Les vivants et les morts
Nous N'avions Plus Besoin de Parler
O mon ami, souffrez, je saurai par vos larmes, Par vos regards éteints, par votre anxiété, Par mes yeux plus puissants contre vous que des armes, Par mon souffle, qui fait bouger vos volontés,
Par votre ardente voix qui s'élève et retombe, Par votre égarement, par votre air démuni, Que ma vie a sur vous cet empire infini
Qui vous attache à moi comme un mort à sa tombe!
O mon ami, souffrons, puisque jamais le coeur Ne convainc qu'en ouvrant plus large sa blessure; Puisque l'âme est féroce, et puisqu'on ne s'assure De l'amour que par la douleur!
NOUS N'AVIONS PLUS BESOIN DE PARLER
Nous n'avions plus besoin de parler, j'écoutais Le rêve sillonner votre pensif visage;
Vous étiez mon départ, mes haltes, mes voyages, Et tout ce que l'esprit conçoit quand il se tait.
L'emmêlement des blés courbés, des ronciers même, N'était pas plus serré ni plus inextricable
Que notre coeur uni, qui, comme le doux sable Joignant le grain au grain, ne semble que lui-même.
—Je me souviens surtout de ces soirs de Savoie Où nos regards, pareils à ces vases poreux, A ces alcarazas qu'un halo d'onde noie, Scintillaient de plaisir, et se livraient entre eux L'ineffable secret du rêve et de la joie.