Les vivants et les morts
La Tempête
Un pâle étang dormait au cercle étroit des saules, Les collines versaient le blé mûr comme un lait: Tes yeux où le désir naissait et se voilait
Avaient l'azur aigu et condensé des pôles.
Nous écoutions bruire, au bord des bois sans fond, Les cris épars, confus des geais, des pies-grièches, Le murmure inquiet et suspendu que font Les pas ronds des chevreuils froissant des feuilles sèches.
La tristesse d'aimer sous les cieux s'étalait, Non faible, mais robuste, apaisée, acceptante; Et je posais sur toi, chère âme humble et tentante, Mes yeux où le pouvoir humain s'accumulait.
Et lentement je vis dans tes yeux apparaître Le poison de mon rêve, en ton âme injecté. Les clairons s'éloignaient dans la brume champêtre, De tout l'or du soir, seul mon coeur t'était resté. Je consolais en toi ton destin, irrité
De n'être pas la cible où tout frappe et pénètre Pour quelque vague, immense, âpre immortalité…
—Mais que peut-on, hélas! un être pour l'autre être,
En dehors de la volupté?
LA TEMPÊTE
«La passion n'est que le pressentiment de la volupté.»
LUCRÈCE.
A qui m'adresserai-je en ces jours misérables Où, le coeur submergé par un puissant dégoût, J'entends autour de moi l'hallucinant remous D'une énergique voix qu'on sent infatigable?
Elle dit, cette voix: «Je suis la volupté;
Comme fit le passé, l'avenir me consulte; Aux heures de repos pensif ou de tumulte C'est par moi que le coeur croit à l'éternité!
«Un homme est orgueilleux quand il a du courage, Mais on ne peut pas être héroïque avec moi. Les vaisseaux, les chemins, les rêves, les voyages Amènent l'univers suppliant sous ma loi.
«Je règne sur l'active et chancelante vie
Comme un tigre onduleux, aux prunelles ravies; L'Orient dilaté, engourdi, haletant,
Tressaille dans mes bras, cadavre palpitant!
«Parfois, sous le climat brumeux des cathédrales, Je semble m'assoupir pendant vos longs hivers, Mais je jaillis soudain, éparse et triomphale, Du cri d'un maigre oiseau sur un églantier vert!
«En vain les repentants, les rêveurs, les ascètes S'enferment au désert comme des emmurés, Je m'attache à leur plaie ardente et satisfaite, Car je suis la douleur, plaisir transfiguré!
«Lorsque devant l'autel flamboyant, les mystiques Essayent d'écarter mon fantôme jaloux,
Je fais pleuvoir sur eux l'orage des musiques Qui trompe leur prudence, et dit: «Je vous absous.»
«Je mens quand je me tais, je mens quand je protège, Partout où sont des corps, partout où sont des coeurs J'élance hardiment mon fourmillant cortège, Et le monde est empli de ma suave odeur.
«Quand les adolescents ou les amants austères Espèrent me bannir de leurs sublimes voeux, J'attaque lentement leur citadelle altière,
Et comme un chaud venin je me répands en eux;
«Ceux qui me sont voués ont de vagues prunelles Où le danger projette un invincible attrait. Comme un ciel enfiévré, sillonné par des ailes, Ces vacillants regards ont de mouvants secrets…»
Alors, moi qui sais bien que cette voix funeste Proclame la puissante et triste vérité,
Je demande, mon Dieu, quel combat et quel geste Eloignent des humains l'âpre fatalité.
—Seigneur, si la pitié, la charité, l'extase, Si le stoïque effort, si l'entrain à mourir,
Si la Nature, enfin, n'est jamais que ce vase D'où toujours le désir ténébreux peut jaillir,
Si c'est toujours l'amour anxieux qui s'exhale Des actives cités, des mers et de l'azur, Si les astres ne sont, délirantes vestales, Que des lampes d'amour au bord d'un temple impur,