Les Mohicans de Paris 4

Alexandre Dumas · Chapitre 60 sur 77

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Les Mohicans de Paris 4

Où c’est M. de Valgeneuse qui court le danger, et où c’est Jean Taureau qui a peur.

CCXII

 

Où c’est M. de Valgeneuse qui court le danger,

et où c’est Jean Taureau qui a peur.

 

Voyons ce qui s’était passé à la cabane du bord de l’eau en l’absence de Toussaint.

Jean Taureau, ayant fait entrer, ou, pour mieux dire, ayant inséré Lorédan de Valgeneuse dans la chambre, le coucha provisoirement, tout ficelé qu’il était comme une momie, sur une longue table de noyer qui tenait le milieu de la pièce et qui, avec le lit, à moitié enfoncé dans une espèce d’alcôve, en formait le meuble principal.

Vu ainsi, roide et sans mouvement, M. de Valgeneuse ne ressemblait pas mal à un cadavre que l’on va disséquer sur la table d’un amphithéâtre.

– Ne vous impatientez pas, mon gentilhomme,

 

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dit Jean Taureau : le temps seulement de fermer la porte et de trouver un siège digne de vous, et je vous rends à une demi-liberté.

Ce disant, Jean Taureau fermait la porte au verrou et cherchait, suivant son expression, un siège digne de son illustre prisonnier.

M. de Valgeneuse ne répondit point ; mais Jean Taureau ne fit aucune attention à son silence, qu’il trouva d’abord assez naturel. Alors, continuant :

– Ma foi, mon jeune seigneur, dit-il en attirant à lui du pied un tabouret boiteux qui stationnait mélancoliquement dans un coin de la chambre, nous ne sommes point ici au palais des Tuileries, et il faudra vous contenter de cet objet-là.

Il approcha le tabouret du mur, mit un bouchon sous le pied trop court, comme on ajoute un talon à un soulier pour allonger une jambe, et revint au prisonnier, toujours immobile sur sa table.

Il lui enleva d’abord le bâillon.

– Là ! dit-il, voilà qui va vous aider à respirer

 

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un peu !

Mais, à la grande surprise de Jean Taureau, le comte ne fit point entendre cette bruyante aspiration que fait entendre tout homme en recouvrant la liberté ou, tout au moins, l’usage de la parole.

– Eh bien, mon gentilhomme ? dit le charpentier de sa plus douce voix.

Mais Lorédan ne répondit pas.

– Nous boudons, monsieur le comte ? demanda Jean Taureau commençant à délier les cordes des bras.

Le prisonnier continua de garder le plus obstiné silence.

– Fais le mort, fais le mort, tu en es bien le maître, continua Jean Taureau en enlevant tout à fait les nœuds qui tenaient les mains.

Les mains retombèrent le long du corps.

– Là ! levez-vous maintenant, si c’est votre bon plaisir, monseigneur !

M. de Valgeneuse ne bougea pas plus qu’une

 

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souche.

– Ah çà ! dit Jean Taureau, croyez-vous, par hasard, que je vais vous mettre en lisières et vous faire marcher comme une nourrice fait de son nourrisson ? Non, merci ! j’ai assez travaillé ce soir.

Mais le comte ne donna point signe de vie. Jean Taureau s’arrêta et regarda de côté le prisonnier, immobile et muet dans l’ombre.

– Diable ! diable ! dit-il, inquiet de ce silence absolu : est-ce que nous aurions un peu tourné de l’œil, pour faire de la peine à notre ami Jean Taureau ?

Et il alla prendre la lampe et l’approcha du visage de M. de Valgeneuse. Les yeux du jeune homme étaient fermés ; sa figure était blême ; de son front, ruisselaient des gouttes de sueur froide.

– Bon ! dit Jean Taureau, c’est moi qui ai eu la peine, et c’est lui qui sue à présent... Drôle de particulier, va !

Mais, remarquant la pâleur mortelle qui couvrait le visage du comte :

 

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– Par ma foi, murmura-t-il, j’ai peur qu’il ne fasse le mort pour le bon motif ! Et Jean Taureau remua et secoua son prisonnier en tous sens. Celui-ci se laissa remuer et secouer comme un cadavre.

– Sacredié ! s’écria Jean Taureau en jetant sur le comte des yeux hagards, sacredié ! est-ce que nous l’aurions étouffé sans le faire exprès ?... Eh bien, M. Salvator va être content ! – Vilain homme, va ! ces riches ne font jamais rien comme les autres !

Jean Taureau regarda tout autour de lui et aperçut dans le coin de la chambre une immense cruche pleine d’eau.

– Ah ! dit-il, voilà justement ce que je cherchais !

Il alla à la cruche, l’enleva, et, montant sur un escabeau qui était près de la table, il établit, par l’inclinaison du vase, une cascade de quatre ou cinq pieds qui, à l’endroit de sa chute, rencontra le visage de M. de Valgeneuse.

Les premières gouttes ne semblèrent produire

 

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aucun effet sur le comte ; mais il en fut autrement des secondes.

Au filet d’eau qui lui descendait sur la tête, au contact de cette douche glacée, M. de Valgeneuse poussa un soupir, soupir qui rassura Jean Taureau, dont le front commençait à sentir, de son côté, de nombreuses gouttes de sueur.

– Ah ! sacredié ! s’écria-t-il en respirant bruyamment, comme si on lui eût ôté de dessus la poitrine un poids de cinq cents livres, vous m’avez fait une fière peur, mon maître, vous pouvez vous en vanter !

Il descendit de l’escabeau, remit la cruche en place, et se rapprocha de son prisonnier.

– Eh bien, lui dit-il d’un air goguenard qui lui était revenu avec la certitude que le comte n’était pas mort, nous avons donc pris un joli petit bain ? Cela doit aller mieux présentement, mon gentilhomme.

– Où suis-je ? demanda Lorédan, comme le demandent, je ne sais pourquoi, après leur évanouissement, toutes les personnes qui

 

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reviennent à la vie.

– Vous êtes dans la chambre d’un ami dévoué, répondit Jean Taureau en détachant les cordes qui liaient encore les jambes du prisonnier ; et, si vous voulez descendre de votre piédestal et vous asseoir, vous en êtes absolument le maître.

M. de Valgeneuse ne se fit point répéter l’invitation : il se laissa glisser le long de la table et se trouva debout ; mais ses pieds engourdis ne purent le porter : il chancela.

Jean Taureau le reçut dans ses bras, le conduisit au tabouret, et l’adossa contre le mur.

– Là ! êtes-vous bien ici ? dit Jean Taureau en s’accroupissant sur les talons pour mettre sa tête au niveau de celle de M. de Valgeneuse.

– Et maintenant, demanda dédaigneusement le comte, que voulez-vous faire de moi ?

– Ma société la plus intime, monsieur le comte... la mienne et celle d’un ami, absent pour le quart d’heure, mais qui ne peut tarder à revenir...

Comme Jean Taureau disait ces mots, on

 

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frappa à la porte d’une certaine façon.

Jean Taureau connaissait cette façon de frapper ; en conséquence, il alla ouvrir, et l’on vit paraître Toussaint-Louverture, dont le visage noir, marbré de taches blanches – phénomène causé par la sueur qui dégouttait de son front –, fit à M. de Valgeneuse l’effet du visage tatoué d’un Indien.

– C’est fait ? demanda Jean Taureau à son ami.

– C’est fait, répondit Toussaint.

Et, se tournant vers M. de Valgeneuse :

– Salut à la compagnie ! dit-il.

Puis, à Jean Taureau :

– Pourquoi donc est-il mouillé comme cela ? demanda-t-il.

– Oh ! ne m’en parle pas ! répondit Jean Taureau en haussant les épaules ; depuis ton départ, je suis occupé exclusivement à asperger ce gentilhomme.

– Que veux-tu dire ? demanda Toussaint, qui

 

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n’avait aucune pénétration.

– Je veux dire que monsieur s’est trouvé mal, ajouta Jean Taureau avec mépris.

– Trouvé mal ? répéta Toussaint sur le même ton.

– Mon Dieu, oui.

– Et en l’honneur de quel saint ?

– Sous prétexte d’un méchant bâillon que nous lui avions mis sur la bouche.

– C’est incroyable ! fit le charbonnier.

Pendant ce temps, M. de Valgeneuse regardait les deux hommes en face, et probablement l’inspection n’était pas rassurante, car sa bouche, déjà à demi ouverte, se referma sans proférer une parole.

En effet, la mine de Toussaint et de Jean Taureau était quelque peu rébarbative ; et, si M. de Valgeneuse eût eu la moindre velléité de fuir, la vue seule du colosse, debout devant lui, lui eût fait bien vite renoncer à ce périlleux dessein.

 

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Il se contenta donc pour le moment de baisser la tête et de méditer.

 

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