Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 7 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Deux gentilshommes de grand chemin.

CLIX

 

 

Gibassier sortait de l’hôtel de la rue de Jérusalem juste au moment où, après avoir déposé le portrait de saint Hyacinthe chez Carmélite, Dominique descendait à grands pas la rue de Tournon.

La cour de la préfecture était vide ; un groupe de trois hommes y stationnait seul.

De ce groupe, un homme se détacha, et Gibassier reconnut dans ce petit homme maigre, au teint olivâtre, aux yeux d’un noir brillant, aux dents étincelantes, qui s’approchait de lui, Gibassier reconnut, disons-nous, son collègue Carmagnole, l’homme de confiance de M. Jackal, le même qui lui avait transmis, à Kehl, les ordres du maître commun.

 

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Gibassier attendit, le sourire sur les lèvres.

Les deux hommes se saluèrent.

– Vous allez à l’Assomption ? demanda Carmagnole.

– N’avons-nous pas à rendre les derniers devoirs aux restes mortels d’un grand philanthrope ? dit Gibassier.

– Justement, répondit Carmagnole, et je vous guettais à votre sortie de chez M. Jackal pour causer un instant de notre double mission.

– Avec grand plaisir. Causons en marchant, ou marchons en causant. Le temps ne nous paraîtra pas long, à moi surtout.

Carmagnole s’inclina.

– Vous savez ce que nous allons faire là-bas.

– Moi, j’y vais pour ne pas perdre de vue un homme que je trouverai adossé au troisième pilier à gauche et causant avec un moine, dit Gibassier, qui ne pouvait revenir de la précision du renseignement.

– Et moi je vais pour arrêter cet homme.

 

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– Comment pour l’arrêter ?

– Oui, à un moment donné ; c’est cela que je suis chargé de vous dire.

– Vous êtes chargé d’arrêter M. Sarranti ?

– Non pas, pécaire ! M. Dubreuil ; c’est le nom de son choix, il n’aura pas à se plaindre.

– Alors vous allez l’arrêter comme conspirateur ?

– Non pas ! comme émeutier.

– Nous allons donc avoir une émeute sérieuse ?

– Sérieuse, non ; mais nous allons en avoir une.

– Ne trouvez-vous pas bien imprudent, mon cher confrère, dit Gibassier s’arrêtant pour donner plus de poids à ses paroles, ne trouvez-vous pas bien imprudent de risquer une émeute un jour comme celui-ci, où tout Paris est sur pied ?

– Oui, sans doute ; mais vous connaissez le proverbe : « Qui ne risque rien n’a rien. »

 

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– Sans doute ; mais, cette fois, nous jouons le tout pour le tout.

– Seulement, nous jouons avec des dés pipés !

Cette observation rassura un peu Gibassier.

Et, cependant, son visage resta inquiet, ou plutôt pensif.

Étaient-ce les souffrances que Gibassier avait éprouvées au fond du Puits-qui-parle qui se traduisaient ainsi, ravivées qu’elles avaient été la veille par le souvenir ? était-ce que les fatigues d’un voyage précipité et d’un prompt retour avaient imprimé sur son front le sceau trompeur du spleen ? Toujours était-il que le comte Bagnères de Toulon paraissait en ce moment en proie à quelque grand souci ou à quelque vive inquiétude.

Carmagnole en fit la remarque et ne put s’empêcher de lui en demander la cause au moment où il tournait avec lui l’angle du quai et de la place Saint-Germain-l’Auxerrois.

– Vous avez l’air soucieux, lui dit-il.

Gibassier sortit de sa rêverie et secoua la tête.

 

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– Hein ? fit-il.

Carmagnole répéta la question.

– Oui, c’est vrai, dit Gibassier ; une chose m’étonne, mon ami.

– Diable ! c’est bien de l’honneur pour cette chose-là, dit Carmagnole.

– Me préoccupe, alors.

– Dites ! et, si je puis vous enlever cette préoccupation, je me regarderai comme un homme heureux.

– Voici. M. Jackal m’a dit que je trouverais notre homme à midi précis dans l’église de l’Assomption, au troisième pilier en entrant à main gauche.

– Au troisième pilier, oui.

– Et parlant à un moine ?

– À son fils, l’abbé Dominique.

Gibassier regarda Carmagnole du même air qu’il avait regardé M. Jackal.

– Eh bien, dit-il, je me croyais fort ; il paraît que je me trompais.

 

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– Pourquoi cette humilité ? demanda Carmagnole.

Gibassier resta encore un moment muet ; il était évident qu’il faisait des efforts inouïs pour percer avec ses yeux de lynx l’obscurité qui l’aveuglait.

– Eh bien, dit-il, il y a là-dedans un renseignement d’une fausseté insigne.

– Pourquoi cela ?

– Ou, s’il est vrai, il me remplit à la fois de stupeur et d’admiration.

– Pour qui ?

– Pour M. Jackal.

Carmagnole ôta son chapeau comme fait le chef d’une troupe de saltimbanques quand il parle de M. le maire et des autorités constituées.

– Et quel est ce renseignement ? demanda-t-il.

– C’est celui de ce pilier et de ce moine... Que M. Jackal sache le passé, que M. Jackal sache même le présent, je l’admets...

Carmagnole suivait chaque phrase de

 

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Gibassier avec un mouvement de tête affirmatif.

– Mais qu’il sache encore l’avenir, voilà ce qui me passe, Carmagnole.

Carmagnole se mit à rire en montrant ses dents blanches.

– Et comment vous expliquez-vous qu’il sache le passé et le présent ? demanda Carmagnole.

– Que M. Jackal ait deviné que M. Sarranti se rendrait à l’église, rien de plus simple : au moment de risquer sa vie en essayant de renverser un gouvernement, il est naturel d’implorer le secours de la religion et l’assistance des saints. Qu’il ait deviné que M. Sarranti choisirait l’Assomption, rien de plus simple encore, puisque cette basilique est destinée à servir aujourd’hui de foyer à l’insurrection.

Carmagnole continuait d’approuver par des mouvements de tête.

– Qu’il ait deviné que M. Sarranti y serait à midi plutôt qu’à onze heures, onze heures et demie, midi moins un quart, rien de plus aisé encore : un conspirateur qui a passé une partie de

 

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la nuit dans l’exercice de son état, à moins qu’il ne soit un gaillard ultra-robuste, n’irait pas grelotter de gaieté de cœur à la première messe du matin. Qu’il ait découvert qu’il s’adosserait contre un pilier, je ne trouve là rien de bien merveilleux encore ; après trois ou quatre jours et autant de nuits de voyage, il n’est pas étonnant qu’éprouvant une certaine fatigue, il s’adosse, pour se reposer, contre un pilier. Enfin, que, par une déduction logique, il ait deviné que je trouverais mon homme à gauche plutôt qu’à droite, je le comprends encore, le côté gauche devant tout naturellement être choisi par un chef d’opposition. Tout cela est habile, extraordinaire, mais nullement merveilleux, puisque j’arrive à m’en rendre compte. Mais ce qui m’étonne, ce qui me stupéfait, ce qui m’abrutit, ce qui me plonge dans un incompréhensible hébétement...

Gibassier s’arrêta, comme pour arriver à deviner l’énigme par un redoublement d’intelligence.

– Eh bien, c’est ?... demanda Carmagnole.

– C’est comment M. Jackal a pu deviner le

 

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numéro du pilier auquel il s’adosserait, l’heure à laquelle il s’y adosserait, et qu’un moine viendrait lui parler à cette heure et tandis qu’il y serait adossé.

– Comment ! dit Carmagnole, c’est cela qui vous embarrasse et couvre votre front de ce nuage, seigneur comte ?

– Pas autre chose, Carmagnole, répondit Gibassier.

– Eh bien, c’est aussi simple que tout le reste.

– Bah !

– C’est même plus simple.

– Vraiment ?

– Sur mon honneur.

– Voulez-vous, alors, me faire l’amitié de me dévoiler ce mystère ?

– Avec le plus grand plaisir.

– J’écoute.

– Connaissez-vous la Barbette ?

– Je connais une rue de ce nom-là, qui

 

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commence à celle des Trois-Pavillons, et qui finit Vieille rue-du-Temple.

– Ce n’est pas cela.

– Je connais la porte Barbette, qui faisait partie de l’enceinte de Philippe-Auguste, et qui doit son nom à Étienne Barbette, voyer de Paris, maître de la Monnaie et prévôt des marchands.

– Ce n’est pas cela encore.

– Je connais l’hôtel Barbette, où Isabelle de Bavière accoucha du dauphin Charles VII. Le duc d’Orléans sortait de cet hôtel lorsque, le 23 novembre 1407, par une nuit très pluvieuse, il fut assassiné...

– Assez ! s’écria Carmagnole, qui étouffait comme un homme à qui on fait avaler une lame de sabre, assez ! quelques mots de plus, Gibassier, et je demande pour vous une chaire d’histoire.

– C’est vrai, répondit Gibassier, c’est toujours l’érudition qui m’a perdu ; mais, enfin, de quelle Barbette parlez-vous ? de la rue, de la porte ou de l’hôtel ?

 

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– Ni de l’une ni de l’autre, illustre bachelier, dit Carmagnole en regardant Gibassier avec admiration et en faisant passer sa bourse de sa poche droite dans sa poche gauche, c’est-à-dire en mettant toute l’épaisseur de son corps entre elle et son compagnon, croyant avec quelque raison peut-être qu’il devait s’attendre à tout de la part d’un homme qui avouait savoir tant de choses et qui en savait sans doute encore plus qu’il n’en avouait. Non, continua Carmagnole ; ma Barbette, à moi, c’est une loueuse de chaises de l’église Saint-Jacques, qui demeure impasse des Vignes.

– Oh ! qu’est-ce qu’une loueuse de chaises de l’impasse des Vignes ? fit dédaigneusement Gibassier, et quelle pauvre compagnie fréquentez-vous là, Carmagnole !

– Il faut voir un peu de tout, seigneur comte.

– Enfin ?... dit Gibassier.

– Je dis donc que la Barbette loue des chaises, et des chaises sur lesquelles mon ami Longue-Avoine... Vous connaissez Longue-Avoine ?

 

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– De vue.

– Des chaises sur lesquelles mon ami Longue-Avoine ne dédaigne pas de s’asseoir.

– Et quel rapport cette femme, qui loue des chaises sur lesquelles votre ami Longue-Avoine ne dédaigne pas de s’asseoir, a-t-elle avec le mystère que je désire approfondir ?

– Un rapport direct.

– Voyons, dit Gibassier s’arrêtant en clignant les yeux et en faisant tourner ses pouces sur son ventre, c’est-à-dire en employant toutes les ressources de la voix et du geste pour dire : « Je ne comprends pas. »

Carmagnole s’arrêta aussi de son côté, souriant et jouissant de son triomphe.

L’église de l’Assomption sonna onze heures trois quarts.

Les deux hommes parurent chasser toute préoccupation étrangère pour écouter sonner l’heure.

– Midi moins un quart, dirent-ils. Bon ! nous avons le temps.

 

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Cette exclamation prouvait l’attention que chacun apportait dans la conversation où il était engagé avec son interlocuteur.

Mais, comme l’attention était encore plus vivement éveillée chez Gibassier que chez Carmagnole, puisque c’était Gibassier qui interrogeait et Carmagnole qui répondait :

– J’écoute, reprit Gibassier.

– Vous ignorez peut-être, mon cher collègue, n’ayant pas les mêmes penchants que moi pour notre sainte religion, que toutes les loueuses de chaises se connaissent comme les cinq doigts de la main.

– J’avoue que je l’ignorais complètement, dit Gibassier avec cette suprême franchise des hommes forts.

– Eh bien, reprit Carmagnole tout fier d’avoir enseigné quelque chose à un si savant homme, cette loueuse de chaises de l’église Saint-Jacques...

– La Barbette ? dit Gibassier pour prouver qu’il ne perdait pas un mot de la conversation.

 

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– La Barbette, oui, est étroitement liée d’amitié avec une des loueuses de chaises de Saint-Sulpice, laquelle loueuse de chaises habite rue du Pot-de-Fer.

– Ah ! s’écria Gibassier ébloui par une lueur.

– Vous commencez à y être, n’est-ce pas ?

– C’est-à-dire que j’entrevois, que je flaire, que je devine...

– Eh bien, notre loueuse de chaises de Saint-Sulpice est concierge, comme je vous le disais tout à l’heure, de la maison jusqu’à la porte de laquelle vous avez, hier au soir, suivi M. Sarranti, et dans laquelle demeure son fils, l’abbé Dominique.

– Allez toujours, dit Gibassier ne voulant pour rien au monde perdre le fil qu’il venait d’attraper.

– Eh bien, la première pensée qui est venue à M. Jackal en recevant ce matin la lettre dans laquelle vous lui donniez votre itinéraire d’hier, a été, voyant que vous aviez suivi M. Sarranti jus-qu’à la porte d’une maison de la rue du Pot-de-Fer, a été de m’envoyer chercher pour me

 

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demander si je ne connaissais pas quelqu’un dans cette maison-là. Vous comprenez, mon cher Gibassier, que ma joie fut grande quand je reconnus que c’était celle dont la garde était confiée au cordon de l’amie de l’amie de mon ami. Je ne pris que le temps de faire un signe d’affirmation, et je courus chez la Barbette. – Je savais trouver Longue-Avoine chez elle : c’est l’heure où il prend son café. – Je courus donc impasse des Vignes ; Longue-Avoine y était. Je lui dis deux mots à l’oreille ; il en dit quatre à l’oreille de la Barbette, et celle-ci partit à l’instant même pour faire une petite visite à son amie la loueuse de chaises de Saint-Sulpice.

– Ah ! pas mal, pas mal, dit Gibassier, qui commençait à deviner les premières syllabes de la charade. Continuez, je ne perds pas un mot.

– Ce matin, vers huit heures et demie, la Barbette se transporta donc rue du Pot-de-Fer. Je vous ai dit, je crois, qu’en quatre mots, Longue-Avoine l’avait mise au courant de l’affaire. Or, la première chose qu’elle aperçut, dans l’angle de l’un des carreaux, fut une lettre adressée à M.

 

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Dominique Sarranti.

« – Tiens, dit la Barbette à son amie, il n’est donc pas encore revenu, votre moine ?

« – Non, dit l’autre, et même que je l’attends d’heure en heure.

« – C’est étonnant qu’il reste si longtemps dehors.

« – Est-ce que l’on sait jamais ce que ça fait, des moines ? Mais à quel propos me parlez-vous de lui ?

« – Parce que je vois là tout simplement une lettre à son adresse, répondit la Barbette.

« – Oui, c’est une lettre qu’on a apportée pour lui hier au soir.

« – C’est drôle, reprit la Barbette, on dirait une écriture de femme.

« – Ma foi, non, répondit l’autre. Ah bien, oui ! des femmes... Depuis cinq ans que l’abbé Dominique habite ici, je n’ai pas vu le museau d’une seule.

« – Ah ! vous avez beau dire...

 

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« – Mais non, mais non, puisque c’est un homme qui l’a écrite là, et même qu’il m’a fait grand-peur.

« – Oh ! vous aurait-il insultée, ma commère ?

« – Non, Dieu merci, je ne saurais dire cela. Mais, voyez-vous, il faut croire que je roupillais un brin ; j’ai rouvert les yeux et j’ai vu tout à coup devant moi un grand homme tout noir.

« – Était-ce le diable, par hasard ?

« – Non, car, après son départ, ça aurait senti le soufre... Alors il m’a demandé si l’abbé Dominique était revenu. “Non, lui ai-je, dit, pas encore. – Eh bien, je vous annonce, moi, qu’il reviendra ce soir ou demain matin.” C’était assez effrayant, il me semble !

« – Oui.

« – “Ah, lui dis-je, il reviendra ce soir ou demain matin ! Eh bien, foi de Périne, ça me fait plaisir. – Est-il votre confesseur ? demanda-t-il en riant. – Monsieur, lui dis-je, apprenez que je ne me confesse pas aux jeunes gens de son âge. – Ah !... Eh bien, faites-moi le plaisir de lui dire...

 

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Mais non, cela vaut mieux... Avez-vous une plume, du papier et de l’encre ? – Parbleu ! la belle demande ! – Je vais lui écrire : donnez-moi ce qu’il me faut.” Je lui donnai son encre, sa plume et son papier, et il écrivit cette lettre. “Maintenant, demanda-t-il, avez-vous des pains à cacheter ou de la cire ? – Oh ! quant à cela, non,” lui répondis-je, je n’en ai point.”

« – Vous n’en aviez pas ? observa la Barbette.

« – Si fait, mais pourquoi voulez-vous que je fasse cadeau de ma cire et de mes pains à cacheter à des inconnus ?

« – Au fait, ça serait une ruine, à la longue.

« – Oh ! ce n’est pas encore pour la ruine ; mais ça vous a un air de se défier des gens, que de leur demander de quoi cacheter une lettre.

« – Oui, et puis ça gêne pour lire la lettre quand ils sont partis. Mais alors, continua la Barbette en jetant les yeux sur la lettre, comment se fait-il qu’elle soit scellée ?

« – Ne m’en parlez pas ! il a fouillé dans son portefeuille et il a tant cherché, qu’il y a retrouvé

 

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un vieux pain à cacheter.

« – De sorte que vous ne savez pas ce que contient la lettre ?

« – Ma foi, non. Mais à quoi cela m’avancerait-il de savoir que M. Dominique est son fils, qu’il attendra M. Dominique aujour’hui à midi à l’Assomption, appuyé au troisième pilier, à gauche, en entrant, et qu’il est à Paris sous le nom de Dubreuil ?

« – Alors donc, vous l’avez lue tout de même ?

« – Oh ! je l’ai fait bâiller ; ça m’intriguait de savoir pourquoi il tenait tant à avoir un pain à cacheter.

« Juste en ce moment-là, on entendit la cloche de Saint-Sulpice.

« – Ah ! s’écria la portière de la rue du Pot-de-Fer, et moi qui oubliais...

« – Quoi donc ?

« – Qu’il y a un enterrement à neuf heures. Bon ! et mon gueux de mari qui est allé boire. Jamais d’autres, quoi ! il n’en fait jamais

 

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d’autres. Par qui veut-il que je fasse garder ma porte ? par mon chat ?...

« – Eh bien, mais ne suis-je pas là, moi ? dit la Barbette.

« – Vrai, demanda l’autre, vous me rendriez un pareil service ?

« – Oh ! cette bêtise ! est-ce qu’il ne faut pas s’entraider en ce monde ? » Et, sur cette assurance, la loueuse de chaises de Saint-Sulpice s’en alla vaquer à ses travaux. »

– Oui, je comprends, dit Gibassier, et la Barbette, restée seule, a fait bâiller la lettre à son tour.

– Oh ! elle l’a mise au-dessus de la vapeur de la bouilloire et l’a bel et bien ouverte et copiée ; de sorte que, dix minutes après, nous avions la lettre tout entière.

– Et la lettre disait ?

– Ce qu’avait déjà dit la portière du no 28. D’ailleurs, tenez, voici le texte.

Et Carmagnole tira un papier de sa poche et lut tout haut, en même temps que Gibassier lisait

 

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tout bas :

 

« Mon cher fils, je suis à Paris depuis ce soir, sous le nom de Dubreuil : ma première visite a été pour vous. On m’apprend que vous n’êtes pas revenu, mais que l’on vous a fait passer ma première lettre, et que, par conséquent, vous ne pouvez tarder. Si vous arrivez cette nuit ou demain matin, trouvez-vous à midi à l’église de l’Assomption ; je serai adossé au troisième pilier en entrant, à gauche. »

 

– Ah ! dit Gibassier, très bien !

Et, comme ils étaient arrivés ainsi, tout en causant de leurs affaires et des affaires des autres, à la dernière marche du porche de l’Assomption, ils entrèrent dans l’église juste comme midi sonnait.

Au troisième pilier à gauche, se tenait adossé M. Sarranti, tandis qu’agenouillé près de lui, Dominique, sans être vu de personne, lui baisait la main.

 

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Nous nous trompons, il avait été vu de Gibassier et de Carmagnole.

 

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