Les vivants et les morts
Un Soir A Verone
—Colombes sommeillant dans les camélias, Dans les verts camphriers et les saules de Chine, Laissez dormir mes mains sur vos douces échines. Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin, Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins. —Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées, Fruits palpitants et chauds des branches épicées, Hélas! cet anneau noir qui cercle votre cou Semble enfermer aussi mon âpre destinée, Et vos gémissements m'annoncent tout à coup Les enivrants malheurs pour lesquels je suis née…
UN SOIR A VERONE
Le soir baigne d'argent les places de Vérone; Les cieux roses et ronds, rayés d'ifs, de cyprès,
Font à la ville une couronne
De tristes et verts minarets.
Sur les ors languissants du palais du Concile, On voit luire, ondoyer un manteau duveté:
Les pigeons amoureux, dociles,
Frémissent là de volupté.
L'Adige, entre les murs de brique qu'il reflète, Roule son rouge flot, large, brusque, puissant.
Dans la ville de Juliette
Un fleuve a la couleur du sang!
—O tragique douceur de la cité sanglante, Rue où le passé vit sous les vents endormis:
Un masque court, ombre galante,
Au bal des amants ennemis.
Je m'élance, et je vois ta maison, Juliette! Si plaintive, si noire, ainsi qu'un froid charbon.
C'est là que la fraîche alouette
T'épouvantait de sa chanson!
Que tu fus consumée, ô nymphe des supplices! Que ton mortel désir était fervent et beau
Lorsque tu t'écriais: «Nourrice,
Que l'on prépare mon tombeau!
«Qu'on prépare ma tombe et mon funèbre somme, Que mon lit nuptial soit violet et noir,
Si je n'enlace le jeune homme
Qui brillait au verger ce soir!…»
—Auprès de ta fureur héroïque et plaintive, Auprès de tes appels, de ton brûlant tourment,
La soif est une source vive,
La faim est un rassasiement.
Hélas! tu le savais, qu'il n'est rien sur la terre Que l'invincible amour, par les pleurs ennobli;
Le feu, la musique, la guerre,
N'en sont que le reflet pâli!
—Ma soeur, ton sein charmant, ton visage d'aurore, Où sont-ils, cette nuit où je porte ton coeur?
La colombe du sycomore
Soupire à mourir de langueur…