Les vivants et les morts

Anna de Noailles · Chapitre 28 sur 125

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Les vivants et les morts

Qu'ai-Je A Faire de Vous…

Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque Jette au détour des ponts les bouquets et les masques, —Minuit sonne à la sombre horloge d'un couvent,— Un falot qui brillait est éteint par le vent… —Et puis, douleur profonde, inépuisable, avide, Qui monte tout à coup comme une pyramide, Comme un reproche ardent que ne peut arrêter La trompeuse, chétive, amère volupté!

—O musique, par qui les coeurs, les corps gémissent, Musique! intuition du plaisir, des supplices, Ange qui contenez dans vos chants oppressés La somme des regards de tous les angoissés, Vous êtes le vaisseau dansant dans la tempête! Avec la voix des morts, des héros, des prophètes, Dans les plus mornes jours vous faites pressentir Qu'il existe un bonheur qui ressemble au désir! —Pourtant je vois, là-bas, dans l'ombre dépouillée Du jardin où le vent d'automne vient gémir, Les trahisons, les pleurs, les âmes tenaillées, La vieillesse, la mort, la terre entre-baillée…

 

QU'AI-JE A FAIRE DE VOUS…

Qu'ai-je à faire de vous qui êtes éphémère, Trop douce matinée, éther bleuâtre et chaud, O jubilation insensée et légère

D'un moment que le temps engloutira si tôt?

Je vois que le lac tiède est comme une corbeille, Immobile et rêvant, et si chargé d'azur Qu'il cherche à déverser son poids luisant et pur, Et que le vert feuillage a des bouquets d'abeilles!

Je vois de blancs oiseaux, comme des nénuphars Se poser sur les flots que l'air croise et décroise, Et les parfums monter, tranchants comme des dards, Dans l'azur frais, couleur de gel et de turquoise!

Les jardins ont l'aspect calme des paradis, Partout c'est le repos, le bourdonnant silence; Un matinal parfum de joie et d'abondance Exhale tendrement l'attente de midi.

Qu'est-ce donc qui m'empêche, ô terre complaisante, Doux éther caressant, sourire bleu des flots, Nature sans mémoire et toujours renaissante, De rentrer dans votre ample et sinueux complot?

Ma jeunesse est en vous, les arbres, le rivage, Le temps qui se balance et ne s'écoule pas, Les matins toujours gais, les soirs pensants et sages Ont gardé mes regards, mes rêves et mes pas;

Mais moi j'ai poursuivi la route, je dépasse Votre extase alanguie et votre enchantement, J'habite un continent dispersé dans l'espace, Où l'âme a son domaine et son déchaînement.

Pays sans arbre, et plus dévasté que la lune, Où sont les souvenirs, les morts, les passions, Et, brûlante douleur parmi les infortunes,

Les tragiques matins de nos déceptions.