Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 19 sur 125

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Les vivants et les morts

Je Marchais Près de Vous…

J'ai vu à ta confuse et lente rêverie,

A ton front détourné, douloureux et prudent, Que mon visage en pleurs, qui s'irrite et qui prie,

Te semble un masque ardent.

En vain ta voix m'enchante et ton regard m'abreuve, Et mon coeur éclatant se brise dans ta main; Tu cherches vers le ciel quelque invisible preuve

De mon désir humain.

Tu cherches quel étroit, quel oppressant symbole, Mêlé de calme espoir, de silence et de Dieu, Joindrait mieux que ne font les pleurs ou la parole,

Ton esprit et mes yeux.

Et tandis que ton coeur, craintif et solitaire, A mon immense amour n'est pas habitué, Moi je suis devant toi comme du sang par terre

Quand un homme est tué…

 

JE MARCHAIS PRÈS DE VOUS…

Je marchais près de vous, dans mon jardin d'enfance. Le soir uni luisait; une calme innocence

Emanait des chemins, dépliés sous les cieux Ainsi qu'un long secret franc et silencieux… On entendait le lac, sur l'escalier de pierre, Murmurer sa liquide et rêveuse prière

Qui, mollement, se heurte au languissant refus Qu'oppose au coeur actif la nuit qui se repose… Nous marchions lentement dans le verger touffu, Où fraîchissait l'odeur des poiriers et des roses. J'écoutais votre voix aux sons plaisants et doux. Hélas! je vous aimais déjà pour quelque chose De vague, d'infini, d'antérieur à vous…

Un peuple de silence environnait ma vie.

Les fleurs au front baissé, par la nuit asservies, Exhalaient je ne sais quel confiant repos

Entre la calme nue et les miroirs de l'eau. J'étais bonne pour vous, soigneuse, maternelle, Je souffrais de sentir votre voix comme une aile Battre votre gosier et haleter vers moi;

Ma main aux doigts muets s'irritait dans vos doigts; L'aspect fidèle et sûr de la nuit renaissante Me rendait ma jeunesse, attentive et pensante. Quelle limpidité dans l'éther blanc et noir! J'entendais s'échapper, des roses amollies, L'éloge de l'altière et mystique folie

Qui brise le réel pour augmenter l'espoir…

—O sublime vaisseau de la mélancolie,

Nul amour ne s'égale aux promesses du soir!

Le lac, les secs soupirs des grillons dans les plaines, Les pleurs minutieux de l'étroite fontaine, L'espace recueilli et cependant pâmé,

Libéraient tout à coup, de ses rêveuses chaines, Le désir éternel en mon coeur enfermé;

Je songeais, par delà les présences humaines; Votre voix me devint inutile et lointaine:

Je n'avais plus besoin de vous pour vous aimer…