Les vivants et les morts
Ainsi les Jours S'en Vont…
—Oui, c'est vous mon destin, Paris, cité des âmes, Forge mystérieuse où les yeux sont la flamme, Où les coeurs font un sombre et vaste rougeoiment, Où l'esprit, le labeur, l'amour, l'emportement, Elèvent vers les cieux, qu'ils ont choisis pour cible, Une Babel immense, éparse, intelligible,
Cependant que le sol, où tout entre à son tour, En mêlant tous ses morts fait un immense amour!
AINSI LES JOURS S'EN VONT…
Ainsi les jours s'en vont, rapides et sans but, Nous les appelons doux quand ils sont monotones, Et l'âme, habituée à combattre, s'étonne
De ne plus espérer et de ne souffrir plus.
Qu'est-ce donc que l'on veut, qu'on espère et prépare, Que souhaitons-nous donc, quand, l'esprit plus dispos Qu'un bleu matin qui luit dans le vitrail des gares, Nous sommes harassés de calme et de repos?
Les délices, la paix ne sont pas suffisantes, Un courageux élan veut aller jusqu'aux pleurs. La passion convie à des fêtes sanglantes: Tout est déception qui n'est pas la douleur!
Souffrir, c'est tout l'espoir, toute la diligence Que nous mettons à fuir le paisible présent, Lorsque ignorants du but et tentés par la chance Nous rêvons au départ, brutal et complaisant.
Je le sais et je songe à mes brûlants voyages, Au sol oriental, crayeux, sombre et vermeil, Au campanile aigu, brillant sur le rivage
Comme un blanc diamant lancé vers le soleil!
Je songe au frais palais de Naples, à ses musées Où règne un blanc climat, nonchalant, engourdi, Où, dans l'albâtre grec, amplement s'arrondit La face de Junon, éclatante et rusée!
Je songe à cette salle illustre, où je voyais Des danseuses d'argent, dans leurs gaines de lave, Fixer sur mon destin,—fortes, riantes, braves,— Leurs yeux d'émail, pareils à de sombres oeillets.
Je vois le vieil Homère et ses yeux sans prunelle, Où mon triste regard s'enfonçait pas à pas, Comme ces voiliers qui, sur la mer éternelle, Se perdent dans la brume et ne reviennent pas…
Je me souviens de vous, jeune Milésienne, Beau torse mutilé qui demeurez debout,
Comme on voit, en été, les gerbes de blé roux Noblement se dresser dans l'onde aérienne;
Et de vous, Amazone à cheval, et pliant
Sous le choc d'une flèche impétueuse et fourbe, Et qui semblez mourir d'amour, en suppliant Le vague meurtrier qui vous blesse et vous courbe.
—Aigle maigre et divin convoitant un enfant, Je vous vois, Jupiter, auprès de Ganymède;