Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 64 sur 125

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Les vivants et les morts

La Messe de L'aurore A Venise

On entend les bateaux qui partent pour les îles, Et les pigeons frémir au canon de midi.

Des mosaïques d'or, limpides alvéoles,

Glisse un mystique miel, lumineux, épicé; Et vers la Piazzetta, de penchantes gondoles Entraînent mollement les couples exaucés…

—Beau temple, que ta grâce est chaude, complaisante! O jardin des langueurs, ô porte d'Orient!

Courtisane des Grecs, sultane agonisante, Turban d'or et d'émail sous l'azur défaillant!

Tu joins l'odeur de l'ambre aux fastes exotiques, Et tu meurs, des pigeons à ton sein agrafés, Comme aux rives en feu des mers asiatiques, La Basilique où dort sainte Pasiphaé!…

 

LA MESSE DE L'AURORE A VENISE

Des femmes de Venise, au lever du soleil, Répandent dans Saint-Marc leur hésitante extase; Leurs châles ténébreux sous les arceaux vermeils Semblent de noirs pavots dans un sublime vase.

—Crucifix somptueux, Jésus des Byzantins, Quel miel verserez-vous à ces pauvres ardentes, Qui, pour vous adorer, désertent ce matin Les ronds paniers de fruits étagés sous les tentes?

Si leur coeur délicat souffre de volupté,

Si leur amour est triste, inquiet ou coupable, Si leurs vagues esprits, enflammés par l'été, Rêvent du frais torrent des baisers délectables,