Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 62 sur 125

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Les vivants et les morts

Un Automne A Venise

Là-bas un lourd palais, couleur de pourpre ardente, Ferme ses volets verts sous le ciel rose et gris;

Je pense au soir d'automne où Dante

Ecrivit là le Paradis;

La céleste douceur des tournantes collines Emplissait son regard, à l'heure où las, pensifs,

Les anges d'Italie inclinent

Le ciel délicat sur les ifs.

Mais que tu m'es plus chère, ô maison de l'ivresse, Balcon où frémissait le chant du rossignol,

Où Juliette qui caresse

Suspend Roméo à son col!

Ah! que tu m'es plus cher, sombre balcon des fièvres, Où l'échelle de soie en chantant tournoyait,

Où les amants, joignant leurs lèvres,

Sanglotaient entre eux: «Je vous ai!»

—Que l'amour soit béni parmi toutes les choses, Que son nom soit sacré, son règne ample et complet;

Je n'offre les lauriers, les roses,

Qu'à la fille des Capulet!

 

UN AUTOMNE A VENISE

Ah! la douceur d'ouvrir, dans un matin d'automne, Sur le feuillage vert, rougeoyant et jauni,

Que la chaleur d'argent éclabousse et sillonne, Les volets peints en noir du palais Manzoni!

Des citronniers en pots, le thym, le laurier-rose Font un cercle odorant au puits vénitien,

Et sur les blancs balcons indolemment repose Le frais, le calme azur, juvénile, ancien!

Ah! quelle paix ici, dans ce jardin de pierre, Sous la terrasse où traîne un damas orangé! On n'entend pas frémir Venise aventurière, On ne voit pas languir son marbre submergé…

—Qu'importe si là-bas Torcello des lagunes Communique aux flots bleus sa pâmoison d'argent, Si Murano, rêveuse ainsi qu'un clair de lune, Semble un vase irisé d'où monte un tendre chant!

Qu'importe si là-bas le rose cimetière,

Levant comme des bras ses cyprès verts et noirs, Semble implorer encor la divine lumière

Pour le mort oublié qui ne doit plus la voir;

Si, vers la Giudecca où nul vent ne soupire, Où l'air est suspendu comme un plus doux climat, Dans une gloire d'or les langoureux navires Bercent la nostalgie aux branches de leurs mâts;

Si, plein de jeunes gens, le couvent d'Arménie Couleur de frais piment, de pourpre, de corail, Semble exhaler au soir une plainte infinie Vers quelque asiatique et savoureux sérail;

Si, brûlant de plaisir et de mélancolie,

Une fille, vendant des oeillets, va, mêlant Le poivre de l'Espagne au sucre d'Italie,