Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 43 sur 125

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Les vivants et les morts

O Mon Ami, Sois Mon Tombeau

Nous sommes seuls; puisque tu m'aimes, J'aurai peur si je vois tes yeux;

Evitons la douceur suprême:

Ne restons pas silencieux.

La terrasse est comme un navire;

Qu'il fait chaud sur la mer, ce soir!

On meurt de soif, et l'on respire

L'ombre noire du jardin noir.

Les aloès fleuris s'élancent.

Ecarte de moi, si tu peux,

Tous ces parfums, tous ces silences,

Qui s'accumulent peu à peu;

On entend rire sur la place.

Je sens, à tes yeux, que tu crois

Que ce sont des corps qui s'enlacent:

Ce soir, tout est désir pour toi.

L'âcre odeur des filets de pêche

Pénètre l'humble nuit qui dort.

Sur ma main pose ta main fraîche

Pour que je puisse vivre encor…

 

O MON AMI, SOIS MON TOMBEAU

O mon ami, sois mon tombeau,

La jeune terre étincelante

Et les jours d'été sont trop beaux

Pour une âme à jamais dolente!

Je crains les regrets et l'espoir;

Laisse-moi rentrer dans ton ombre,

Comme les collines du soir

Rejoignent la nuit ferme et sombre.

Avec un coeur si lourd, si lent,

Que veux-tu qu'aujourd'hui je fasse

Du parfum des marronniers blancs,

Et des promesses de l'espace?

Je sais ce qu'un soir lisse et pur

A bu de plaisirs et de peines!

Les corbeaux flottent sur l'azur

Comme un mol feuillage d'ébène.

Partout quel opulent loisir,

Quelle orgueilleuse confiance

Qui joint les appels du désir

Aux sécurités du silence!

Les oiseaux, dans le doux embrun

De l'éther rose et des ramées,

Sont légers comme des parfums

Et glissent comme des fumées;

On entend leurs limpides voix

Incruster de cris et de rires

Le ciel qui passe sur les bois

Comme un lent et pompeux navire.

—Mais je sais bien que vous mourrez,

Et que moi, si riche d'envie, Je dormirai, le coeur serré,