Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 118 sur 125

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Les vivants et les morts

Puisqu'il Faut que L'on Vive…

O lune, accueillez-vous dans vos pâles jardins L'immense poésie ailée et taciturne

Qui mène les esprits par delà les instincts, Et que nous confions aux espaces nocturnes, A l'heure où, quand tout bruit et tout éclat s'éteint, Notre coeur vous choisit comme un appui lointain?… Mais en vain mon esprit qui souffre et qui réclame Interroge.—La brise, alerte et tiède, trame Un tissu délié où les parfums se pâment.

Et je respire avec un coeur exténué

La douce odeur des nuits, qui vient atténuer Le vide sans espoir où ne sont pas les âmes…

 

PUISQU'IL FAUT QUE L'ON VIVE…

Puisqu'il faut que l'on vive, ayant de tout souffert: Puisqu'on est, sous les coups du muet univers, Le stoïque marin d'un persistant naufrage; Puisque c'est à la fois l'instinct et le courage D'avancer, en laissant tomber à ses côtés Tous les lambeaux du rêve et de la volupté, Et, qu'ayant moins de force, on se prétend plus sage; Puisque, sans accepter, il faut pourtant subir, Et que, songeur aveugle, on dépasse l'obstacle Comme des morts vivants glissant vers l'avenir; Puisqu'on est tout à coup surpris par le miracle Du printemps qui revient comme un apaisement: Arc-en-ciel jaillissant des sombres fondements; Puisqu'on sent circuler de la terre à la nue L'entrain mystérieux par qui tout continue, Et qu'on voit, sur l'azur, les lilas lourds d'odeur Balancer mollement des archipels de fleurs, Je pourrais croire encor que la vie est auguste, Qu'un sûr pressentiment, obscur et solennel, Fixe au coeur des humains le sens de l'éternel, Que le labeur est bon, que la souffrance est juste, Malgré l'essor sans but des méditations,