grâce au cercle bistré qui les enveloppait, on eût dit que ces éclairs sortaient d’une nuée d’orage.

Puis ses lèvres, autrefois de pourpre ; ses lèvres qui, après son évanouissement, avaient eu tant de peine à revenir à la vie, ses lèvres n’avaient pu reprendre leur couleur primitive ; elles avaient seulement atteint, et à grand-peine, la pâle nuance du corail rose ; mais, il faut le dire, par cela même, elles complétaient à merveille ce singulier ensemble qui faisait toujours de Carmélite une beauté de premier ordre, mais qui donnait une teinte fantastique à cette beauté.

 

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Elle était simplement mais adorablement vêtue.

Poussée par ses trois sœurs à venir à la soirée de Lydie, et, bien plus encore, soutenue par sa résolution de se faire promptement indépendante, la question de la toilette dans laquelle elle viendrait avait été longtemps débattue. – Il va sans dire que Carmélite n’avait été pour rien dans le débat ; elle avait tout d’abord déclaré qu’elle était la veuve de Colomban, dont elle porterait le deuil toute sa vie et qu’elle ne viendrait qu’en robe noire ; maintenant, Fragola, Lydie et Régina pouvaient tailler et ordonner cette robe comme elles l’entendraient.

Régina décida que la robe serait de dentelle noire sur corsage et jupe de satin noir, et qu’elle aurait, pour tout ornement, une guirlande de cette sombre fleur violette, emblème de tristesse, qu’on appelle l’ancolie ; aux fleurs, seraient entremêlées des branches de cyprès.

La couronne, tressée par Fragola, la plus savante des trois dans cet habile mariage des fleurs, dans cette intelligente fusion des nuances,

 

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se composait, comme la guirlande de la robe, comme le bouquet du corsage, de branches de cyprès et de fleur d’ancolie.

Un collier de perles noires, précieux cadeau de Régina, ceignait le cou.

Quant Carmélite sortit, pâle et cependant parée, de la chambre à coucher de madame de Marande, ceux qui s’attendaient à la voir, mais non pas à la voir ainsi, jetèrent un cri où se confondaient l’admiration et la terreur. On eût dit une apparition antique, la Norma ou la Médée. Un frisson courut dans toutes les veines.

Le vieux général, tout sceptique qu’il était, comprit qu’il y avait là quelque chose de saint comme le dévouement, de grand comme le martyre. Il se leva et attendit.

De son côté, aussitôt que Carmélite parut, Régina courut à elle.

Le spectre splendide s’avança entre les deux jeunes femmes rayonnantes de vie et de bonheur.

Tout le monde suivait du regard ce groupe silencieux avec une curiosité qui touchait à

 

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l’émotion.

– Oh ! que tu es pâle, ma pauvre sœur ! dit Régina.

– Que tu es belle, ô Carmélite ! dit madame de Marande.

– J’ai cédé à vos instances, mes bien-aimées, dit la jeune femme ; mais, en vérité, pendant qu’il en est temps encore, peut-être devriez-vous me dire de m’arrêter.

– Pourquoi cela ?

– Savez-vous que je n’ai pas ouvert un piano depuis que nous avons chanté ensemble, lui et moi, notre adieu à la vie ? Si la voix allait me manquer ! si j’avais tout oublié !

– On n’oublie pas ce qu’on n’a point appris, Carmélite, dit Régina. Tu chantais comme les oiseaux : est-ce que les oiseaux désapprennent de chanter ?

– Régina a raison, répliqua madame de Marande ; et je suis sûre de toi comme tu en es sûre toi-même. Chante donc sans trouble, ma bien chérie ! jamais artiste, je t’en réponds,

 

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n’aura eu, pour l’écouter, un auditoire plus sympathique.

– Oh ! chantez ! chantez, madame ! dirent toutes les voix, excepté les voix de Suzanne et de Lorédan, celles du frère et de la sœur, qui regardaient, le frère avec surprise, la sœur avec envie, cette sombre et splendide beauté.

Carmélite remercia en inclinant la tête et continua son chemin vers le piano, et, en même temps, vers le comte Herbel. Celui-ci fit deux pas au-devant d’elle et s’inclina.

– Monsieur le comte, dit madame de Marande, j’ai l’honneur de vous présenter mon amie la plus chère ; car, de mes trois amies, c’est la plus malheureuse.

Le général salua une seconde fois, et, avec une courtoisie digne des temps chevaleresques :

– Mademoiselle, dit-il, je regrette que madame de Marande ne m’ait pas donné une tâche plus difficile que celle de publier vos louanges. Croyez que je m’y emploierai de toute mon âme, et que je me considérerai encore comme votre

 

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débiteur.

– Oh ! chantez ! chantez, madame ! murmurèrent quelques voix avec l’accent de la prière.

– Tu vois, chère sœur, dit madame de Marande, tout le monde attend avec impatience... Veux-tu commencer ?

– À l’instant même, si on le désire, répondit simplement Carmélite.

– Que vas-tu chanter ? demanda Régina.

– Choisissez vous-mêmes.

– Tu n’as pas de préférence ?

– Aucune.

– J’ai tout 1 Otello ici.

– Va donc pour Otello.

– Est-ce que tu t’accompagnes toi-même ? demanda Lydie.

– Quand je ne puis pas faire autrement, répondit Carmélite.

 

1 Otello, drame tragique en 3 actes de Giachimo Rossini.

 

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– Moi, je t’accompagnerai, dit vivement Régina.

– Et moi, je tournerai les pages, dit madame de Marande. Entre nous deux, tu n’auras pas peur ?

– Je n’aurai pas peur... dit Carmélite en secouant mélancoliquement la tête.

En effet, la jeune fille était parfaitement calme. Elle posa sa main froide sur la main de madame de Marande ; son front exprimait la plus ineffable sérénité.

Madame de Marande se dirigea vers le piano, et, au milieu des partitions empilées, prit celle d’Otello.

Carmélite resta debout et appuyée à Régina, aux deux tiers du boudoir à peu près.

Tout le monde s’était assis ; on n’entendait pas un souffle sortir de toutes les poitrines.

Madame de Marande plaça la partition sur le piano, tandis que Régina, s’avançant à son tour, s’assit et parcourut rapidement le clavier dans un brillant prélude.

– Veux-tu chanter la romance du Saule ?

 

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demanda madame de Marande.

– Volontiers, répondit Carmélite.

Madame de Marande ouvrit la partition à l’avant-dernière scène du dernier acte. Régina se retourna vers Carmélite, les mains étendues et toutes prêtes à commencer. En ce moment, le domestique annonça :

– M. et madame Camille de Rozan.

 

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