Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 30 sur 125

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Les vivants et les morts

Tout Semble Libere…

Voici l'âne, porteur de fruits; craignons la ruse Du maître qui le suit. Va-t'en de ce côté…

Ah! faut-il que mon coeur en vain s'élance et s'use, Et que ce bonheur soit en toi, qui le refuses!

Je t'aime et je voulais en t'aimant m'appauvrir. Ah! comme le désir souhaite de mourir!…

 

TOUT SEMBLE LIBERE…

Je regarde la nuit. Tout semble libéré,

L'esclavage du jour a détendu ses chaines. Au bas d'un noir coteau, par la lune nacré, Un train lance des jets de sanglots effarés; Les parfums, emmêlés l'un à l'autre, s'entrainent. Malgré l'infinité des temps incorporés,

Chaque nuit est intacte, hospitalière et neuve. J'entends le sifflement d'un bateau sur le fleuve. L'horloge d'un couvent, dans l'espace attentif, Fait tinter douze coups insistants et plaintifs; Les parfums, dilatés, sur les brises tressaillent; D'un exaltant départ l'air est soudain empli. De secrètes rumeurs circulent et m'assaillent…

—Hélas! tendres appels, où voulez-vous que j'aille? Où mène le désir? Quel rêve s'accomplit? Cessez de me héler, voix des divins minuits! Je reste; j'ai tout vu défaillir: je n'espère

Que la paix de ne plus rien vouloir sur la terre.