Les vivants et les morts
Les Soirs de Catane
Dans le désert d'azur les citernes du rêve.
Qu'est-ce donc qui troublait cet horizon comblé? La beauté n'a donc pas sa guérison en elle? Par leurs puissants parfums les soirs sont accablés; La palme au large coeur souffre d'être si belle; Tout triomphe, et pourtant veut être consolé!
Que signifient ces cieux sensuels des soirs tendres? Ces jardins exhalant des parfums sanglotants? Ces lacets que les cris des oiseaux semblent tendre Dans l'espace intrigué, qui se tait, qui attend?
—A ces heures du soir où les mondes se plaignent, O mortels, quel amour pourrait vous rassurer? C'est pour mieux sangloter que les êtres s'étreignent; Les baisers sont des pleurs, mais plus désespérés.
La race des vivants, qui ne veut pas finir,
Vous a transmis un coeur que l'espace tourmente, Vous poursuivez en vain l'incessant avenir… C'est pourquoi, ô forçats d'une éternelle attente, Jamais la volupté n'achève le désir!
LES SOIRS DE CATANE
Catane languissait, éclatante et maussade; Le laurier-rose en fleurs du jardin Bellini
Portait un poids semblable à de pourpres grenades; C'était l'heure où le jour a lentement fini
De harceler l'azur qu'il flagelle et poignarde. Les voitures tournaient en molle promenade Sous le moite branchage aux parfums infinis…
On voyait dans la ville étroite et sulfureuse Les étudiants quitter les Universités;
Leur figure foncée, active et curieuse,
Rayonnait de hardie et fraîche liberté
Sous le fléau splendide et morne de l'été…
Bousculant les marchands de fruits et de tomates, Encombrant les trottoirs comme un torrent hâtif, Les chèvres au poil brun, uni comme l'agate, Dans ce soir oppressant et significatif,
Fixaient sur moi leurs yeux directs, où se dilate Un exultant entrain satanique et lascif.
Comme un tiède ouragan presse et distend les roses, Le soir faisait s'ouvrir les maisons, les rideaux; Des balcons de fer noir emprisonnaient les poses Des nostalgiques corps, penchés hors du repos, Comme on voit s'incliner des rameuses sur l'eau…
Des visages, des mains pendaient par les fenêtres, Tant les femmes, ployant sous le poids du désir, S'avançaient pour chercher, attirer, reconnaître, Parmi les bruns garçons qui flânaient à loisir, Le porteur éternel du rêve et du plaisir…
Tout glissait vers l'amour comme l'eau sur la pente. Le ciel, languide et long, tel un soupir d'azur, Etalait sa douceur langoureuse et constante Où gisaient, comme l'or dans un fleuve ample et pur, Les jasmins safranés mêlés aux citrons mûrs.
L'espace suffoquait d'une imprécise attente…
Elégants, débouchant de la rue en haillons, Des jeunes gens montaient vers le bruyant théâtre Que d'électriques feux teintaient de bleus rayons. Leur hâte ressemblait à des effusions,
Chacun semblait courir aux nuits de Cléopâtre. Des mendiants furtifs, quand nous les regardions, Nous offraient des gâteaux couleur d'ambre et de plâtre.
Sur la place, où brillaient des palais d'apparat, La foule vers minuit s'entassait, sinueuse: Les pauvres, les seigneurs glissaient bras contre bras; Un orchestre opulent jouait des opéras,
L'air se chargeait de sons comme une conque creuse; Enfin tout se taisait; la foule restait tard.
On voyait les serments qu'échangeaient les regards, Et c'était une paix limpide et populeuse…
Au lointain, par delà les façades, les gens, La mer de l'Ionie, éployée et sereine,
Sous l'éclat morcelé de la lune d'argent
Comme une aube mouillée élançait son haleine…
Les bateaux des pêcheurs, qu'un feu rouge éclairait, Suivaient nonchalamment les vagues poissonneuses. Le parfum du bétail marin, piquant et frais, Ensemençait l'espace ainsi qu'un rude engrais.