Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 75 sur 125

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Les vivants et les morts

Un Soir en Flandre

Et de tout recevoir avec un coeur qui prie,

Un coeur toujours empli, toujours communicant, Qui ne veut que sa part de la tâche des autres, Et qui ne rêve pas à l'écart, évoquant

L'auréole orgueilleuse et triste des apôtres!

Que tout me soit amour, douceur, humanité: La vigne, le village et les feux de septembre, Les maisons rapprochées de si bonne amitié, L'universel labeur dans le secret des chambres;

Et que je ne sois plus,—au-dessus des abîmes Où mon farouche esprit se tenait asservi,— Comme un aigle blessé en atteignant les cimes, Qui ne peut redescendre, et qu'on n'a pas suivi!

 

UN SOIR EN FLANDRE

Ah! si d'ardeur ton coeur expire,

Si tu meurs d'un rêve hautain,

Descends dans le calme jardin,

Ne dis rien, regarde, respire;

Le parfum des pois de senteur

Ouvre ses ailes et se pâme;

Le ciel d'azur, le ciel de flamme,

Est sombre à force de chaleur!

Demeure là, les mains croisées,

Les yeux perdus à l'horizon, A voir luire sur les maisons

Les toits aux pentes ardoisées.

Des coqs, chantant dans le lointain,

Soupirent comme des colombes,

Sous la chaleur qui les surplombe.

Le soir semble un brumeux matin.

Douceur du soir! le hameau fume,

La rue est vive comme un quai

Où le poisson est débarqué;

Un pigeon flotte, blanche écume.

Vois, il n'y a pas que l'amour

Sur la profonde et douce terre;

Sache aimer cet autre mystère:

L'effort, le travail, le labour;

Des corps, que la vie exténue,

S'en viennent sur les pavés bleus;

Les bras, les visages caleux

Sont emplis de joie ingénue.

Un homme tient un arrosoir;

Ce plumage d'eau se balance

Sur les choux qui, dans le silence,

Goûtent aussi la paix du soir.

Il se forme au ciel un nuage;

Regarde les bonds, les sursauts,

De quatre tout petits oiseaux,

Qui volent sur le ciel d'orage!