Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 86 sur 125

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Les vivants et les morts

Le Printemps du Rhin

Semblent rôder dans la légende

Et le passé.

La pluie attache sa guirlande

Au bois en fleur:

—Ecoute, il semble qu'on entende

Battre le coeur

De l'intrépide Juliette,

Ivre d'été,

Qui bondit, sanglote, halette

De volupté;

De Juliette qui s'étonne

D'être, en ces lieux,

Plus amoureuse qu'à Vérone

Près des ifs bleus.

—Tout tremble, s'exalte, soupire;

Ardent émoi.

O Juliette de Shakspeare,

Comprenez-moi!…

 

LE PRINTEMPS DU RHIN

(STRASBOURG)

Le vent file ce soir, sous un mol ciel d'airain,

Comme un voilier sur l'Atlantique.

On entend s'éveiller le Printemps souverain,

A la fois plaintif et bachique:

Un abondant parfum, puissant, traînant et las

Triomphe et pourtant se lamente.

Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla

Epars sur la plaine dormante.

Un bouleversement hardi, calme et serein

A rompu et soumis l'espace;

Les messages des bois et l'effluve marin

S'accostent dans le vent qui passe!

Comment s'est-il si vite engouffré dans les bois,

Ce dieu des sèves véhémentes?

Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid!

—C'est l'invisible qui fermente!

Là-bas, comme un orage aigu, accumulé,

La flèche de la cathédrale

Ajoute le fardeau de son sapin ailé

A ce ciel qui défaille et râle.

—Et moi qui, d'un amour si grave et si puissant,

Contenais la rive et le fleuve,

Je sens qu'un mal divin veut détourner mon sang

De la tristesse où je m'abreuve;

Je sens qu'une fureur rôde aux franges des cieux,

Se suspend, pèse et se balance.

Le printemps vient ravir nos rêves anxieux;

C'est la fougueuse insouciance!

C'est un désordre ardent, téméraire, et si sûr

De sa tâche auguste et joyeuse, Que, comme une ivre armée en fuite vers l'azur,

Nous courons vers la nue heureuse.

Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs

Qui tressaillent et qui consentent,

Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,

Par les odeurs réjouissantes!

—Mais non, vous n'êtes pas l'universel Printemps,

O saison humide et ployée

Que j'aspire ce soir, que je touche et j'entends,

Qui m'avez brisée et noyée!

Vous êtes le parfum que j'ai toujours connu,

Depuis ma stupeur enfantine;

La présence aux beaux pieds, le regard ingénu

De ma chaude Vénus latine!

Vous êtes ce subit joueur de tambourin

A qui les montagnes répondent,

Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin

La vive effusion de l'onde!

Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,

L'amoureuse et vaste espérance,

Et les brûlants soupirs que les nuits d'Eleusis

Ont légués à l'Ile-de-France!

C'est à moi que ce soir vous livrez le secret

De votre grâce turbulente;

Les autres ne verront que l'essor calme et frais

De votre croissance si lente.